MONTREAL
BEAUCHEMIN & VALOIS, Libraires-Imprimeurs
256 et 258, rue Saint-Paul
DE
française. La jeunesse actuelle n'a point connu Créinazie, et elle saura gré à quiconque lèvera un coin du voile qui envelopi>e sa vie. L'histoire s'est faite iK)ur lui ; et Ton i>eut en parler avec d'autant plus de liberté que le dernier des Crémazie est mort. C'est une famille éteinte, et bientôt rien ne rappellera plus son souvenir que les poésies auxquelles Octave Crémazie a attaché son nom. Et puis le malheur a donné à la physionomie <lu poète ce je ne sais quoi d'achevé qui commande la sympathie et arrête l'attention.
— Vous êtes en cela meilleur juge que moi, répondisje à mon ami. Toutefois vous n'avez lu qu'une partie des lettres qu'Octave Crémazie m'a adressées. Nous les relirons ensemble, si vous le voulez ; et si vous persistez à croire qu'elles offrent un intérêt réel, je les livrerai à la publicité.
— Parfait, reprit-il; mais n'y eût-il que les lettres dont j'ai pris lecture, elles suffiraient pour me déterminer, car elles renferment des aperçus littéraires, des jugements sur nos hommes de lettres, des coups d'œil sur la situation intellectuelle du pays qui sont d'autant plus intéressants qu'ils datent déjà d'une quinzaine d'années. Ils serviront à mesurer la marche des esprits et le mouvement des lettres pendant cette période.
— Mais, objectai-je encore, il y a dans ces lettres des témoignages de reconnaissance i>our de petits services que j'ai eu occasion de lui rendre, des éloges qu'il se croyait obligé de m'adresser pour me remercier des
justes appréciations que j'avais faites de ses poésies. La plupart de Ces passages sont enclavés dans des considérations d'une haute portée qu'il faudrait retrancher, ce qui ferait perdre le sens d'une partie des lettres. Il me répugne de livrer aux profanes ces secrets de l'amitié.
— Donnez-vous garde de rien retrancher, repartit mon ami; le public d'aujourd'hui a en horreur ces mutilations : il lui faut tout ou rien. D'ailleurs on conçoit qu'écrivant à vous-même pour reconnaître les compliments que vous lui aviez faits, il devait vous payer de retour. Mais le lecteur qui sait lire entre les lignes n'aura pas de peine à découvrir le correctif caché sous les fleurs de rhétorique."
Quel est le citoyen de Québec de 1860 qui ne se rap- ])elle la librairie Crémazie, rue de la Fabrique, dont la vitrine, tout encombrée de livres frais arrivés de Paris, regardait la caserne des Jésuites, cette autre ruine qui, elle aussi, a disparu sous les coups d'un vandalisme que je ne veux pas qualifier ? C'était le rendez-vous des ])lus belles intelligences d'alors : l'historien Garneau s'y coudoyait avec le penseur Etienne Parent ; le baron Gauldrée-Boilleau, alors consul général' de France à Québec, que j'ai revu depuis à Paris, emprisonné à la
Conciergerie, à deux pas de la cellule de Marie- Antoinette, le baron Gauldrée-fioilleau, dis-je, y donnait la main à Tabbé Ferland, pendant que Chauveau feuilletait les Samedis de Pontmartin; J.-C. Taché discourait là à bâtons rompus avec son antagoniste Cauchon ; Fréchette et Lemay y venaient lire leurs premiers essais; Gérin-Lajoie avec Alfred Garneau s'y attardait au sortir de la bibliothèque du parlement. Octave Crémazie, accoudé nonchalamment sur une nouvelle édition de Lamartine ou de Sainte-Beuve, tandis que son frère faisait l'article aux clients, jetait il de rares intervalles quelques réparties fines parmi les discussions qui se croisaient autour de lui, ou bien accueillait par un sourire narquois les excentricités de quelques-uns des interlocuteurs.
On était à l'époque des Soirées canadiennes ; la popularité dont cette revue jouissait à sa naissance avait répandu une vie nouvelle, pleine d'entrain et d'espérance, dans notre petite république des lettres. On avait foi dans l'avenir et on avait raison. La phalange des jeunes talents se groupait avec une ardeur fiévreuse autbur des vieux maîtres, prête à tout entreprendre sous leurs ordres. Nature sympathique et ouverte, modeste comme le vrai talent, n'ayant jamais rêvé, pour son malheur, que lecture et poésie, toujours disposé à accueillir les nouveaux venus dans l'arène, Crémazie était le confident de chacun. Que de pas hésitants il a raffermis ! Que d'écrivains de mérite qui s'ignoraient et qu'il a révélés à eux-mêmes ! Personne n'a eu une plus large part que lui au réveil littéraire de 1860.
OCTAVE CRÉMÀZIE. 11
Né à Québec, le 16 avril 1827, d'une famille originaire du Languedoc, * il avait fait ses études au séminaire de cette ville. Il était entré ensuite dans le commerce et était devenu l'associé de ses deux frères Jacques et Joseph, fondateurs d'une maison de librairie qui vient de s'éteindre après avoir duré au delà de trente ans. Humble dans ses commencements, elle prit après 1855, sous la direction d'Octave, un développement considérable, trop rapide peut-être, trop hâtif à une époque où les livres étaient encore d'un débit assez difficile; ce qui fut la première cause du désastre qu'elle a éprouvé quelques années plus tard. Quoi qu'il en soit, il convient d'ajouter ici que cette maison française est une de celles qui ont le mieux servi le mouvement littéraire au milieu de nous.
Crémazie a été l'un des fondateurs de l'Institut canadien de Québec, et l'un de ses membres les plus actifs tant qu'il a vécu au Canada.
Tout au fond de sa librairie s'ouvrait un petit
* Jacques Crémazie, bisaïeul du poète, était né en 1735 à Artigat, petit village de rancien diocèse de Rieux, en Languedoc (aujourd'hui dans le département de PAriège). On voit par son certificat do liberté déposé, à l'époque de son premier mariage en 1762, à l'évéché de Québec, (ju'après avoir séjourné sept ans à Pamiers et deux à Bayonne, il s'était embarqué sur la flûte du roi le Cano7?,et était arrivé à Québec en 1759. M. Tabbé Tanguay, dans son excellent Dictionnaire génédlog^ique «/<* familles canadiennes, nous apprend que ce Jacques Crémazie épousa en secondes noces, à Québec, le 27 avril 1783, Marie-Josette Le Breton. De ce mariage naquit, le 14 octobre 1786, Jacques, père d'Octave Crémazie.
bureau, à peine éclairé par une fenêtre percée du côté de la cour, et où l'on se heurtait contre un admirable fouillis de bouquins de tout âge, de tout format et de toute reliure. C'était le cénacle où il donnait ses audiences intimes. On s'asseyait sur une caisse ou sur une chaise boiteuse, et on laissait la causerie chevaucher à tous les hasards de l'imprévu. C'est alors, dans ces cercles restreints, que Crémazie s'abandonnait tout entier et qu'il livrait les trésors de son étonnante érudition. Les littératures allemande, espagnole, anglaise, italienne, lui étaient aussi familières que la littérature française ; il citait avec une égale facilité Sophocle et le Ramayana, Juvénal et les poètes arabes ou Scandinaves. Il avait étudié jusqu'au sanscrit !
Disciple du savant abbé Holmes, qui a laissé un nom impérissable au séminaire de Québec, et qui en avait fait son ami plus que son élève, il avait appris de lui à ne vivre que pour la pensée. Il avait fait de l'étude l'unique passion de sa vie, et elle lui suffisait. Elle fut sa compagne sous la bonne comme sous la mauvaise étoile. Quand tout le reste Teut abandonné, elle s'assit à son chevet pour animer sa solitude, endormir ses douleurs, calmer ses insomnies et adoucir les amertumes de l'exil.
Abstème comme un anachorète, négligé dans sa tenue, méditatif autant qu'un fakir, il ne vivait que pour l'idéal; le monde ne lui était rien, l'étude lui était tout. Le travail de la composition et de la lecture absorbait une grande partie de ses nuits : il composait
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ses vers la nuit, couché dans son lit. Le silence, la solitude, l'obscurité évoquaient chez lui l'inspiration : la nuit était sa muse. Souvent il ne prenait pas môme la peine de confier ses poésies au papier; il ne les écrivait qu'au moment de les livrer à l'impression. Elles étaient gravées dans sa mémoire mieux que sur des tablettes de marbre.
Obligé par nécessité de s'occuper d'affaires pour lesquelles il n'avait ni goût ni aptitude, il les expédiait d'une main distraite, s'en débarrassait avec une incurie et une imprévoyance qui finirent par creuser un abîme sous ses pieds. Il oubliait d'escompter un billet à la banque pour courir après une rime qui lui échappait. Quand il se réveilla de ce long rêve, il était trop tard.
Au physique, rien n'était moins poétique que Crémazie: courtaud, large des épaules, là. tête forte et chauve, la face ronde et animée, un collier de barbe qui lui courait d'une oreille à l'autre, des yeux petits, enfoncés et myopes, portant lunettes sur un nez court et droit, il faisait l'effet au premier abord d'un de ces bons bourgeois positifs et rangés dont il se moquait à cœur joie : '' braves gens, disait-il,
Qui naissent margoillîers et meurent échevins,"
et qui ont " toutes les vertus d'une épitaphe."
C'est ainsi qu'il les dépeignait lui-même dans la seconde partie de sa Ptomenade de trois morts^ dont il
me citait, à Paris, quelques bribes qu'il gardait dans sa mémoire et qu'il n'a jamais écrites. Son sourire, le plus fin du monde, et les charmes de sa conversation faisaient perdre de vue la vulgarité de sa personne.
A part certains hommes d'affaires, nul ne soupçonnait le volcan sur lequel il marchait et qui allait éclater sous ses pas. Quelques mots amers qui lui échappaient ou qu'il plaçait en vigie dans la conversation, quelques sarcasmes inexplicables, qui paraissaient en singulière contradiction avec sa vie calme en apparence et insouciante, étaient les seuls indices des orages intérieurs qu'il subissait. On n'y faisait pas attention : la suite en fit comprendre le sens.
Son dernier poème, resté inachevé, la Promenade de trois morts, venait de paraître dans les Soiries canor diennes. Remarqué comme toutes ses compositions, ce poème avait pris ses admirateurs par surprise et révélait une nouvelle phase de sentaient. Personne ne pouvait s'expliquer l'étrangeté de ce cauchemar poétique ; on n'en saisit que plus tard les analogies avec sa situation. La réalité était plus étrange que le rêve.
La stupeur fut universelle lorsqu'un matin on apprit qu'Octave Crémazie avait pris le chemin de l'exil : le barde canadien s'était tu pour toujours. Où était-il allé? S'était-il réfugié aux Etats-Unis? Allait-il traverser l'Océan pour venir vivre en France? Pendant plus de dix ans, ce fut un mystère pour le public ; quelques intimes seulement étaient au fait de ses agissements et connaissaient le lieu de sa retraite.
