‹ OEuvres complètes de Octave Crémazie, publiées sous le patronage de l'Institut canadien de QuébecChapitre 2 sur 42 · vprrcï · texte numérisé non relu

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Votre tout et loujunr."* rcconnaiss'nni

1er mai 1870.

" Cher monsieur,

" Quel volume charmant que vos Poésies^ et combien je vous suis reconnaissant de me l'avoir adressé.

"J'en veux un peu moins aujourd'hui à ce vilain mal d'yeux qui vous a fait si longtemps et si durement souffrir, puisque c'est à lui que nous devons le Canotier et le Coureur des bois. Ces deux pièces sont des bijoux.

"Dessane* devrait enchâsser ces deux perles dans des airs de sa composition. En réunissant deux strophes pour faire des couplets de huit vers et en composant un refrain de deux ou quatre vers, vous auriez deux ballades ravissantes.

"Dessane, qui, au temps jadis, a fait une fort jolie musique pour mon Chant des voyageurs^ lequel chant ne vaut ni votre Canotier ni votre Coureur, trouverait certainement des accords dignes de vos deux créations, si originalement canadiennes.

"Historien, romancier et poète, vous êtes en bon chemin pour monopoliser toute la gloire littéraire du Canada.

" L'impression de votre livre est splendide. Votre muse n'avait pas besoin de ce vêtement magnifique.

* Oi^aniste de la cathédrale de Québec. C'était un ancien élève du Conservatoire de Paris, et un compositeur fort distingué.

2 <'*"TAVE CREMAZIE.

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" V'/'i.a tot;!*-z ", ier* :i.«r tiire ';"-e' v.-us luMîerez mon \Aiti\ ra^r-ige î" -'ti'i'ie ave*- le ii.vn^e luxe. Je vous r^n.^r'.-îf: *ie V''i\ u.- u «••i-ur lie «-eue oi?re tn>p au-des- ?^a* de la valeur «le nies •ruvre?. n*ai? 'e ne saurais

''('ouiïikf: inarehan*]. j*ai îait i«enlre, hélas! de Targent à bien du inonde: c<»mnje i><>t-te. je ne veux en faire j>erdre à ier=onne.

*'Je connai? a.s=ez le public canadien \^*ut 5avt»ir qu'une *'diti"n. avec ou sans luxe, de nies ver> serait une opération ruineuse jkïut IVditeur. Pourqui»i voulez-vou« que je vmu- exiK>îe à perdre de l'argent, vous ou i'i ni primeur qui .-erait assez fou pour risquer une [>îireille HpwiilMtion ? Je n'ai p4»int la sottise de me cra'w- un îrrand ;rénie et je ne vois pas trop ce que le r'ariadîi jragnerait à la publication de quelques millierrt de v^th nu'diocres. Quant à moi, il y a longtemps que je suis gu<Ti de cette maladie de jeunesse qu'on HpfMîlle la vanité littéraire, et je dis maintenant avec Victor Hugo ce que j'aurais dû dire il y a vingt ans :

<2iicî jKMirHiiivro la ploire et la fortune et Fart, <**<•*! foliiwt n^*ant; que l'urne aléatoire NouM j(ïtt<* bien Kouvent la honte pour la gloire Kt (|uo Ton |)ord Bon âmo à ce jou de hasard.

"D'un côté, certitude de perte d'argent, de l'autre, résultat nul po\;r la littérature canadienne. Devant une pareille alternative, il serait absurde d'abuser de votre sympathie pour vous laisser engager dans une affaire désastreuse. Donc ne parlons plus d'imprimer un volume de moi.

" J'ai passé un triste hiver, plus souvent malade que bien portant. Je ne me suis guère occupé de poésie. Je ne désespère pas cependant de mener à bonne fin ces malheureux Trois morts. Quand je vous aurai expédié la fin du poème en question, si vous rencontrez un directeur de revue littéraire, en quête de copie, qui veuille bien publier, pour rien, les deux dernières parties de ce travail, vous pourrez les lui donner, si cela vous fait plaisir, car alors je n'aurai pas à me reprocher d'avoir fait perdre de l'argent avec mes vers, puisque la revue qui aura bien voulu les accueillir n'aura fait pour moi aucuns frais autres que ceux des reproductions ordinaires. Nous reparlerons de cela en temps convenable.

