‹ Œuvres complètes de Octave CrémazieChapitre 20 sur 33 · LKS M IL LE- ILES · texte numérisé non relu

LKS M IL LE- ILES

Si j'étais la douce hirondelle cjui vole en chantant dans les aiiv, Quand viendrait engourdir^mon aile \j& vent glacé do nos hivers ;

Fuyant cos |>la;;os refroidie-»

Où la noige tond)e à flocons, Sur dos rives plus attié«lie« .rirais redire mes chauf^^uis.

.rirais, au jjays dt\s Ks|>ii«:nes, ]jà-bas où fleurit l'amandier.

Cueillir dans k\s verto* cami)a;;nc*i Lii llcur rouge» du grenadier.

.) 'irais, me posant sur le dôme, \^\ dôme d'or de l'Alcazar, Voir la lîerle du Ix^au royaumr Où régnait le calife Omar.

Cordoue et la vieille Castillc, lX*on et ses ix)rtes d'airain, Et Séville, dont la tour brilk^ Comme un rubis dans un t'rrin ;

rojbiE.<. 186

UEscurial immense et souibre Comme un remords au fond du cœur, Et TAlhambra qui fait dans VonibrR Etinceler son front vainqueur ;

Me verraient sur ces douces rives.

Trouvant un bonheur sans pareil, M*abreuver à leurs sources vive.** De fleuri, de parfums, de soleil.

J'irais dans la fièro Venise, La ville du grand Faliero, Me plaçant sur la tête grise Des vieux lions de San-]Vrarc<»,

Ecouter dans les sérénade»

La voix des amours infinis, Se mêlant dans les mascaradt^s Aux rires des fantoccinU,

J'irais sur la rive sonore Où le divin Tasso mourant, Rêvant toujours d'Eléonore, Fit entendre son dernier chant ;

J'irais, 6 plage de Sorrento !

Demander à tes doux échoî^, Demander à ta vague errant «^ Le triste récit de ses maux.

Milan, dont le dôme nplendide Fait monter le regard au ciel, Ck>mo, qui dans son lac limpide Reflète un printemps étemel ;

(Ténee, la cité de porphyre,

l>a ville aux palais radieux.

Où rhomme à chaque pas croit lire

L'histoire d'un peuple de dieux ;

() Florence, ingrate patrie l>e Dante, le vieux gibelin, Toi qui brilles sur TAusonie Comme l'étoile du matin ;

liome, deux fois reine du monde, Qui toujours tend les bras vers toi, liome, source sainte et féconde De l'héroïsme et de la foi ;

Xaples, toujours liante et belle.

Toi qui t'endors au double chant Qui vient de ta mer immortelle Kt qui descend de ton volcan ;

Vous toutes, reines d'Italie, Oui, vous me verriez sur vos bords, Nageant dans des flots d'harmonie, ^l'enivrer do vos doux accords!

POÉSlEî*. 187

Et, dans mes coursas vagabondes, Saluant les enfants d'Allah, J'irais me mirer dans les ondes Où se baigne Setiniah.

J'irais, à Tombre des platane.^ Qui bordent la fraîche oasis, Voir passer les fières sultanes Aux yeux noirs comme les houris.

Puis j'irais voir, quand la nuit sombre Descend au ciel des Osmanlis, Le doux vallon perdu dans l'ombre Où dansent les blanches péris.

Sur les bords enchantas du Gange, lyAllababad jusqu'à Delhi, J'irais voir tout ce monde étrange Où soupire le bengali.

J'irais dans la jungle mouvante, A l'heure où vers le Kailaça Monte la fumée odorante Des parfums offerts à Si va.

J'irais dans Bénarès la Sainte Quand vient le pèlerin hindou Franchir la redoutable enceinte Du temple sacré de Vichnou.

188 roKîsiKs.

J'irais luesurer la fraude ombre Que fait le vieax Sphynx de granit, Et compter les lies sans nombre Où ribis blanc pose son nid.

Oui, j'irais, sur ces vieilles rives De Pharaon, de Sésostris, Suivre les ondes fugitives Qui portaient la conque d'Isis.

Mais quand, dans les flots de lumière, Viendrait le printemps embaumé Etendre, en chantant, sur la terre Son manteau vert et pnrfumé,

Avec les chansons printanière», Avec le soleil matinal, Avec les fraîches primevères Je reviendrais au ciel natal.

(2uaud Eve à Farbre de la vio De sa main eut cueilli la mort, Sur la terre à jamais flétrie On vit paraître le remord.

Puis Adam s'en fut sur la terre, Qui déjà pleurait avec lui.

S'abreuver à la source amère 0\\ nous allons boire aujourd'hui.

POÉSIES. 18i>

£t les archauges, sur leurs ailes Prenant l'Eden silencieux, An haut des sphères étemelle», lie déposèrent dans les doux.