Au printemps de 1864, il m'écrivît la lettre suivante, afin de me remercier du travail auquel je m'étais livré pour faire imprimer ses. poésies dans le volume de la Littérature canadienne qui avait été donné en prime aux abonnés du Foyer canadien. L'omission de deux de ses meilleures pièces, dont il parle dans cette lettre, était due à une inadvertance de sa part. Lorsqu'il m'avait fait remettre par un de ses frères le carnet dans lequel il avait collectionné ses poésies éparses dans les journaux, il n'avait pas songé à m'écrire que ces deux pièces ne s'y trouvaient pas, et, de mon côté, je n'eus pas le moindre soupçon de cette lacune.
2 avril 1864.
Cher monsieur,
"J'ai bien reçu en son temps votre lettre du mois de juin dernier. Si je ne vous ai pas répondu alors, c'est que j'étais tellement malade que j'avais à peine la force nécessaire pour écrire à mes frères. Depuis mon départ de Québec jusqu'au mois dernier, j'ai existé, mais je n'ai pas vécu.
" Ma tête, fatiguée par les inquiétudes et les douleurs qui m'ont fait la vie si pénible pendant les dernières
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années de mon séjour au pays, n'est que depuis quelques semaines revenue à son état normal. Mes frères m'ont envoyé le volume contenant mes poésies. Je vous remercie des soins que vous avez bien voulu apportera la publication de ces vers. Pourquoi n'avezvous donc pas publié les deux pièces sur la guerre d'Orient, qui ont paru, l'une dans le Journal de Québec du premier janvier 1855, l'autre dans la même feuille du premier janvier 1856? Je les regarde comme deux de mes bonnes pièces, et j'aurais préféré les voir reproduites plutôt que les vers insignifiants faits sur la musique de Rossini pour la fête de Mgr de Laval. Cette autre pauvreté intitulée: Quil fait hon (Vitre Canadien, ne méritait pas non plus les honneurs de l'impression.
'* Je reçois assez régulièrement les livraisons du Foyer canadien. J'ai lu avec un plaisir et un intérêt infinis la vie de Mgr Plessis par l'abbé Ferland. J'ai appris avec un vif regret que cet écrivain si sympathique avait eu deux attaques d'apoplexie. Espérons que la Providence voudra bien conserver longtemps encore au Canada ce talent si beau et si modeste, qui est à la fois l'honneur de l'Église et la gloire des lettres américaines.
" M. Alfred Garneau a publié une très jolie pièce de vers dans le numéro de janvier 1864. Si je ne me trompe, c'est un peu dans le genre de mes MUle Ile^.
" Mais une chose m'a frappé dans le Foyer: où sont les nouveaux noms que vous vous promettiez d'oflfrir
au public ? Si Ton excepte Auger, qui a donné un joli sonnet dans le mois de janvier 1863, je ne rencontre que les signatures déjà connues. Que font donc les jeunes gens de Québec? Êtes-vous trop sévères pour eux ? Je ne le crois pas, car après avoir donné asile à la Maman de M. X., vous n'aviez plus le droit de vous montrer bien difficiles. Avez-vous donc mis de côté cette règle, établie dès la fondation des Soirées canadiennes^ que les écrivains du pays devaient seuls avoir accès au i^oi/er f S'il en est ainsi, je le regrette, car ce recueil perdra ce qui faisait son principal cachet.
** Du moment que vous avez abandonné cette ligne de conduite, qui me paraissait si sage, ne croyez-vous pas qu'il vaudrait mieux alors donner à vos abonnés les œuvres des écrivains éminents du jour, que d'ouvrir votre répertoire aux minces productions des rimailleurs français échoués sur les bords du Saint- Laurent ? J'admets volontiers que la Maman de M. X. a toujours raison, mais ôtes-vous bien sûr, en admettant cette respectable dame, d'avoir eu raison ?
''Les Soirées canadiennes existent - elles toujours? Quels sont les écrivains qui alimentent cette revue ? Quand vous n'aurez rien de mieux à faire, vous me feriez un indicible plaisir en me donnant quelquefois des nouvelles de la petite république littéraire de Québec.
" Préparez-vous quelques belles légendes? Légende
ou poème, histoire ou roman, quel que soit le sujet que
vous traitiez, j'ose espérer que vous voudrez bien en
18 OCTAVE OHÉMAZIE.
remettre un exemplaire à mes frères, afin qu'ils me le fassent parvenir. Car, de loin comme de près, je suis toujours un admirateur de votre talent."
Votre tout dévoué
La situation intellectuelle du pays, telle qu'elle existait il y a quinze ans, est tracée de main de maître dans la correspondance qui suit et qui n'a pas besoin de commentaires.
Cher monsieur,
" J'ai reçu, il y a quelques jours, le numéro du Foyer canadien qui contient votre article magistral sur le mouvement littéraire en Canada.
" Dans cette étude vous avez bien voulu vous souvenir de moi en termes beaucoup trop élogieux pour mon faible mérite ; c'est donc plutôt à votre amicale bienveillance qu'à ma valeur d'écrivain que je dois cette appréciation louangeuse de mon petit bagage poétique.
" Dans ce ciel sombre que me font les tristesses et les amertumes de l'exil, votre voix sympathique a fait briller un éclair splendide dont les rayons ont porté dans mon âme, avec les souvenirs chers de la patrie absente, une consolation pour le présent, une espérance pour l'avenir.
*'Pour ces fleurs que vous avez semées sur mon existence maintenant si aride, soyez mille fois remercié du plus profond de mon cœur.
" Comme toutes les natures d'élite, vous avez une foi ardente dans l'avenir des lettres canadiennes. Dans les œuvres que vous appréciez, vous saluez l'aurore d'une littérature nationale. Puisse votre espoir se réaliser bientôt ! Dans ce milieu presque toujours indiff*érent, quelquefois même hostile, où se trouvent placés en Canada ceux qui ont le courage de se livrer aux travaux de l'intelligence, je crains bien que cette époque glorieuse que vous appelez de tous vos vœux ne soit encore bien éloignée.
"MM.Garneau et Ferland ont déjà, il est vrai, posé une base de granit à notre édifice littéraire ; mais, si un oiseau ne fait pas le printemps, deux livres ne constituent pas une littérature. Tout ce qui s'est produit chez nous en dehors de ces deux grandes œuvres ne me semble pas avoir chance de vie. Qui lira X*** dans cinquante ans? Et, s'il m'est permis de parler de moi, qui songera à mes pauvres vers dans vingt ans ?
" Nous n'avons donc réellement que deux œuvres hors ligne, les monuments élevés par MM. Garneau et Ferland. Dans la poésie, dans le roman nous n'avons que des œuvres de second ordre. La tragédie, le drame sont encore à naître. La cause de cette infériorité n'est pas dans la rareté des hommes de talent, mais dans les conditions désastreuses que fait à l'écrivain l'indifiFérence d'une population qui n'a pas encore le goût des
lettres, du moins des œuvres produites par les enfants du sol.
''Dans tous les pays civilisés, il est admis que si le prêtre doit vivre de Tautel, l'écrivain doit vivre de sa plume. Chez tous les peuples de l'Europe, les lettres n'ont donne signe de vie que lorsqu'il s'est rencontre des princes pour protéger les auteurs. Avant la Renaissance, les couvents possédaient le monopole âes travaux intellectuels, parce que les laïques qui auraient eu le goût et la capacité de cultiver les lettres ne pouvaient se vouer A, un travail qui n'aurait donné du pain ni à eux ni à leurs familles.
" Les moines, n'ayant pas à lutter contre les exigences de la vie matérielle, pouvaient se livrer, dans toute la sérénité de leur intelligence, aux travaux littéraires et aux spéculations scientifiques, et passer ainsi leur vie à remplir les deux plus nobles missions que puisse rêver l'esprit humain, l'étude et la prière.
"Les écrivains du Canada sont placés dans les mêmes conditions que l'étaient ceux du moyen (Ige. Leur plume, à moins qu'ils ne fassent de la politique (et Dieu sait la littérature que nous devons aux tartines des politiqueurs), ne saurait subvenir à leurs moindres besoins. Quand un jeune homme sort du collège, sa plus haute ambition est de faire insérer sa prose ou ses vers dans un journal quelconque. Le jour où il voit son nom flamboyer pour la première fois au bas d'un article de son cru, ce jour-là il se croit appelé aux plus hautes destinées ; et il se rêve l'égal de Lamar-
tîne, s'il cultive la poésie ; de Balzac, s'il a essayé du roman. Et quand il passe sous la porte Saint- Jean, il a bien soin de se courber de peur de se cogner la tête. Ces folles vanités déjeune homme s'évanouissent bientôt devant les soucis quotidiens de la vie. Peut-être pendant un an, deux ans, continuera-t-il à travailler ; puis un beau jour sa voix se taira. Le besoin de gagner le pain du corps lui imposera la dure nécessité de consacrer sa vie à quelques occupations arides, qui étoufferont en lui les fleurs suaves de Timagination et briseront les fibres intimes et délicates delà sensibilité poétique. Que de jeunes talents parmi nous ont produit des fleurs qui promettaient des fruits magnifiques ; mais il en a été pour eux comme, dans certaines années, pour les fruits de la terre. La gelée est venue qui a refroidi pour toujours le feu de leur intelligence. Ce vent d'hiver qui glace les esprits étincelants, c'est le roi angusta duini dont parle Horace, c'est le pain «quotidien.
** Dans de pareilles conditions, c'est un malheur que d'avoir reçu du ciel une parcelle du feu sacré. Comme on ne peut gagner sa vie avec les idées qui bouillonnent dans le cerveau, il faut chercher un emploi, qui est presque toujours contraire à ses goûts. Tl arrive le plus souvent qu'on devient un mauvais employé et un mauvais écrivain. Permettez-moi de me citer comme exemple. Si je n'avais pas reçu en naissant, sinon le talent, du moins le goût de la poésie, je n'aurais pas eu la tête farcie de rêveries qui me faisaient prendre le
commerce comme un moyen de vivre, jamais comme un but sérieux de la vie. Je me serais brisé tout entier aux affaires, et j'aurais, aujourd'hui l'avenir assuré. Au lieu de cela, qu'est-il arrivé? JW été un mauvais marchand et un médiocre poète.
" Vous avez fondé une revue que vous donnez presque pour rien. C'est très beau pour les lecteurs. Ne pensez-vous pas que si Ton s'occupait un peu plus de ceux qui j^'^'odidsent et un peu moins de ceux qui consomment ^ la littérature canadienne ne s'en porterait que mieux? 8i une société se formait pour fournir le pain à un sou la livre, à la condition de ne pas payer les boulangers, croyez- vous que ceux-ci s'empresseraient d'aller offrir leur travail il la susdite société?
^' Puisque tout travail mérite salaire, il faut donc que l'écrivain trouve dans le produit de ses veilles, sinon la fortune, du moins le morceau de pain nécessaire i\ sa subsistance. Autrement vous n'aurez que des écrivains amateurs.