" Votre toujours

La veille de la Toussaint 1873, j'entrais dans la petite librairie que tenait le dernier frère survivant d'Octave Crémazie, rue Buade. En m'apercevant, il me fit signe de le suivre daps l'arrière-boutique.

— Vous partez demain pour Paris, me dit-il, ne manquez pas d'aller voir Octave. Vous savez le pseudonyme sous lequel il est connu en France. Demandez Jules Fontaine, numéro 4, rue Vivienne. Je vais lui annoncer votre arrivée. Ma mère désirerait beaucoup vous voir avant votre départ."

Quelques minutes après, j 'étais rue Saint-Louis, au salon de madame Crémazie.

Je l'avais connue en des temps meilleurs. C'était alors une femme vigoureuse et forte qui portait vaillamment ses quatre-vingts ans, mais le chagrin Pavait cassée, flétrie, émaciée. J'eus peine à la reconnaître. La bonne vieille s'avança d'un pas faible et chancelant, vint s'asseoir tout auprès de moi. Elle me prit la main et me regarda avec des yeux fixes, rougis par les larmes qu'elle n'avait cessé de verser depuis dix ans. Cette figure de Mater dolorosa me donna un serrement de cœur.

— Vous allez revoir mon cher Octave, me dit-elle d'une voix chevrotante; ce pauvre enfant! il a bien soufibrt,... et moi aussi!... Que vous dirai-je pour lui? que je l'attends toujours.... Ah! vous êtes bien heureux vous; vous allez le revoir!... mais moi, à mon «^ge, puis-je espérer de jamais l'embrasser encore?..."

Elle n'en put dire davantage, et se couvrant la tête de son grand tablier, elle se prit à pleurer avec des sanglots à fendre l'âme.

On devine tous les chérissements dont elle me chargea pour son cher Benjamin que jamais plus, hélas! elle ne devait revoir.

OCTAVE GRÉMAZIE. 75

A mon arrivée à Londres, je télégraphiai à Crémazie que, le lendemain, je serais à Paris. J'allai frapper rue Vivienne un peu avant l'heure qu'il m'attendait. Il n'était pas encore entré au logis. Je laissai ma carte à sa porte avec ces mots: "A cinq heures, dans le jardin du Palais- Royal."

Quelques minutes avant l'heure convenue, j'étais en faction près de la Rotonde, les yeux tournés vers le vomitoire qui ouvre sur la rue Vivienne. Je ne le distinguai pas tout d'abord parmi le groupe de passants qui le précédait: il était dans mes bras avant que j'eusse eu le temps de le reconnaître. Ce n'était plus le Crémazie dont la figure m'était familière à Québec; vieilli, amaigri, avec un teint de cire, plus chauve que jamais, ne portant plus de lunettes, la barbe toute rasée, hormis la moustache et une impériale: c'était une complète métamorphose. Un rayon de joie inexprimable passait en ce moment comme un éclair sur son visage. Sa tenue était devenue correcte, avec un air de distinction tout à fait inaccoutumé. L'atmosphère des boulevards avait-elle déteint sur ses habitudes? Sa photographie parisienne que j'ai sous les yeux et qui me rappelle cette première entrevue, n'a rien de commun avec celle qu'a publiée V Opinion publique, de Montréal.

— Depuis si longtemps que vous m'annoncez votre arrivée, vous voilà donc enfin ! Savez-vous que, depuis dix ans que je suis parti du Canada, je n'ai vu que trois compatriotes : Mgr Baillargeon lors de son voyage

à Rome, M. le grand vicaire Taschereau, aujourd'hui votre archevêque, et M. Tabbé Haniel, du séminaire de Québec ! Ils n'ont fait que passer et je ne les ai vus qu'un instant; mais vous, vous n'êtes pas pressé, vous allez me rester. Que de choses nous aurons îl dire ensemble! Il s'est passé tant d'événements depuis que j'ai quitté le Canada!

Ce disant, il m'entraînait sous les arcades de,s grands bois du Palais- Royal, qui s'assombrissaient à la tombée de la nuit.