Mais, en sV'lançant dans Tespaixs Ils laissèrent sur leur chemin Tomber, pour indiquer leur trat*^, Quelques fleurs du jardin divin.

Kt ces fleurs aux couleurs mobilivs, Tombant dans le fleuve géant, Firent éclore les Mille-Ile», ( 'e ])aradi.s du Saint-Laurent. . .

A u retour de mon long voyage, iSaluant le ciel canadien, .le viendrais là, dans le feuillago, Bdtir mon nid aérien.

1^ douce voix de la patrie, C'hantant au milieu des sapins, Bercerait mon âme attendrie Au bruit de ses accords divins.

.l 'écouterais, quand du rivago Mille voix s'élèvent en chœur, ( e que la fleur dit au nuage, ( 'e que le flot dit à la fleur,

Ce que dit la rose embaumée Quand, aux premiers rayons du jour, lia brise fraîche et parfumée Vient tout bas lui parler d'amour.

Millo-lles ! collier ma^ifique De diamant et de saphir, Qu'eût préféré le monde antiquo A l'or le plus brillant d'Ophir ;

O belle et sublime couronne

Que pose sur son large front

Le Saint-Laurent, quand, sur le trône

Que ses lacs immenses lui font.

Il vient, en montrant à la terre Son arc-en-ciel éblouissant, Faire retentir le tonnerre Du Ts'iagara bondissant !

Mille-Iles ! riante merveille, Oasis sur les flots dormant.

Que l'on prendrait pour la corbeille Qu'apiX)rte la main d'un amant,

Dans vos pittoresques asiles, Trouvant la jmix et le bonheur, Je coulerais des jours tranquilles En chantant au fond de mon cœur:

— Ni Torgueilleufie Andalousiis Ni les rivages de Cadix, Ni le royaume de Murcie, Etincelant comme un rubis,

Xi cette rive poétique Où brillent Florence et Milan, Ni Rome et sa splendeur antiquo, Ni Naples avec son volcan.

Ni cette mer enchanteresse ( )ù Stamboul élève ses tours, Ni ces vallons pleins de tristesse ( )\\ pas^sent les sombres Giaours,

Ni rinde et sa riche nature Où resplendit Para-Brahma, Ni ces océans de verdure Que célébrait Kalidasa ;

Ni la terre des Pyramides, Ni tous les trésors do Meniphis, Ni le Nil et ses flots rapides (>ù vient se mirer Osiris,

Ne sauraient jamais me rodiro ( 'e que me disent vos échos, ( 'e que soupire cette lyre (^ui chante au milieu des roseaux.

O patrie! 6 rive natale Pleine d'harmonieuses voix !

Cliants étranges que la rafale Nous apporte du fond des boin !

O souvenirs de la jeunesse,

Frais comme un rayon du printemi» !

O ûeuve, témoin de l'ivresse

De nos jeunes cœurs de vingt ans !

( > vieilles forêts ondoyantes, Teintes du sang de nos aïeux !

O lacs I 6 plaines odorantes Dont le parfum s'élève aux cieiix !

Bords, où les tombeaux de nos pères Nous racontent le temps ancien, Vous seuls possédez ces voix chères Qui font battre un cœur canadien î

Quéliec, mai, 18(M).

CASTELFIDAHDO

Prenant pour dieu Pargent et pour guide le doute, Des antiques vertus abandonnant la route Et foulant â leurs pieds les droits les plus sacrés, Quand les peuples, courbés sous le vent de leurs criinoN, S'arrêtent, frémissants, au bord des noirs abtmes Et jettent vers le ciel leurs regards effarés,

Alors, pour ranimer la vertu qui chancelle, De grands cœurs, dévorés de la ûamme éternelle Qui donnait aux martyrs les ardeurs de son feu, Pour Phonneur et le droit sacrifiant leur vie, Montrent qu'il est encore, à la terre éblouie. Ici-bas des héros, et dans le ciel un Dieu.

Dans les sombres forêts de la vieille ArmoriqiKs An milieu des dolmens du monde druidique, Ave»-vous vu briller le vieux glaive breton ? Avez-vous entendu Phéroïque Vendée, Terre par les martyrs tant de fois fécondée, A Pappel de ses fils bondir comme un lion ?

Triste comme Israël exilé de Solyme,

Quand Rome a fait entendre une plainte sub)inu%

lîM POKSiKï*.

A ces récits navrants dont leur àme s'émeut, Ces enfants des croisés, comme autrefois leurs pères Allant des Sarrasins braver les cimeterres, Prennent leur forte é|ve en criant: Dieu le veut!

La trompette a sonné Tlieure de la bataille.

Au bruit des lourds canons vomissant la mitraille,

Comme ces paladins que célébrait Tasso,

Ils font étinceler leur glaive formidable.