"Vous savez ce que valent les concerts d'amateurs; c'est quelquefois joli, ce n'est jamais bcîfu. La demoiselle qui chante : Robert^ toi (fie faim e^ sera toujours îi cent lieues de la Pasta ou de la Malibran. Le meilleur joueur de violon d'une société philharmonique ne sera toujours qu'un racleur, comparé îl Vieuxtenips ou i\ Sivori. La littérature d'amateurs ne vaut guère mieux que la musique d'amateurs. Pour devenir un grand artiste, il faut donner toute son intelligence, tout son temps à des études sérieuses, difficiles et suivies. Pour
parvenir à écrire en maître, il faut également faire de l'étude non pas un moyen de distraction, mais l'emploi et le but de toute son existence. Lisez la vie de tous les géants qui dominent la littérature, et vous verrez que le travail a été au moins pour autant dans leurs succès que le génie qu'ils avaient reçu de Diew. Tous les grands noms de la littérature actuelle sont ceux de piocheurs, et ils ont trouvé dans leur labeur incessant la fortune en même temps que la gloire. Pour qu'un écrivain puisse ainsi se livrer à un travail assidu, il faut qu'il soit sûr au moins de ne pas mourir de faim. Pour donner le pain quotidien au jeune homme qui a le désir et la capacité de cultiver les lettres, il faudrait fonder en Canada une revue qui paierait cinq, dix et mCme quinze sous la ligne les œuvres réellement supérieures. Quand un jeune auteur recevrait pour un travail d'un mois, pendant lequel il aurait produit 400 à 500 lignes bien limées, bien polies, soixante à quatre-vingts piastres, comme il trouverait dans cette somme de quoi vivre pendant deux mois, soyez sûr que, s'il avait réellement le mens divinior^ il continuerait un métier qui, en lui donnant le nécessaire, lui apporterait encore la gloire par-dessus le marché I
"Mais comment arriver à ce résultat? Par une société en commandite. C'est ainsi qu'ont été fondées toutes les grandes revues européennes. On perd de l'argent les premières années, mais un jour vient où le goût public s'épure par la production constante d'œuvres
grandes et belles, et alors la revue qui a produit cet heureux changement, voit chaque mois sa liste d'abonnés augmenter, et cette affaire, qui ne semblait d'abord n'être qu'un sacrifice patriotique, devient bientôt une excellente opération commerciale. Il en a été de même dans tous les pays. Pourquoi en serait-il autrement dans le Canada ?
"On jette, chaque année, des capitaux dans des entreprises qui présentent beaucoup plus de risques aux actionnaires et qui n'ont pas pour elles le mérite de contribuer à conserver notre langue, le second boulevard de notre nationalité, puisque la religion en est le premier.
" J'ai souvent rêvé à cela dans les longues heures de l'exil. J'ai tout un plan dans la tête, mais les bornes d'une lettre ne me permettent pas de vous le détailler aujourd'hui. D'ailleurs la tête me fait toujours un peu souffrir, et je suis éreinté quand j'écris trop longtemps. Je finirai demain cette trop longue missive
"Ce qui manque chez nous, c'est la critique littéraire. Je ne sais si, depuis que j'ai quitté le pays, on a fait des progrès dans cette partie essentielle de la littérature; mais de mon temps c'était pitoyable. Les journaux avaient tous la même formule, qui consistait en une réclame d'une dizaine de lignes.
" Pour parler do vers, on disait : " Notre poète, etc." S'agissait-il de faire mousser la boutique d'un chapelier qui avait fait cadeau d'un gibus au rédacteur, on lisait: "Notre intelligent et entreprenant M***
vient d'inventer un chapeau, etc." Réclames pour poésies, pour chapeaux, pour modes, etc., tout était pris dans le même tas.
'' Dans votre article sur le mouvement littéraire, vous venez de placer la critique dans sa véritable voie ; comme vous aviez pour but de montrer la force de notre littérature canadienne, vous avez dû naturellement ne montrer que le bea\i côté de la médaille. Si je me permettais de vous adresser une prière, ce serait de continuer ce travail plus en détail, en louant ce qui est beau, en flagellant ce qui est mauvais. C'est le seul moyen d'épurer le goût des auteurs et des lecteurs.
" Personne n'est mieux doué que vous pour créer au Canada la critique littéraire.
" Du long verbiage qui précède, je tire cette conclusion: aussi longtemps que nos écrivains seront placés dans les conditions où ils se trouvent maintenant, le Canada pourra bien avoir de temps en temps, comme par le passé, des accidents littéraires, mais il n'aura pas de littérature nationale.
" Dans votre lettre du 1er juin 1864, à laquelle des douleurs physiques et morales m'ont empêché de répondre, vous me demandez de vous envoyer la fin de mon poème des Trais morts. Cette œuvre n'est pas terminée, et des sept ou huit cents vers qui sont composés pas un seul n'est écrit. Dans la position où je me trouve, je dois chercher à gagner le pain quotidien avant de songer à la littérature. Ma tête, fatiguée par
de rudes épreuves, ne me permet pas de travailler beaucoup. Ce que vous me demandez, d'autres amis me Tont également demandé, en m'écrivant que je devais cela à n^on pays. Ces phrases sont fort belles, mais elles sont aussi vides qu'elles sont sonores. Je sais parfaitement que mon pays n'a pas besoin de mes faibles travaux, et qu'il ne me donnera jamais un sou pour m'empêcher de crever de faim sur la terre de l'exil. Il est donc tout naturel que j'emploie à gagner ma vie les forces qui me restent. J'ai bien deux mille vers au moins qui traînent dans les coins et les recoins de mon cerveau. A quoi bon les en faire sortir? Je suis mort à l'existence littéraire. Laissons donc ces pauvres vers pourrir tranquillement dans la tombe que je leur ai creusée au fond de ma mémoire. Dire
que je ne fais plus de poésie serait mentir. Mon imagination travaille toujours un peu. J'ébauche, mais je ne termine rien, et, suivant ma coutume, je n'écris rien. Je ne chante que pour moi. Dans la solitude qui s'est faite autour de moi, la poésie est plus qu'une distraction, c'est un refuge. Quand le trappeur parcourt les foruts du nouveau monde, pour charmer la longueur de la route solitaire, il chante les refrains naïfs de son enfance, sans s'mquiéter si l'oiseau dans le feuillage ou le castor au bord de la rivière prête l'oreille A, ses accents. Il chante pour ranimer son courage et non pour faire admirer sa voix : ainsi de moi. *'J'ai reçu hier les journaux qui m'apprennent la mort de Garneau. Le Canada est bien éprouvé depuis
quelque temps. C'est une perte irréparable. C'était un grand talent et. ce qui vaut mieux, un beau caractère^ Si ma tête me le permet, je veux payer mon tribut à cette belle et grande figure. Je vous enverrai cela, et vous en ferez ce que vous voudrez."
Votre tout dévoué
10 août 1866.
Cher monsieur,
"Je ne saurais vous exprimer le bonheur que j'ai éprouvé en lisant votre lettre du 29 juin. Vos paroles sympathiques et consolantes ont ramené un peu de sérénité dans mon âme accablée par les douleurs du passé, les tristesses du présent et les sombres incertitudes de l'avenir. Cette lettre, je l'ai lue et relue bien des fois et je la relirai encore ; car me reportant à ces jours heureux où je pouvais causer avec vous de cette littérature canadienne que j'ai, sinon bien servie, du moins tant aimée, cette lecture saura chasser les idées noires qui trop souvent s'emparent de moi.
" En même temps que votre lettre, le courrier m'a apporté la notice biographiciue de Garneau. Ce petit volume m'a causé le plus grand plaisir. Le style est élégant et sobre, comme il convient au sujet, et on sent à chaque page courir le souffle du patriotisme le plus vrai. Tous les hommes intelligents endosseront le
jugement que vous portez sur notre historien national. On ne saurait apprécier ni mieux ni en meilleurs termes la plus belle œuvre de notre jeune littérature.
*' Il est mort à la tâche, notre cher et grand historien. Il n'a connu ni les splendeurs de la richesse, ni les enivrements du pouvoir. Il a vécu humble, presque pauvre, loin des plaisirs du monde, cachant avec soin les rayonnements de sa haute intelligence pour les concentrer sur cette œuvre qui dévora sa vie en lui donnant l'immortalité. Garneau a été le flambeau qui a porté la lumière sur notre courte mais héroïque histoire, et c'est en se consumant lui-même qu'il a éclairé ses compatriotes. Qui pourra jamais dire de combien de déceptions, de combien de douleurs se compose une gloire?
*' Dieu seul connaît, dites-vous, les trésors d'ignorance que renferme notre pays. D'après votre lettre je dois conclure que, loin de progresser, le goût littéraire a diminué chez nous. 8i j'ai bonne mémoire, le Foyer canadien avait deux mille abonnés à son début, et vous me dites que vous ne comptez plus que quelques centaines de souscripteurs. A quoi cela tient-il ?
'^A ce que nous n'avons malheureusement qu'une société d'épiciers. J'appelle épicier tout homme qui n a d'autre savoir que celui qui lui est nécessaire pour gagner sa vie, car pour lui la science est un outil, rien de plus. L'avocat qui n'étudie que les Pandectes et les Statuts refondus, afin de se mettre en état de gagner une mauvaise cause et d'en perdre une bonne ; le mé-
decin qui ne cherche dans les traités d'anatomie, de chirurgie et de thérapeutique, que le moyen de vivre en faisant mourir ses patients ; le notaire qui n'a d'autres connaissances que celles qu'il a puisées dans Perrière et dans Massé, ces deux sources d'où coulent si abondamment ces œuvres poétiques que l'on nomme protêts et contrats de vente ; tous ces gens-là ne sont que des épiciers. Comme le vendeur de mélasse et de cannelle, ils ne savent, ils ne veulent savoir que ce qui peut rendre leur métier profitable. Dans ces natures pétrifiées par la routine, la pensée n'a pas d'horizon. Pour elles, la littérature française n'existe pas après le dix-huitième siècle. Ces messieurs ont bien entendu parler vaguement de Chateaubriand et de Lamartine, et les plus forts d'entre eux ont peut-être lu les A/ar<2^« et quelques vers des Méditations. Mais les noms d'Alfred de Musset, de Gautier, de Nicolas, d'Ozanam, de Mérimée, de Ravignan, de Lacordaire, de Nodier, de Sainte- Beuve, de Cousin, de Gerbet, etc., enfin de toute cette pléiade de grands écrivains, la gloire et la force de la France du dix-neuvième siècle, leur sont presque complètement inconnus. N'allez pas leur parler des classiques étrangers, de Dante, d'Alfieri, de Goldoni, de Goethe, de Métastase, de Lope de Véga, de Caldéron, de Schiller, de Schlegel, de LemondorfiF, etc., car ils ne sauraient ce que vous voulez dire. Si ces gens-là ne prennent pas la peine de lire les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, comment pourrions-nous espérer qu'ils s'intéresseront aux premiers écrits de notre littérature
au berceau ? Les cpicicrs s'abonnent volontiers à une publication nouvelle, afin de se donner du genre et de se poser en protecteurs des entreprises naissantes; mais, comme cette mise de fonds, quelque minime qu'elle soit, ne leur rapporte ni plaisir Qinargaritas antc jHyrcos) ni profit, ils ont bien soin de ne pas renouveler leur abonnement.