— Ah ! çà, me dit-il après une longue causerie, il ne faut pas que je sois égoïste. Je suis trop heureux aujourd'hui pour ne pas faire partager ma joie avec un ami plus infortuné que moi. Demain il faut que vous alliez voir ce pauvre baron Gauldrée-Boilleau, qui est enfermé à deux pas d'ici à la prison de la Conciergerie; moi, du moins, je suis libre, mais lui, il est sous les verroux. Vous trouverez un homme exaspéré, dans un état de surexcitation qui fait peine A voir: il ne peut supporter l'idée des affronts dont on l'abreuve, il bondit d'indignation devant les flétrissures qu'on cherche il infliger à son caractère. Le vrai coupable dans cette affaire de Memphis-el-Paso, c'est le général Frémont, son beau-frère, mais il fallait des victimes aux hommes du quatre septembre.

Chaque matin, au retour de ma messe, que je disais îi l'église de Saint-Roch, j'étais sûr de rencontrer Crémazie sous le portique de mon hôtel, à moins qu'il ne m'eût donné rendez-vous chez lui. Pour rester dans

son voisinage, j'étais descendu à Phôtel de Normandie, situé sur la rue Saint-Honoré, entre les Tuileries et le Palais-Royal. Au sortir du restaurant, après le déjeuner que nous prenions assez souvent ensemble chez Duval, rue Montesquieu, nous nous rendions à pas lents, soit en bouquinant le long des quais, soit en longeant les boulevards, j usqu'au collège de France, où nous entendions quelques-uns des meilleurs professeurs, tantôt les cours de littérature de M. de Loménie, tantôt les savantes dissertations helléniques de M. Egger, ou bien les leçons de philosophie de M. Frank, ou encore les éblouissantes conférences de M. Arthur Boissier sur Sénèque. Les idées nouvelles que nous rapportions de ces conférences offraient au retour un thème intarissable à nos conversations, que Créniazie variait en me disant quelques-uns des incidents de sa vie d'exil. Qu'avait-il fait depuis qu'il avait dit adieu à son cher Québec? Où était-il allé? Comment avaitil vécu? Je lui faisais raconter tout cela par le menu, et il s'y prêtait avec une grâce parfaite.

De New- York il s'était rendu droit à Paris, où il avait pris un petit logement, dans l'Ile, près l'église Notre-Dame. Les secousses par lesquelles il venait de passer arrivant surtout à la suite d'anxiétés toujours comprimées, avaient donné un choc troj) violent à sa constitution pour qu'elle pût y résister: il en prit une fièvre cérébrale qui le tint pendant plusieurs semaines entre la vie et la mort. Relégué seul dans une mansarde, d'où il n'apercevait que les toitures et les chemi-

nées de Paris; abandonné de tout le monde, étendu sur un lit de camp, où il ne recevait d'autre secours que des services mercenaires, ce qu'il eut à souffrir pendant cette maladie peut se conjecturer, mais ne s'exprime pas. Les événements implacables qui l'avaient jeté sur les rivages de France apparaissaient dans son délire comme un rêve dont il ne pouvait se réveiller. Il dut probablement la vie à une connaissance d'autrefois, qui vint lui tendre la main au moment où il était loin de s'y attendre. M. Hector Bossange, dont le nom est si bien connu au Canada, ayant appris le délaissement et l'état désespéré où il se trouvait, vint le visiter et lui offrit l'hospitalité sous son toit. Dès qu'il put se traîner hors de sa chambre, M. Bossange l'emmena avec lui à son ch«^teau de Citry, en Champagne, où il lui prodigua tous les soins d'une amitié qui ne s'est jamais démentie, et qui réussirent à le ramener à la vie. Cette vieille résidence des barons de Renty, avec ses constructions d'un autre âge, avec ses souvenances séculaires qui séaient si bien à l'imagination poétique de Crémazie, avec sa société si spirituelle et enjouée, avec son parc tout plein de parfums et de chants d'oiseaux, fut une oasis enchantée au milieu du désert de sa vie. Madame Bossange l'entoura de délicatesses et de prévenances maternelles, dont il ne parlait jamais qu'avec des larmes dans les yeux. Canadienne comme lui, elle était i\ ses yeux tout ce qui lui restait de la patrie perdue. *

* Madame Bossange, née Fabre, est la tante de notre excellent écrivain M. Hector Fabre.