Et, pendant tout un jour, leur ardeur indomptable

A fait trembler le sol do Castelfidarda

Enveloppant leur mort dans un linceul de gloire, Ils tombent en léguant leurs grands noms à Thistoire, Comme tombait Koland aux champs de Roncevaux. La victoire, en pleurant, délaisse leurs bannières ; Car la gloire, lidèle à ces ûmes guerrières, liefuse de la suivit^ et garde leurs tombeaux î

Pimodan ! ô héros digne d'une épopée ! Homme de^ temps anciens, dont la puissante épét^ Pour ceux que Ton opprime a toujours combattu ; Toi, que Rome païenne eût mis au Capitole, I..es siècles salûront Timmortelle auréole Qui couronne ton front, ô glorieux vaincu î

Fille des chevaliers, ô vieille et forte race,

Comme aux jours de Bayard, saus reproche et sans peur,

Tu gardes fièrement le drapeau de l'honneur,

Sans craindre les clameurs de la foule qui passe.

Dans cette sombre nait qui pèse sur nos têtes, Toi seule as retrouvé l'éclat des anciens jours ; Dans les cieux assombris ton nom brille toujourisi, Aussi grand, aussi pur qu'au temps do tes conqnC'ti^».

Tu n'as pas oublié les leçons Immortelles Que te donnaient les preux aux grands jours dos combats Ni les saintes vertus qui marc-balent sur leurs pas^ Belles comme la gloire et comme elle éternell(^s.

Non, tu n'as pas appris ces funestes doctrines Qui faussent les esprits et flétrissent le cœur, Et qui sèment partout le doute et la douleur Pour moissonner la mort au milieu des ruines.

Ah ! qu'il nous soit permis de chanter votre gloire, 0 vous, dont les aïeux, en répandant leur sang Pour le nom de la France aux bords du Saint- Laurent, Ont fait les plus grands jours de notre jeune histoire.

Car ce vieux drapeau blanc, aux splendeurs séculaires. Qui vit tant de combats et brava tant de feux, A gardé, confondu dans ses plis glorieux, Le sang de vos aïeux et celui de nos pères.

Ces enfants des Normands et ces fils des Bretons Que la France a laissés aux rives canadiennes, En chantant les grandeurs de leurs luttes anciennes, Diront avec orgueil vos exploits et vos noms.

0 dix-neuvième siècle, époque de merveilles î Ton génie a créé des forces sans pareilles ;

IIM» POÉSIES.

Tu prends la foudre au ciel et la tiens dans ta main ; Prompte comme Téclair, la vapeur condensée Emporte dans ses bras une foule pressée, Et détruit pour jamais les longueurs du chemin.

La matière, ton dieu, t'a donné sa puissance,

IjOS trésors de son sein et toute sa science ;

Jjos éléments vaincus s'inclinent devant toi ;

Tes marins ont sondé la mer et ses abîmes;

Sous tes pieds dévorants les monts n'ont plus de cimes,

Et, glorieux, tu dis : L'avenir e«t à moi !

Eli bien, dar.s l'avenir, ce qui fera ta gloire < 'e n'est pas ce progrès que l'on a peine à croire, Ni tes chemins do fer, ni leurs réseaux de feu ; Ce sera la légende, immortelle et bénie. De ces cœurs pleins de foi qui donnèrent leur vie Pour le droit ot jxjur Dieu.

Dans vos asiles solitaires, Vous qui priez, vous qui pleurez. Garant l'encens de vos prières, A l'ombTe des parvis sacrés, Consolez-vous, bientôt le monde Qui vient d'enfanter ces héros Reverra, dans sa nuit profonde, liesplendir les divins flambeaux.

Foyer de force et de science,

O vieille et sainte papauté.

Qui brilles comme un phare immense

Do gloire et d'immortalité!

Malgré les fareure de la haine, Malgré les peuples ameutés, Toujours ta majesté sereine Domine les flots irrités.

Bien souvent les rois en délii-e, * Frappant la main qui les bénit, Ont voulu briser ton empire.

Plus solide que le granit.

Ils s'écriaient dans leur démence :

—Renversons ce faible vieillard, (iui n'a, contre notre puissance, i^ue sa faiblesse pour rempart !

Mais, rendus au pied de ce trône, Qui brille d*un éclat divin.

Quand ils eurent sur ta courontK^ Porté leur sacrilège main.

Ces fiers souverains de la terre, Eperdus, s'arrêtèrent là ; Derrière la chaire de Pierre Ils venaient de voir Jéhova.

Et, quand le vieux montle en ruines Sombrait dans les gouffres ouverts.

Debout sur les saintes collines, Ta voix bénissait l'univers.

Et, dans cette nuit sans aurons Que feront les soleils mourants.

Seule tu resteras encore Pour fermer les portes du Tem;K,

Québec, 27 décembre 18()0.

198 POÉSIKS.

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