'' Le patriotisme devrait peut-ôtre, à défaut du goût des lettres, les porter à encourager tout ce qui tend à conserver la langue de leurs pères. Hélas ! vous le savez comme moi, i\os messieurs riches et instruUs ne comprennent l'amour de la patrie que lorsqu'il se présente sous la forme d'actions de chemin de fer et de mines d'or promettant de beaux dividendes, ou bien encore quand il leur montre en perspective des honneurs politiques, des appointements et surtout des chances de johs,
''Avec ces hommes vous ferez de bons pères de famille, ayant toutes les vertus d'une épitaphe ; vous aurez des échevins, des marguilliers, des membres du parlement, voire même des ministres, mais vous ne parviendrez jamais à créer une société littéraire, artistique, et je dirai même patriotique, dans la belle et grande acception du mot.
'' Les cpicicrs étant admis, nous n'avons malheureusement pas le droit de nous étonner si le Foyer canadien, qui avait deux mille abonnés à sa naissance, n'en compte plus que quelques centaines. Pendant plus de quinze ans, j'ai vendu des livres et je sais à quoi m'en
tenir sur ce que nous appelons, chez nous, un homme instruit. Qui nous achetait les œuvres d'une valeur réelle? Quelques étudiants, quelques jeunes prêtres, qui consacraient aux chefs-d'œuvre de la littérature moderne les petites économies qu'ils pouvaient réaliser. Les pauvres donnent souvent plus que les riches ; les produits de l'esprit trouvent plus d'acheteurs parmi les petites bourses que parmi les grandes. Du reste, cela se conçoit. Le pauvre intelligent a besoin de remplacer par les splendeurs de la pensée les richesses matérielles qui lui font défaut, tandis que le riche a peut-être peur que l'étude ne lui apprenne à mépriser cette fortune qui suffit, non pas à son bonheur, mais à sa vanité. En présence de ce déplorable résultat de quatre années de travaux et de sacrifices de la part des directeurs du Foyer canadien, je suis bien obligé d'avouer que vous avez raison, cent fois raison, de traiter mon plan de rêve irréalisable. Il ne nous reste donc plus qu'à attendre des jours meilleurs. Attendre et espérer, n'est-ce pas là le dernier mot de toutes les illusions perdues comme de toutes les affections brisées? Pourquoi Fréchette n'écrit-il plus? Est-ce que le res angusta dami aurait aussi éteint la verve de ce beau génie ? N'aurait-on pas un peu le droit de l'appeler marâtre cette patrie canadienne qui laisse ainsi s'étioler cette plante pleine de sève, qui a déjà produit ces fleurs merveilleuses qui se nomment Mes loisirs ? Alfred de Musset a dit dans Rolla :
Je suis venu trop tard dans un pays trop vieux.
Fréchette pourra dire :
Je suis venu trop tôt dans un pays trop jeune.
'' Vous voulez bien me demander de nouveau la fin de mes Trois mais, et vous m'offrez mr*me une rémunération pécuniaire. Je vous remercie de tout mon cœur de l'importance que vous voulez bien attacher à mes pauvres vers. Je ne sais pas trop quand je pourrai me rendre à votre désir. J'ai bien, il est vrai, 700 à 800 vers composés et mis en réserve dans ma mémoire, mais la seconde partie est î\ peine ébauchée, tandis que la troisième est beaucoup plus avancée. Il faudrait donc combler les lacunes et faire un ensemble. Puis il y a bientôt quatre ans que ces malheureux vers sont enfermés dans les tiroirs de mon cerveau. Ils doivent avoir une pauvre mine et ils auraient joliment besoin d'être époussetés ; c'est un travail que je ne me sens pas le courage de faire pour le moment. Puisque le Foyer canadien ne compte plus que quelques centaines d'abonnés, ce n'est pas dans la caisse de cette publication que vous pourriez trouver les honoraires que vous m'offrez. C'est donc dans votre propre bourse que vous iriez les chercher. Pourquoi vous imposer ce sacrifice ? Le public canadien se passera parfaitement de mon poème, et moi je ne tiens pas du tout à le publier. Qu'est-ce que cela peut me faire ?
" Quand j'aurai le temps et la force, car depuis que j'ai reçu votre lettre j'ai été très malade, je mettrai un peu en ordre tout ce que j'ai dans la tête, et je vous enverrai ces œuvres dernières comme un témoignage
de ma reconnaissance pour la sympathie que vous me témoignez dans le malheur. Je ne vous demanderai pas de livrer ces poèmes à la publicité, mais seulement de les garder comme un souvenir.
*' Oui, vous m'avez parfaitement compris quand vous me dites que je n'avais nulle ambition, si ce n'est de
causer poésie avec quelques amis et de leur lire de temps en temps quelque poème fraîchement éclos. Rêver en écoutant chanter dans mon âme l'oiseau bleu de la poésie, essayer quelquefois de traduire en vers les accords qui berçaient mes rêveries, tel eût été le bonheur pour moi. Les hasards de la vie ne m'ont malheureusement pas permis de réaliser ces désirs de mon cœur. Aujourd'hui j'ai trente-neuf ans, c'est l'âge où l'homme, revenu des errements de ses premières années, et n'ayant pas encore à redouter les défaillances de la vieillesse, entre véritablement dans la pleine possession de ses facultés. Il me semble que j'ai encore quelque chose dans la tête.
''Si j'avais le pain quotidien assuré, j'irais demeurer chez quelque bon curé de campagne, et là je me livrerais complètement au travail. Peut-être est-ce une illusion, mais je crois que je pourrais encore produire quelques bonnes pages. J'ai dans mon cerveau bien des ébauches de poèmes, qui, travaillés avec soin, auraient peut-être une valeur. Je voudrais aussi essayer la prose, ce mâle outil, comme l'appelle Veuillot ; y réussirais-je? je n'en sais rien. Mais tout cela est impossible. Il ne me reste plus qu'à bercer dans mon
imagination ces poèmes au maillot, et à chercher dans leurs premiers vagissements ces beaux rêves d'or qu'une mère est toujours sûre de trouver près du berceau de son enfant.
"Votre tout dévoué
"P. S. — Je vous écrirai bientôt une seconde lettre à propos de M. Thibault et du Foyer canadien^ la présente étant déjà bien assez longue."
Cette seconde lettre annoncée ici par M. Crémazie avait été provoquée par une critique assez vive que M. Norbert Thibault, ancien professeur à l'École normale Laval, avait publiée dans le Courrier du Canada sur la Promenade de trois morts. Le poète s'y peint lui-même avec une ironie piquante. Il s'élève ensuite à des considérations esthétiques que n'auraient reniées ni Lessing, ni Cousin, et qui nous font voir un homme familier avec tous les maîtres en cette science : Schiller, Tieck, Winckelmann, Schlegel, etc., etc. Au commencement de cette lettre, il signale d'une main sûre les fautes trop réelles que l'inexpérience avait fait commettre aux directeurs du Foyer canadien^ et qui furent les principales causes de sa chute.
Dans cette lettre d'Octave Crémazie, encore plus que dans les précédentes, il y a des retours sur luimême qui jettent du jour sur sa vie d'exil, et qui mettent à découvert les plaies toujours saignantes de cette âme brisée. On en trouvera des expressions non moins douloureuses dans la suite de sa correspondance.
29 janvier 1867.
" Cher monsieur,
" Nous voici à la fin de janvier, et je n'ai pas encore tenu la promesse que je vous faisais dans ma lettre du 10 août. Depuis, j'ai eu le bonheur de lire les paroles sympathiques et bienveillantes que vous m'avez adressées au mois d'octobre. Je suis soumis depuis assez longtemps à un traitement médical qui a pour but de me débarrasser de ces douleurs de tête qui ne m'ont presque jamais quitté depuis quatre ans. C'est ce qui vous explique pourquoi j'ai tant tardé à répondre à vos lettres si bonnes et si amicales.
"Aujourd'hui que ma tête est en assez bon état, je viens causer avec vous du Foyer canadien et de la critique des Trois morts.
" Permettez-moi de vous dire que, dans mon opinion, le Foyet canadien ne réalise pas les promesses de son début. La rédaction manque de variété. Vous avez publié des œuvres remarquables sans doute : les travaux de l'abbé Ferland, le Jean Rivard de Lajoie, votre étude sur le mouvement littéraire en Canada, votre biographie de Garneau peuvent figurer avec honneur dans les grandes revues européennes ; mais on cherche vainement dans votre recueilles noms des jeunes écrivains qui faisaient partie du comité de collaboration formé à la naissance du Foyer, Pourquoi toutes ces voix sont-elles muettes? Pourquoi Fréchette, Fiset, Lemay, Alfred Garneau n'écrivent-ils pas? De ces deux derniers, j'ai lu une pièce, peut-être deux, depuis bientôt quatre ans. Il ne m'a pas été donné d'admirer une seule fois dans le Foyer le génie poétique de Fréchette.
'^ Je reçois ici les journaux de Québec et je vois dans leurs colonnes le sommaire des articles publiés par la Revue canadienne de Montréal. Comment se fait-il donc que presque tous les jeunes littérateurs québecquois écrivent dans cette revue au lieu de donner leurs œuvres à votre recueil ? Est-ce que, par hasard, leurs travaux seraient payés par les éditeurs de Montréal ? J'en doute fort. La métropole commerciale du Canada n'a pas, jusqu'à ce jour, plus que la ville de Champlain, prodigué de fortes sommes pour enrichir les écrivains. Il y a dans ce fait quelque chose d'anormal que je ne puis m'expliquer.
" Dès la naissance du Foyer canadien^ j'ai regretté de voir, comme dans les Soirées canadiennes^ chacun de ses numéros rempli par une seule œuvre. Avec ce système, le Foyer n'est plus une revue; c'est tout simplement une série d'ouvrages publiés par livraisons. Une œuvre, quelque belle qu'elle soit, ne plaît pas à tout le monde ; il est donc évident que si, pendant cinq ou six mois, un abonné ne trouve dans le Foyer qu'une lecture sans attrait pour lui, il prendra bientôt votre recueil en dégoût et ne tardera pas à se désabonner. Si, au contraire, chaque livraison apporte au lecteur des articles variés, il trouvera nécessairement quelque chose qui lui plaira et il demeurera un abonné fidèle. Je crois sincèrement que le plus vite le Foyer abandonnera la voie qu'il a suivie jusqu'à ce jour, le mieux ce sera pour ses intérêts.
" Ne pouvant remplir toutes les pages du Foyer avec les produits indigènes, la direction de ce recueil fait très bien d'emprunter quelques gerbes à l'abondante récolte de la vieille patrie. Ce que je ne comprends pas, pardonnez-moi ma franchise, c'est le choix que les directeurs ont fait du Fratricide, D'abord ce n'est pas une nouveauté, car, dans les premiers temps que j'étais libraire, il y a déjà vingt ans, nous vendions ce livre. Puisque vous faites une part aux écrivains français, il me semble qu'il faudrait prendre le dessus du panier. Le vicomte Walsh peut avoir une place dans le milieu du panier, mais sur le dessus, jamais. J'ai un peu étudié les œuvres littéraires du XIX« siècle, j'ai lu bien
des critiques, et jamais, au grand jamais, je n'ai vu citer Fauteur du Fratricide comme un écrivain du premier ordre; et s'il me fallait prouver qu'il est le premier parmi les seconds, je crois que je serais fort empêché.