Les délassements studieux dans la bibliothèque de M. Bossange, qui l'entretenait de ses goûts de bibliophile, les promenades sous les arcades vertes du parc, précédé des petits enfants de son hôte, qui l'agaçaient en s'enfuyant sous l'ombre des sentiers soyeux, ou en égratignant de leurs petits pas le sable fin des avenues, l'exercice modéré dans les champs, parmi les vignes et les blés, où la brise rafraîchissait ses tempes brûlantes, finirent par avoir raison de ses bouleversements intérieurs. Les distractions, dont il avait besoin plus que de tout le reste et qui lui furent délicatement ménagées, firent renaître dans son âme sinon, la sérénité, du moins une tranquillité relative; mais il lui resta une débilité générale et une tendance à des maux de tête qui ne lui permirent plus de se livrer à des travaux continus.

De retour à Paris, dans le morne silence de sa mansarde, il lui fallut songer à vivre et à tuer Tinexorable ennui. Il se mit en quête d'occupations compati])les avec l'état délabré de sa santé. Les emplois passagers que M. Gustave Bossange lui procura, et quelques agences particulières, sans importance, qu'il parvint à obtenir, n'auraient pu suffire à lui donner du pain, s'il n'avait reçu de continuels secours de ses frères. A part quelques mois de séjour au Havre et à Bordeaux, de rares excursions dans les provinces du centre, il vécut toujours à Paris, toujours seul, occupant un petit garni sous les toits au quatrième ou cinquième étage, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre, sans

SLUiïii. ëSLUS di.«tractions. sans cesse en face de lui-même, traînant au pied le Ixiulet de l'exilé.

Un petit carreau de papier marqué au timl>re d'Amérique, que lui apix)rtait de temps en temi>s le facteur, une lettre de sa mère, de ses frères ou de quelque ami de là-];a«, renfermait tout ce qui lui restait de l>onheur et d'es|H'rance sur la terre. Pendant qu'il les lisait et les relisait en les arrosant de ses larmes, il se trans[»<>rtait dans son cher Canada et revoyait en esprit tout ce iju'il aimait, tout ce qu'il avait perdu. Mais le quart d'heure de lecture fini, la vision s'évanouissait, la nuit se refermait sur ce rayon; alors il retombait sur lui-même et se retrouvait plus seul que jamais dans son réduit désert.

iJien des fois, m'a-t-il dit souvent, si je n'avais eu une foi cmiadicnnc, je serais allé nje pendre comme Gérard de Nerval au réverbère du coin, ou je me serais al)an(lonné comme Henri Murger; mais quand le noir m'enveloppait de trop près, quand je sentais le désespoir me saisir à la gorge et que le drai» mortuaire senjhlait me tomber sur la tète, je courais à Notre- Dame-des-Victoires, j'y disais une bonne i)rière, et je me relevais i>lu8 fort contre moi-même. Je ne suis pas un dévot, mais je suis un croyant.

— (iuelles distractions vous donnez-vous?

— J'ex])é(lie ma petite besogne, quand j'en ai, et puis j'arpente rnsphalte, je flâne sur les boulevards, je bou(iuine pour mon frère, à qui j'expédie de temps à autre des caisses de livres pour sa librairie. Parfois je

pousse une pointe jusqu'aux barrières. Tiens, à propos, il faudra que nous allions faire une course à Belleville, afin que je vous montre ce que. c'est que le peuple communard. Chemin faisant, je vous raconterai l'histoire de la prise de la caserne du prince Eugène, un épisode sanglant de la dernière guerre.

En hiver, je suis habituellement un ou deux cours du collège de France. De ce temps-ci, je m'intéresse aux leçons de M. Michel Chevalier, sur l'économie politique, et à celles de M. Maury sur l'histoire du Domaine du Roi.

Au retour, j'achète mon journal au kiosque prochain, le Figaro, V Univers, la Gazette de France, etc., etc.

Rentré chez moi, je lis mon journal, et puis je regarde au plafond. Ce n'est pas gai, mais ça m'emporte au

pays des songes. Après tout, j'aime mon Paris, c'est la

capitale de l'univers; je m'y suis toujours plu, hormis

pendant le siège.

— Quoi! vous êtes resté pendant le siège de Paris?

— Mais oui; quand j'ai voulu sortir, il était trop tard ; ce n'était pas divertissant. Depuis ce temps-là, mon estomac n'a pu se remettre des repas impossibles que j'ai pris, depuis le steak de cheval jusqu'au fricot de rats. Au centre de Paris, où j'étais, il n'y avait aucun danger: les boulets prussiens n'arrivaient pas jusque-là.