"Ecrivain catholique et légitimiste, le vicomte Walsh a été sous Louis- Philippe la coqueluche du faubourg Saint-Germain, mais n'a jamais fait un grand tapage dans le monde littéraire. Il a publié un Voyage à Locmaria qui l'a posé on ne peut mieux auprès des vieilles marquises qui ne juraient que par Henri V et la duchesse de Berry. Quelques années plus tard, son Tableau poétiqiœ des fctes chrétiennes le faisait acclamer par la presse catholique comme le successeur de Chateaubriand. Cet engouement est passé depuis longtemps et de tout ce feu de paille, s'il reste une étincelle pour éclairer dans l'avenir le nom du noble vicomte, ce sera certainement le Tableau poétique des fctes chrétiennes,
" Qu'il y a loin de Walsh, écrivain excellent au point de vue moral et religieux, mais médiocre littérateur, à ces beaux génies catholiques qui se nomment Gerbet, Montalembert , Ozanam , Veuillot , Brizeux, etc. Ne croyez- vous pas que vos lecteurs apprécieraient quelques pages de la Rome chrétienne de Gerbet, des Moines d'Occident de Montalembert, Du Dante et de laphilosophic du XVIII^ siècle d'Ozanam, des Libres penseurs de Louis Veuillot ? Et ce charmant poète breton, Brizeux, ne trouverait-il pas aussi des admirateurs sur les bords du Saint- Laurent?
" Je ne cite que les écrivains catholiques, mais ne pourrait-on pas également faire un choix parmi les
auteurs ou indifférents ou hostiles ? Puisque dans nos collèges on nous fait bien apprendre des passages de Voltaire, pourquoi ne donneriez- vous pas à vos abonnés ce qui peut se lire de maîtres tels que Hugo, Musset, Gautier, Sainte-Beuve, Guizot, Mérimée, etc? Ne vaut-il pas mieux faire sucer à vos lecteurs la moelle des lions que celle des lièvres ?
"Je crois que le goût littéraire s'épurerait bientôt en Canada si les esprits pouvaient s'abreuver ainsi à une source d'où couleraient sans cesse les plus belles œuvres du génie contemporain. Le roman, quelque religieux qu'il soit, est toujours un genre secondaire; on s'en sert comme du sucre pour couvrir les pilules lorsqu'on veut faire accepter certaines idées bonnes ou mauvaises. Si les idées, dans leur nudité, peuvent supporter les regards des honnêtes gens de goût, à quoi bon les charger d'oripeau et de clinquant? C'est le propre des grands génies de donner à leurs idées une telle clarté et un tel charme, qu'elles illuminent toute une époque sans avoir besoin d'endosser ces habits pailletés que savent confectionner les esprits médiocres de tous les temps. Ne croyez- vous pas qu'il vaudrait mieux ne pas donner de romans à vos lecteurs (je parle de la partie française, car le roman vous sera nécessairement imposé par la littérature indigène), et les habituer à se nourrir d'idées sans mélange d'intrigues et de mise en scène ? Je puis me tromper, mais
je suis convaincu que le plus tôt on se débarrassera du roman, même religieux, le mieux ce sera pour tout le monde. Mais je m'aperçois que je bavarde et que vous allez me répondre: C'est très joli ce que vous me chantez là, mais pour faire ce choix dans les œuvres contemporaines, il faudrait d'abord les acheter, ensuite il faudrait payer un rédacteur pour cueillir cette moisson ; or vous savez que nous avons à peine de quoi payer l'imprimeur.
— Mettons que je n'aie rien dit et parlons d'autre chose.
** Plus je réfléchis sur les destinées de la littérature canadienne, moins je lui trouve de chances de laisser une trace dans l'histoire. Ce qui manque au Canada, c'est d'avoir une langue à lui. Si nous parlions iroquois ou huron, notre littérature vivrait. Malheureusement nous parlons et écrivons d'une assez piteuse façon, il est vrai, la langue de Bossuet et de Racine. Nous avons beau dire et beau faire, nous ne serons toujours, au point de vue littéraire, qu'une simple colonie ; et quand bien même le Canada deviendrait un pays indépendant et ferait briller son drapeau au soleil des nations, nous n'en demeurerions pas moins de simples colons littéraires. Voyez la Belgique, qui parle la même langue que nous. Est-ce qu'il y a une littérature belge? Ne pouvant lutter avec la France pour la beauté de la forme, le Canada aurait pu conquérir sa place au milieu des littératures du vieux monde, si parmi ses enfants il s'était trouvé un écrivain capable
d'initier, avant Fenimore Cooper, l'Europe à la grandiose nature de nos forêts, aux exploits légendaires de nos trappeurs et de nos voyageurs. Aujourd'hui, quand bien même un talent aussi puissant que celui de l'auteur du Dernier des Mohicans se révélerait parmi nous, ses œuvres ne produiraient aucune sensation en Europe, car il aurait l'irréparable tort d'arriver le second, c'est-à-dire trop tard. Je le répète, si nous parlions huron ou iroquois, les travaux de nos écrivains attireraient l'attention du vieux monde. Cette langue mâle et nerveuse, née dans les forêts de l'Amérique, aurait cette poésie du cru qui fait les délices de l'étranger. On se pâmerait devant un roman ou un poème traduit de l'iroquois, tandis que l'on ne prend pas la peine de lire un livre écrit eii français par un colon de Québec ou de Montréal. Depuis vingt ans, on publie chaque année, en France, des traductions de romans russes, Scandinaves, roumains. Supposez ces mêmes livres écrits en français, ils ne trouveraient pas cinquante lecteurs.
" La traduction a cela de bon, c'est que si un ouvrage ne nous semble pas à la hauteur de sa réputation, on a toujours la consolation de se dire que ça doit être magnifique dans l'original.
"Mais qu'importe après tout que les œuvres des ^ auteurs canadiens soient destinées à ne pas franchir l'Atlantique. Ne sommes-nous pas un million de Français oubliés par la mère patrie sur les bords du Saint- Laurent ? N'est-ce pas assez pour encourager tous ceux
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qni tiennent une plume que de savoir que ce petit peuple grandira et qa'il gardera toajonrs le nom et la mémoire de ceux qui l'auront aidé à conserver intact le ploi! précieux de tous les trésors : la langue de ses aïeux ?
'' Quand le père de famille, après les fatigues de la journée, raconte à ses nombreux enfants les aventures et les accidents de sa longue vie. pourvu que ceux qui Tentourent s'amusent et s'instruisent en écoutant ses réciU). il ne s'inquiète pas si le riche propriétaire du manoir voisin connaîtra ou ne connaîtra pas les douces et naïves histoires qui font le charme de son foyer. Ses enfants sont heureux de l'entendre, c*est tout ce qu*il demande.
^'11 en doit être ainsi de l'écrivain canadien. Renon- ^;ant sans regret aux beaux rêves d'une gloire retentissante, il doit se regarder comme amplement récomfiensé de ses travaux s'il peut instruire et charmer ses compatriotes, s'il peut contribuer à la conservation, sur la jeune terre d'Amérique, de la vieille nationalité française.
" Maintenant, parlons un peu de M. Thibault et de sa critique de mes œuvres. Le jeune écrivain a certainement du talent, et je le félicite d'avoir su blâmer franchement ce qui lui a semblé mauvais dans mon petit bagage poétique. Dans une de mes lettres je vous (lisais que ce qui manquait à notre littérature, c'était une critique sérieuse. Grâce à M. Thibault, qui a su faire autrement et mieux que ses prédécesseurs, la
critique canadienne sortira bientôt de la voie ridicule dans laquelle elle a marché jusqu'à ce jour. M. le professeur de l'École normale n'a que des éloges pour toutes les pièces qui ont précédé la Promenade de troia morts. Ses appréciations ne sont pas toutes conformes aux miennes, mais comme un père ne voit pas les défauts de ses enfants, je confesse humblement que le critique qui est tout à fait désintéressé dans la question doit être un meilleur juge que moi. Pour M. Thibault, comme pour beaucoup de mes compatriotes, le Drapeau de Carillon est un magnifique poème historique. Je crois vous l'avoir déjà dit: à mon avis, c'est une pauvre affaire, comme valeur littéraire, que ce Drapeau qui a volé sur toutes les lèvres, d'après mon bienveillant critique. Ce qui a fait la fortune de ce petit poème, c'est l'idée seule, car, pour la forme, il ne vaut pas cher. Il faut bien le dire, dans notre pays on n'a pas le goût très délicat en fait de poésie. Faites rimer un certain nombre de fois gloire avec victoire, aïeux avec glorieux, France avec espérance; entremêlez ces rimes de quelques mots sonores comme notre religion, notre patrie, notre langue, nos lois, le sang de nos pères ; faites chauffer le tout à la flamme du patriotisme, et servez chaud. Tout le monde dira que c'est magnifique. Quant à moi, je crois que si je n'avais pas autre chose pour me recommander comme poète que ce malheureux Drapeau de Carillon, il y a longtemps que ma petite réputation serait morte et enterrée aux yeux des littérateurs sérieux. A la vogue du magnifique poème historique,
comparez l'accueil si froid qui fut fait à la pièce intitulée les Morts. Elle parut, le l^»* novembre 1856, dans le Journal de Québec, Pas une seule autre feuille n'en souffla mot, et pourtant, c'est bien ce que j'ai fait de moins mal. L'année suivante, Chauveau reproduisit cette pièce dans le Journal de V Instruction publique^ et deux ou trois journaux en parlèrent dans ce style de réclame qui sert à faire l'éloge d'un pantalon nouveau tout aussi bien que d'un poème inédit.
" M. Thibault me reproche de n'avoir pas donné, dans la Fiancée du marin, plus de vigueur d'âme à mes héroïnes et de ne pas leur faire supporter plus chrétiennement leur malheur. Si la mère et la jeune fille trouvaient dans la religion une consolation à leur désespoir, ce serait plus moral, sans doute, mais où serait le drame ? Cette légende n'en serait plus une, ce ne serait plus que le récit d'un accident comme il en arrive dans toutes les familles. On ne fait pas de poèmes, encore bien moins des légendes, avec les faits journaliers de la vie. D'ailleurs, la mère tombe à l'eau par accident et la fiancée ne se précipite dans les flots que lorsque son âme a déjà sombré dans la folie. Où donc la morale est-elle méconnue dans tout ce petit poème ? La morale est une grande chose, mais il ne faut pas essayer de la mettre là où elle n'a que faire. M. Thibault doit bien savoir que lorsque la folie s'empare d'un cerveau malade, cette pauvre morale n'a plus qu'à faire son paquet.
"Si le critique du Courrier du Canada est tout miel
pour mes premiers écrits, ce n'est que pour mieux tomber à bras raccourci sur mes pauvres Trois morts, qui n'en peuvent mais.
'' Les dieux littéraires de M. Thibault ne sont pas les miens; cramponné à la littérature classique, il rejette loin de lui cette malheureuse école romantique, et c'est à peine s'il daigne reconnaître qu'elle a produit quelques œuvres remarquables. Pour moi, tout en admirant les immortels chefs-d'œuvre du XVIIe siècle, j'aime de toutes mes forces cette école romantique qui a fait éprouver à mon âme les jouissances les plus douces et les plus pures qu'elle ait jamais senties. Et encore aujourd'hui, lorsque la mélancolie enveloppe mon âme comme un manteau de plomb, la lecture d'une méditation de Lamartine ou d'une nuit d'Alfred de Musset me donne plus de calme et de sérénité que je ne saurais en trouver dans toutes les tragédies de Corneille et de Racine. Lamartine et Musset sont des hommes de mon temps. Leurs illusions, leurs rêves, leurs aspirations, leurs regrets trouvent un écho sonore dans mon âme, parce que moi, chétif, à une distance énorme de ces grands génies, j'ai caressé les mêmes illusions, je me suis bercé dans les même rêves et j'ai ouvert mon cœur aux mêmes aspirations pour adoucir l'amertume des mêmes regrets. Quel lien peut-il y avoir entre moi et les héros des tragédies? En quoi la destinée de ces rois, de ces reines peut-elle m'intéresser ? Le style du poète est splendide, il flatte mon oreille et enchante mon esprit ; mais les idées de ces
4^ rjCTAVE CBFlfirrF.
hommes d'un a!::re temt^ ne disent rien ni i m<Ki ime. ni à mon c«-ur.
•• Le p^manii^me n'esi ap»rv« tout qse le âls Intime des cla»=i«|ce5 : çeuîemeni le? id^ eî le? mœurs n'étant plus au XIX* sikrîe ce qu'elles étaient au A Vil*, récole romantique a dû cécefsairement adopter une forme plus en harmonie avec îe* aspirations modernes, et les éléments de cette forme nouvelle, c'est au XVI* sîf<le qu'elle est allée les demander. Le classique* si je puLï m'exprimer ainsi, c'est le grand-p*re que Ton vén*rre, parce qu'il est le pt<< de ?*/îy /^'Y, mais qtii ne j^ut prétendre à cette tendresse profonde que Ton réserve pour celui qui aida notre mère à guider nos premier» pas dans le chemin de la vie.
•• M. Thibault préfère son grand-père, j'aime mietix mon fK-re,
iMA dieux qne nons servons telle est la diâférence.
•' Je n'ai nullement le désir de faire l'éloge du rornantif^me. et ce n'est pas à vous, l'auteur des Lfgendn canadknr»ti, de ces poétiques récits qui portent si profondément creusée l'empreinte de l'école contemporaine, qu'il est nécessaire de présenter une défense de cette formule de l'art au XIX* siècle.
•• I>e romantisme n'aurait-il d'autre mérite que de noua avoir délivrés de la mythologie et de la tragédie que nous devrions encore lui élever des autels. A pro- JK/» de mythologie, j'ai vu, il y a deux ans, dans les journaux canadiens une longue discussion au sujet des
auteurs païens; j'ai toujours été de l'opinion de l'abbé Gaume ; on nous fait ingurgiter beaucoup trop d'auteurs païens quand nous sommes au collège. Pourquoi n'enseigne-t-on que la mythologie grecque ? Les dieux Scandinaves, la redoutable trinité sévienne, sont, il me semble, bien plus poétiques et surtout bien moins immoraux que cet Olympe tout peuplé de bandits et de gourgandines. Dans l'histoire des dieux Scandinaves, on reconnaît les plus nobles instincts de l'humanité divinisés par la reconnaissance d'un peuple, tandis que, sous ce ciel tant vanté de la Grèce, on a élevé beaucoup plus d'autels aux vices qu'aux vertus. Cette mythologie grecque, ces auteurs païens qui déifient souvent des hommes qui méritent tout bonnement la corde, ne peuvent à mon sens inspirer aux élèves que des idées fausses et des curiosités malsaines. Est-ce que les chefs-d'œuvre des Pères de l'Église ne peuvent pas partager avec les auteurs païens le temps que l'on consacre à l'étude du grec et du latin, et corriger l'influence pernicieuse que peuvent avoir les écrivains de l'antiquité ? Je sais bien que saint Basile et saint Jean Chrysostôme, que saint Augustin et saint Bernard ne peuvent, sous le rapport littéraire, lutter avec les génies du siècle de Périclès, ni avec ceux du siècle d'Auguste ; mais ne vaudrait-il pas mieux être moins fort en grec et en latin, deux langues qui ne sont en définitive que des objets de luxe pour les quatre cinquièmes des élèves, et recevoir dès l'enfance des idées saines et fortes, en rapport avec l'état social
actuel, qui, malgré ses cris et ses blasphèmes, est fondé sur les grands principes chrétiens et ne vit que par eux? J'ai été heureux de voir cette discussion s'élever en Canada. Car j'ai toujours pensé, dans mon petit jugement, qu'il était bien ridicule de tant nous bourrer d'idées païennes^ qui prennent les prémices de notre jeune imagination et nous laissent bien froids devant les grandeurs spleudides mais austères de la vérité chrétienne.
" Mais revenons à nos moutons.
" Le genre fantaisiste, dit M. Thibault, est un genre radicalement mauvais. Je crois que mon critique est dans Terreur. La fantaisie n'est pas un genre dans le sens ordinaire du mot. Est-ce que la causerie dans un journal est un genre spécial de littérature? Quand on écrit en tête de sa prose : Causerie, cela veut dire tout simplement qu'on parlera de omnibus rébus et qnibuêdam aliis, comme feu Pic de la Mirandole, qu'on racontera des anecdotes, des âneries, sans prendre la peine de les lier les unes aux autres par des transitions. Il en est de même de la fantaisie, c'est un prétexte pour remuer des idées, sans avoir les bras liés par les règles ordinaires delà poétique. C'est justement parce que la fantaisie n'est pas et ne saurait être un genre qu'elle s'appelle la fantaisie, car du moment qu'elle serait soumise à des règles comme les autres parties du royaume littéraire, elle ne serait plus la fantaisie, c'està-dire la liberté pleine et entière dans le fond et dans la forme. Qu'est-ce que le Faust de Gœthe, ce drame
impossible, sinon une formidable, une titanesque fantaisie, où se heurtent, dans un monde énorme, les idées les plus étranges et les plus magnifiques ?
" Il y a une autre espèce de fantaisie qui consiste à donner une forme à des êtres dont l'existence est certaine, mais dont la manière d'être nous est inconnue. Les anges et les démons existent, quelle est leur forme? C'est à cette espèce de fantaisie qu'appartient la première partie de mon poème des Trois morts. Les morts dans leurs tombeaux souffrent - ils physiquement? Leur chair frémît-elle de douleur à la morsure du ver, ce roi des effarements funèbres ? Je l'ignore, et je serais bien en peine s'il me fallait prouver l'affirmative ; mais je défie M. Thibault de me donner les preuves que le cadavre ne souffre plus. C'est là un de ces mystères redoutables dont Dieu a gardé le secret pour lui seul. Cette idée de la souffrance possible du cadavre m'est venue il y a plusieurs années : voici comment. J'entrai un jour dans le cimetière des Picotés, à l'époque où l'on transportait dans la nécropole du chemin Saint- Louis les ossements du Campo-Santo de la rue Couillard. En voyant ces ossements rongés, ces lambeaux de chair qui s'obstinaient à demeurer attachés à des os moins vieux que les autres, je me demandai si l'âme, partie pdur l'enfer ou le purgatoire, ne souffrait pas encore dans cette })rison charnelle dont la mort lui avait ouvert les portes ; si, comme le soldat qui sent toujours des douleurs dans la jambe emportée par un boulet sur le champ de bataille, l'âme, dans le séjour
mystérieux de Texpiation, n'était pas atteinte par les frémissements douloureux que doit causer à la chair cette décomposition du tombeau, juste punition des crimes commis par le corps avec le consentement de TA me.
'' Cette pensée, qui me trottait souvent dans la tête, a donné naissance à la Promenade (le trois morts.
** Je puis avoir mal rendu cette idée, mais c'est elle que Ton doit chercher dans cette fantaisie qui fait jeter les hauts cris îl M. Thibault. La suite du poème,, si jamais je la i)ublie, lui montrera que, du moment que Texpiation est finie, la souffrance du cadavre cesse en même tem})s, et que les vers ne peuvent plus toucher à ces restes sanctifiés par l'âme qui vient d'être admise à jouir de la présence de Dieu.
^' Le réalisme, pas plus (jue la fantaisie, ne trouve grâce aux yeux de mon critique. La nouvelle école, dit-il, a une })ré(lilection pour tout ce qui est laid et difforme. M. Thibault se trompe. L'école romantique ne préfère pas le laid au beau, mais elle accepte la nature telle qu'elle est; elle croit qu'elle peut bien contempler, quelquefois même chanter ce que Dieu a bien pris la peine de créer. Si je puis m'exprimer ainsi, elle a démocratisé la poésie et lui a permis de ne plus célébrer seulement Tamour, les jeux, les ris, le ruisseau murmurant, mais encore d'accorder sa lyre pour chanter ce qu'on est convenu d'appeler le laid, qui n'est souvent qu'une autre forme du beau dans l'harmonie universelle de la création. Je ne dis pas, comme
Victor Hugo, que le beau, c^est le laid, mais je crois qu'il n'y a que le mal qui soit laid d'une manière absolue. La prairie émaillée de fleurs est belle, mais le rocher frappé par la foudre, pour être beau d'une autre manière, Test-il moins ?
" Toute cette guerre que l'on fait au réalisme est absurde. Qu'est-ce donc que ce monstre qui fait bondir tant de braves gens? C'est le 89 de la littérature qui devait nécessairement suivre le 89 de la politique; ce sont toutes les idées, toutes les choses foulées aux pieds, sans raison, par les privilégiés de l'école classique, qui viennent revendiquer leur place au soleil littéraire ; et soyez sûr qu'elles sauront se la faire tout aussi bien que les serfs et les prolétaires ont su faire la leur dans la société politique.
" Le réalisme, la fantaisie, est-ce qu'ils n'ont pas pour chefs Shakespeare, Dante, Byron, Gœthe.
" Ezéchiel, le plus poétique, à mon avis, de tous les prophètes, n'est-il pas tantôt un magnifique, un divin fantaisiste, et tantôt un sombre et farouche réaliste ?
'' La fantaisie, elle est partout. Le monde intellectuel et moral nous fournit à chaque instant matière à fantaisie, ou si vous l'aimez mieux, à hypothèse, car tout ce tapage n'est qu'une querelle de mots. La foi et la raison nous apprennent l'existence d'un lieu de punition éternelle pour les méchants et d'un séjour de délices sans fin pour les élus. Mais sous quelle forme de souffrance le damné doit-il expier ses crimes? Comment se manifestent la bonté et la grandeur de
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"T-'W raliait .•uj»{/«»^<^r. ajoute m< n jeune oriti«îue, que :'• ^'>r]/- -oijfîrira encore des ni<«r-ures du ver, que devieiidraîl l'existence, grand Dieu!
— Pourquoi pas? crovez-vous donc que les tour-
ments que Dieu infligera aux coupables ne seront pas plus terribles que les morsures de ce malheureux ver? Pour moi, je me suis toujours formé de Tenfer et du purgatoire une idée beaucoup plus formidable que M. Thibault, et je croirai en être quitte à bon marché si le bon Dieu, pour me faire expier mes péchés, ne me fait souffrir d'autres tourments que la morsure du ver. Pour le moment, je ne vois pas du tout en quoi la perspective de souffrir dans mon corps en même temps que je souffrirai dans mon âme, peut me rendre l'existence insupportable. Ce que je sais, c'est que je dois souffrir, parce que j'ai offensé le Seigneur; mais, quelle que soit la forme de cette souffrance, je suis certain que Dieu proportionnera mes forces à l'intensité de la douleur et à la longueur de l'expiation.
"Sommes-nous à ce point devenus sybarites que nos esprits ne puissent plus concevoir que des idées anacréontiques, que nos regards ne puissent plus s'arrêter que sur des tableaux riants comme ceux de l'antique Arcadie?... M. Thibault ne sait pas trop quel charme la douce fiavcce pourrait trouver à contempler dans son bouquet nuptial le cœur de sa sœur trépassée. Ni moi non plus ; mais ce que je sais, c'est que la matière ne s'anéantit pas, qu'elle se transforme au contraire et que nous sommes tous, êtres et choses, imprégnés de la poussière humaine tout aussi bien que de la poussière terrestre.
*' Mais il est inutile de prolonger cette discussion. M. Thibault est attaché d'une manière trop absolue à l'école classique pour que je songe à le convertir.
" L'éclectisme, absurde en religion et en philosophie, m'a toujours paru nécessaire en littérature. Vouloir ne retranler que par Tail cla.ssicjue, c'est rétrécir volontairement riiorizon de la pensée. Au siècle où nous vivons, nous devons marcher en avant, en suivant, tant qu'elles ne sont pas contraires à la religion et à la morale, les asi»irations de notre tenii^s. Quand on ne marche pas, on recule, puiscjne ceux qui sont derrière nous vont en avant. A cette éi>oque tourmentée d'une activité fiévreuse qui nous entraîne malgré nous, il me semble (jue nous devons dire comme chrétiens: Sursum corda! et. comme membres d'une société en travail d'un monde nouveau, nous devons ajouter, en politicjue comme en littérature : Go ahead !
''Je ne connais pas M. Thibault. Je ne me rappelle même pas de l'avoir jamais vu. Si par hasard vous le rencontrez, veuillez le remercier pour moi de tout le bien qu'il a dit de mes o:'Uvres. Nous n'avons pas les mêmes opinions, mais si j'ai le droit d'admirer Técole actuelle, il est également dans son droit en la blâmant, voire même en la détestant. De gmiihus non est disputandam.
" Pour ce poème des Trois morts, voici le plan de la deuxième et de la troisième partie. Les trois amis vont frapper, le père à la porte de son fils, l'époux à celle de sa femme, le fils à celle de sa mère. Le malheureux père ne trouve chez son fils que l'orgie et le blasphème. Pour l'épouse, elle est occupée à flirter
avec les soupirants à sa main, et le pauvre mari se retire tristement en se disant à lui-même:
Oui, les absents ont tort et les morts sont absents.
Seul, le fils trouve sa mère agenouillée, pleurant toujours son enfant et priant Dieu pour lui. Un ange recueille à la fois ses prières pour les porter au ciel, et ses larmes, qui se changent en fleurs et dont il ira parfumer la tombe d'un fils bien-aimé. Ces trois épisodes occupent toute la seconde partie. Dans la troisième, le lecteur se trouve dans l'église, le jour de la Toussaint, à l'heure où l'on récite l'office des morts. Le père et l'époux viennent demander à la mère universelle, l'Eglise, ce souvenir et ces prières qu'ils n'ont i)U trouver à leurs foyers profanés par des affections nouvelles. Le fils les accompagne, mais son regard n'est pas morne comme celui de ses compagnons ; on sent que les prières de sa mère ont déjà produit leur effet. La scène s'agrandit, le ciel et l'enfer se dévoilent aux regards des morts. Les chœurs des élus alternent avec les chants des damnés. Les habitants du ciel qui ont été sauvés par les conseils de ces morts qui souffrent encore dans le purgatoire, demandent à Dieu de les admettre dans le paradis, tandis que les damnés, pour qui ces mêmes morts ont été une cause de scandale, demandent comme une justice que ceux qui les ont perdus partagent leurs tourments. Ici je crois être dans le vrai, car il faut être bien pur pour n'avoir jamais contribué à la chute de son prochain, et il faut
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*' V/h);». ^ri f;<rij de mot h. mon poi-me dans toute sa iia<v<ît/r.(;<; n'cht \tiiH mervcilleux, mais, tel qu'il est, je
crois qu'il est bien à moi et que je puis dire, comme Musset :
^lon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
" Plusieurs le trouveront absurde, mais quand j 'écris, c'est pour exprimer mes idées et non pas celles des autres.
''Quand finirai-je ce poème? Je n'en sais rien, je suis un peu maintenant comme Gérard de Nerval. Le rôve prend dans ma vie une part de plus en plus large; vous le savez, les poèmes les plus beaux sont ceux que l'on rêve mais qu'on n'écrit pas. Il me faudrait aussi corriger la première partie, qui renferme de trop nombreuses négligences. Dans votre dernière lettre, vous voulez bien me dire que tout un peuple est suspendu à mes lèvres. Permettez-moi de n'en rien croire. Mes compatriotes m'ont oublié depuis longtemps. Du reste, dans la position qui m'est faite, l'oubli est peutêtre la cbose qui me convient le mieux. Si je termine les Trois inoris, ce ne sera pas pour le public, dont je me soucie comme du grand Turc, mais pour vous qui m'avez gardé votre amitié, et pour les quelques personnes qui ont bien voulu conserver de moi un souvenir littéraire,
'' La poésie coule par toutes vos blessures, me ditesvous encore. De tout ce que j'avais, il ne me reste que la douleur: je la garde pour moi. Je ne veux pas me servir de mes souffrances comme d'un moyen d'attirer sur moi l'attention et la pitié, car j'ai toujours pensé
-% *X7AYI CUXAZÎE.
i/j&.:-^::r- ur» rii&r.;frû.: •i7-:?trivr.. E^ii^ nie* iXTiTrre^, je :/i: y^z^j^U parl^ de mii de nie^ trî^ter^es ou -ie r;*e^ J -ie-. e^ c'est j^Tiv^tre i cet:e i!ïif-prr?->::îiAlit»r «jue je doir ie« qaelqTîe^ suecê* que j'ai o':.4ecu?. Anj^urdTjui oe :e marche dacir îa vie entre Ti? élément ei > re^et. au lieu d'-^^aler les blessures «le mon unie, j'aime mieux ei?raver de me le« cacher à moî-m«rn:e en éteridarit -îUr elle? le voile de« «•»uveiiir« heureux. "Quand le gladiateur gauloi« tombait mortellement hierr'f au milieu du Coli«ée. il ne cherchait fia*, comme l'athlète grec, à se draper dans son agonie et à mériter, par l'élégance de ses dernières cor.vu]sions, le« applaudissements des jeunes patriciens et des affranchis. .Sans s'inquiéter, sans même regarder la foule cruelle qui battait des mains, il tâchait de retenir la vie qui s'échappait avec son sang, et sa pensée mourante allait retrouver et dire un dernier adieu au ciel de «a patrie, aux affections de ses premières afinées, à sa vieille mère qui devait mourir sans revoir Hon enfant.
'• Tout à vous,
Le plan du poème des TroU morts que Crémazie a esquissé à grands traits à la fin de cette lettre est tout ce qui reste de cette fantaisie qu'il choyait comme l'oeuvre capitale de sa vie. Quoique l'idée et l'exécution de ce poème appartiennent bien à son auteur, il a
dans leurs- découvertes; nous nous enfoncions hardiment avec eux dans l'épaisseur de la forêt, plantant la croix, avec le drapeau français, sur toute la ligne du Saint- Laurent et du Mississipi. Nous assistions aux faibles commencements de la colonie, aux luttes héroïques des premiers temps, aux touchantes infortunes de la race indienne, à l'agrandissement de la Nouvelle- France; puis, après les succès enivrants, les éclatantes victoires, venaient les revers; après Monongaliéla, Oswégo, Carillon, venait la défaite d'AI>raliam ; puis enfin le (Irai)eau fîeur<lclisé, arrosé de notre sang et de nos larmes, retraversait les mers pour ne plus reparaître. *^Sur cette grandiose réalité, les brillantes strophes de M. Crémazie, alors dans tout Téclat de son talent, jetaient par intervalle leurs rayons de gloire. Tl nous rappelait, en vers splcndides, les hauts faits d'armes de nos aïeux,
lo4s jours de Carillon,
Où, sur lo (lraj)eau l)lan(' attachant la virtcnro, Nos i)oros so couvraient d'un innnortol ronom, Et trayaiont do leur glaivo uno lu'nViquo histoire.
*' Nous frémissions d'enthousiasme au récit
de ces temps glorieux,
Où seuls, abandonnés par la France leur mère, Nos aïeux défendaient son nom victorieux Et voyaient devant eux fuir Tarmée étranj^cTe.
*' Nos yeux se remplissaient de larmes à la lecture
de cette touchante personnification de la nation canadienne retracée dans le Vieux soldat canadien^
Descendant des héros qui donnèrent leur vie Pour graver sur nos bords le nom do leur patrie, La hache sur Pépaule et le glaive à la main.
'' Ayant survécu aux malheurs de la patrie, presque aveugle,
Mutilé, languissant, il croulait on silence
Ses vieux jours dcsoU's, ri'servant pour la France
Ce qui restait encor de son généreux sang ;
Ses regards atl'aihlis interrogeaient la rive, Cherchant si les Français, que, dans sa foi naïve, Depuis de si longs jours il espérait revoir. Venaient sur nos remparts déployer leur bannière: Puis, retrouvant le feu de son ardeur première. Fier de ses souvenirs, il chantait son e«ix)ir :
" Pauvre soldat, aux jours de ma jeunesse, " Pour vous. Français, j'ai combattu longtemps : '* Je viens encor, dans ma triste vieillesse, '• Attendre ici vos guerriers triomphants.
" Mes yeux éteints verront-ils dans la nue "Le fier drapeau qui couronne leurs mâts? "Oui, i)our le voir, Dieu me rendra la vueî " Dis- moi, mon fils, ne paraissent-ils pas ? "
'* On comprend facilement l'enthousiasme que devaient exciter dans des cœurs de vingt ans ces chants si nouveaux, ces hymnes patriotiques qui ressuscitaient sous nos yeux, comme le poète le disait luimême,
Tout co moiule de gloire où vivaient nos aïeux.
^' Ceux qui étaient alors en Age de goûter les beautés littéraires, peuvent redire encore tout ce qu'il y avait de charine dans la voix de ce barde canadien, debout sur le rocher de Québec, et chantant avec des accents tantôt sonores et vibrants comme le clairon des batailles, tantôt plaintifs et mouillés de larmes, comme la harpe d'Israël en exil, les bonheurs et les gémissements de la patrie/'
La gloire littéraire de Grémazie, si grande au Canada, n'a réveillé jusqu'à présent que de rares échos en France. L'ancienne mère patrie n'a encore acclamé qu'un seul de nos poètes. Elle a ^alué dans Fréchette la i>\us française de nos muses: le temps n'est pas éloigné où elle reconnaîtra en Crémazie le plus canadien de nos poètes. Son vers n'a pas la facture exquise qu'on admire en Fréchette, mais il respire un souffle patriotique qui fait trop souvent défaut chez l'auteur des Fleurs boréales. Malgré ses inégalités et ses imperfections, Crémazie vivra parmi nous conmie le père de la poésie nationale.
Les amis de Crémazie, et il en avait dans toutes les classes, entretinrent pendant plusieurs années l'espoir
de son retour. Il se forma même un comité qui se mit en rapport avec ses créanciers et qui se flatta un moment de pouvoir les désintéresser. Crémazie était tenu au courant de ces démarches, et il m'exprimait sa joie dans une lettre, en me priant d'être l'interprète de sa reconnaissance auprès de ceux qui s'employaient "à abréger les jours de son exil."
15 décembre 1867.
" Cher monsieur,
**Je viens de recevoir votre amicale du 12 novembre.
" J'apprends avec peine que vous avez souffert d'un violent mal d'yeux. Pour ceux qui, comme vous, vivent exclusivement de la vie de la pensée, c'est bien la pire de toutes les maladies que celle qui empêche de lire et d'écrire.
*'Vous êtes maintenant en voie de guérison. Tant mieux, non seulement pour vous, mais encore pour la littérature canadienne, qui vous doit les plus beaux fleurons de sa couronne et qui attend avec impatience les nouvelles œuvres de votre plume. En Canada, les littérateurs ne produisent en général que des fleurs qui promettent des fruits ; malheureusement ces fruits ne viennent jamais ou presque jamais. Mieux doué et plus heureux, vous avez, dès votre début, produit des fleurs et des fruits, et vous continuez, avec une perse-
vérance digne de votre talent, à marcher d'un pied ferme dans la voie de notre littérature nationale, que vous avez si largement agrandie et si magnifiquement ornée.
"Vous me demandez où j'en suis de mon poème des Trois morts. Je n'ai encore rien écrit, je vais me mettre, autant que ma tête me le permettra (car si vous êtes pris par les yeux, je suis pris par la tête), à remanier tous ces malheureux vers qui commencent à pourrir au fond de mon cerveau; je serai obligé de refaire la seconde partie, qui est pas mal satirique. Comme je me moque de beaucoup de gens dans ce second chant, je dois faire des changements considérables, car je ne puis, dans ma position actuelle et quand j'ai besoin des sympathies de tout le monde, me permettre de fronder aucune classe de la société, ni de faire des allusions à telle ou telle personne.
'* Je croyais bien que la fin des Trois morts ne serait jamais publiée. Je voulais cependant l'écrire, et après ma mort, la laisser à ma famille avec prière de vous la remettre. Vous en auriez fait ce que vous auriez voulu.
** Aujourd'hui que l'on veut bien se souvenir de moi et s'occuper de me faire ouvrir les portes de la patrie, je vais me remettre au travail et faire de mon mieux.
" Comment pourrai-je vous exprimer toute ma reconnaissance pour la sympathie que vous m'avez toujours témoignée et dont vous me donnez encore aujourd'hui une preuve si touchante en essayant de me faciliter les moyens de revoir le ciel natal? Je ne puis que
VOUS dire, du plus profond de mon cœur, merci, et soyez béni pour tout le bien que vous m'avez fuit.
"Je vous prie de vous faire l'interprète de ma gratitude auprès des amis qui veulent bien se joindre à vous pour abréger les jours de mon exil.
" Réussirez-vous ? Je n'ose l'espérer. Quel que soit le résultat de vos démarches, soit que je puisse, grâce à vous, resi)irer encore l'air pur et fortifiant du Canada, soit que je doive,
lîsolé dans ma vie, isole dans ma mort,
boire jusqu'à mon dernier jour la coupe amère de l'exil, je garderai toujours dans le sanctuaire le plus intime de mon cœur le souvenir de ceux qui ne m'ont ni renié, ni oublié aux jours du malheur.
"Mes frères m'apprennent que l'Université Laval ne publiera pas les poèmes qu'elle a couronnés. Pourquoi ? Est-ce que ces œuvres ne sont pas dignes de voir le jour? Si c'est là la raison qui empêche la publication de ces travaux poétiques, l'Université a eu tort de les couronner. Ce n'est pas encourager la littérature que de décerner des prix à des poèmes qui ne peuvent supporter le grand jour de la publicité, c'est seulement donner une prime à la médiocrité. En Europe, quand les œuvres soumises à un jury universitaire ne s'élèvent pas à un degré suffisant de perfection, on ne donne pas de prix: l'Académie française a été pendant trois ans sans décerner un seul prix, parce que les travaux sur lesquels elle avait à se prononcer, ne
<H'TAVE CltÉMAKIB.
itifilpsRii^ dp la iiK'dîocritt. Couronner ni' ijnelle e:^t lUdinii mauvaise <iue dix ■;, cVst tout liomicineiit ridicule. Si elle ii'Ui't'. il faut au moins qu'elle soit bonne, imii', elle lient sans iTainto affronter les iTSfiJoii. Si Ii's inH-mi'H cournnni's :\ Qu6li'ur n-ellf, |>"ur<ni()i no len public-t-on I mit |ii>int, iiuuri|Ui>i les a-t-on coi
\l, . 11. n-J iiKt fonpcilk'nt do me mettre sur les
, ,,,, I le ](nicliain eoncourïidi' rCiiivt^r.sité Laval.
!.. iii> jM'iiî^f iiaM jHiuvoir suivre lenr coniseil. Il est
i,>ili>-iii'i liiiil'- de l'aire «luelcgues centaines do vers do
, I,, ri df lieux ooninuins sur n'importe quoi sujet.
\ ,^ iiiiii liini'M-ià fc font en une nuit, mais ce n'est pari
Il di> I" l""''!'!»! Hurleuse. Pour liien traiter un sujet
j, „i> li'lui dos Maili/rs de In fm ni Cniiaila, il fau-
diiK I hidirr iivcc soin les iiremiers temps do notre |i(<|<<lii<, ni! Iiien identifier avec le.s idée.? et lo Innjiage di"t UffiK <!<'■ 'loivent jouer un rôle dans le poùme, en (III mut devenir pendant un an uu homme des premliiTM jolirK du XVII" siècle.
"riiNliiii'iit pourrais-je faire les études ntVessaire?, llllaïuiiiNaldos pour mener i\ bien ec poômc, quand ici ll'«l 1'"" 1" seul volume sur le Canada ? Vous voyez tlll" J<^ "'l'B dans des conditions qui me ferment (1(1 ciuiicours.
Je votiB le dirai franchement, je me sens Kttiré Tera ces concours qui vous impo-
OCTAVE CRiMAZIE. 67
sent un sujet qu'il faut livrer à heure fixe comme un pantalon. Quand un sujet me plaît, j'aime à le traiter à mes heures et à ne le livrer à la publicité que lorsque j'en suis complètement satisfait. Un bon poème, pris de haut, sur les martyrs de la foi, demanderait 5,000 ou 6,000 vers et au moins un an de travail. Je parle pour moi. D'autres, mieux doués, pourraient le faire en moins de temps, mais à moi il faudrait au moins une année pour le composer tel que je le rêve. Que l'Université Laval couronne donc qui elle voudra ; je ne puis me mettre sur les rangs et lutter avec mes confrères en poésie.
"Je regrette vivement que vos yeux ne vous permettent pas de me parler de votre voyage en Europe. C'eût été pour moi une bonne fortune délire les choses charmantes que votre plume si élégante et si poétique aurait écrites sur ce vieux monde que vous venez de visiter pour la seconde fois. J'espère que plus tard je pourrai lire dans quelque revue canadienne vos souvenirs de voyage dans ces deux mères patries du Canada : Rome ef la France. Encore une fois recevez l'expression de ma reconnaissance la plus profonde pour les démarches que vous voulez bien faire pour hâter la fin de mon exil et croyez-moi
" Votre tout et toujours dévoué
"P. S. — A propos de la Toussaint, j'ai lu des vers impossibles de M. Benoît. Pourquoi diable cet homme fait- il des vers? C'est si facile de n'en pas faire."
^ '«-TATX CUXUC
' J^ TÎ^r.* 'iai^precdre j^r Ie< l€-ure? 4e ma famille '*',*: T^/tre VT3«^. ^pui?^ i<xT '.^ veill**. eft euân rever. 'i*:^ î^^r. *^tât r.orTfial. I^ litî^^nttcre canadienne a f^fj-j i^i r'-rr-^r-ianij? le* ^lu- iilu?ire>. Gameau et FVrlar.'i. Quel deuil [•^.»ur le j-ay? ?i 'a iiialadie vous avait ''•i.'ian.r*<r à ne j-^^uvttir c«»ritinuer c-es Itellcs et f'/rte* «^t-j'i*-^ hi-t^»rique5 qui doivent inim«»rtaîi5er les j/r'rfiJer- ieni}»r de n^^-tre jeune hirt«»ire et votre nom !
"\nt'.\\ a eu jiiti*^ du Tanada. Il n*a |«a5 voulu que voiji; \(: -»j''r:e?î«eijr et le rivai de:^ deux grands écrivain» que la ï^atrie pleure encore, vous fussiez, dans toute la fone de l'âge et dans tout IVpanouissement de votre talent, oblige de vous arrt-ter jnmr toujours dan- '-ette carrière littéraire où vous avez trouvé déjà de «i nomlireux et si magnifiques succès.
''' Piiinque la Providence, en vous rendant la santé, conserve ainsi à la nationalité canadienne un des défeiiHeurs IcH plus vaillants de sa foi et de sa langue, je me reprends à croire à l'avenir de la race française en Aînérique.
*'Oiii, malgré les symptômes douloureux d'une annexion [)ro(;haine à la grande République, je crois encore A 11 m mortalité de cette nationalité canadienne que j'ai essayé de chanter à une époque déjà bien éloignée de nous.
"Je VOUS avais promis de vous envoyer la fin de ,mon poème des Trois morts. J'ai travailK*, dans ces mois derniers, A remplir ma promesse. Vous savez que j'ai toujours eu l'habitude de ne jamais écrire un seul vers. C'est seulement lorsque je devais livrer à l'impression que je couchais sur le papier ce que j'avais composé plusieurs semaines, souvent plusieurs mois auparavant. Il se trouve maintenant que j'ai oublié
presque tous les vers faits il y a bientôt sept ans.
" Les maux de tête qui m'ont tourmenté presque constamment ont- ils affaibli ma mémoire? L'avalanche de tristesses et de douleurs qui a roulé jusqu'au fond de mon âme, a-t-elle écrasé dans sa chute ces pauvres vers que j'avais mis en réserve dans ce sanctuaire que l'on appelle le souvenir?
"Je l'ignore. Ceque je sais, c'est que je n'ai plus ma mémoire du temps jadis.
"Je suis donc obligé de refaire ce poème. J'y travaille lentement, d'abord parce que ma t^te ne me permet plus les longues et fréquentes tensions d'esprit, ensuite parce que je n'ai plus pour la langue des dieux le goût et l'ardeur d'autrefois. En vieillissant, ma passion pour la poésie, loin de diminuer, semble plutôt augmenter. Seulement, au lieu de composer moi-même des vers médiocres, j'aime bien mieux me nourrir de la lecture des grands poètes.
"Comme je n'ai jamais été assez sot pour me croire un grand talent poétique, je suis convaincu que mes œuvres importent peu au Canada, qui compte dans sa
HTAVE CBKMAZIK.
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