Un matin, je voulus m'aventurer du coté du Luxembourg pour voir le combat de plus près ; pendant que je m'amusais à écouter le grondement du canon, un

projectile vint tomber devant moi, tuant une femme qui traversait la rue et emportant la tète d'un cheval ; j'en eus assez. La couardise des poètes ne s'est guère démentie depuis Horace, ajoutait Crémazie avec un sourire, en citant la spirituelle tirade du poète latin.

Un jour, comme je suivais la rampe du quai Voltaire en admirant l'immense suite de palais qui bordent la Seine, et au delà les Champs-Elysées couronnés à rhorizon par l'arc de triomphe de l'Etoile, j'avisai à quehjues pas devant moi un individu penché sur la rampe, le nez dans un livre ouvert, et dont la tournure me faisait l'effet d'Octave Crémazie. J'approchai, c'était bien lui ; je lui frappai sur l'épaule.

— Tiens, c'est vous, me dit-il, en se relevant brusquement. Regardez donc quelle belle édition de Racine: ce n'est qu'à Paris qu'on imprime comme cela. Mais, d'où venez-vous?

— De Notre-Dame, où j'ai entendu le père Monsabré.

— J'en arrive moi aussi. C'est un merveilleux diseur ; mais la renommée de Lacordaire et de Ravignan l'écrase. Il captive toutefois son auditoire; la nef était comble. Toute l'élite de Paris, le faubourg Saint-Germain était là ; vous avez vu cette nuée d'équipages devant le portique? Ah! j'oubliais; notre ami Bossange m'écrivit hier, il nous invite tous deux à passer quelques jours à son château. En êtes- vous ? "

Le lendemain, nous étions sur la route de Meaux, nous traversions Château -Thierry, la patrie du bon La Fontaine. A la gare de Nanteuil-Sancy, M. Bossange nous attendait et nous fit, avec une grâce qui ne s'oublie pas, les honneurs de son vieux castel. Je n'avais pas vu Citry depuis 1867. Monsieur et madame Bossange n'ont guère vieilli ; les années ne font qu'effleurer de leurs ailes ce couple heureux. Ils ont célébré frais et dispos leurs noces de diamant, que Crémazie a chantées en strophes inspirées par la reconnaissance et l'amitié.

Ils sont entourés aujourd'hui comme alors d'amis tels que M. de Courmaceul, gentilhomme de la vieille roche, madame Coolidge, Américaine de naissance, mais toute Française de cœur et d'esprit, petite-fille de l'ex-président Jefferson.

Nous trouvons ici tous les charmes de la vie : hospitalité cordiale, société choisie, délicieux racontars au coin du feu ou parmi les allées du parc.

M. Bossange, causeur exquis, est le digne fils de Martin Bossange, dont Jules Janin a tracé un si délicat portrait dans un de ses feuilletons. Sa vie de libraire à Paris l'a mis en rapport avec une foule d'illustrations, d'artistes, d'écrivains, dont il raconte des anecdotes, des traits de caractère, avec un sel infini qui pique vivement notre curiosité. En nous montrant le buste de Fenimore Cooper par David d'Angers, que l'artiste lui-même lui a ofiert en présent:

— Savez- vous, nous dit M. Bossange, que mon nom a

été immortalisé dans un des romans de Fenimore Cooper? Je n'y joue pas cependant un rôle bien glorieux. Il m'avait choisi pour son éditeur à Paris, et nous étions liés d'affaires et d'amitié, lorsqu'un malentendu, survenu à propos de droits d'auteur, mit du froid entre nous. Cooper était irrité de la prétendue injustice que je lui avais faite, et il s'en vengea dans son Pioneer en donnant le nom d'Hector au chien de son héros. Il s'amusa bien avec moi de cette malice, quand le malentendu fut expliqué.

La bibliothèque de M. Bossange, fruit d'un demisiècle de collection, est une des plus précieuses qu'on puisse voir en fait de livres et de documents sur l'Amérique.

Revenu à Paris, j'eus peine à m'arracher de Crémazie pour faire le pèlerinage de Lourdes, qui était le but de mon voyage. Après un séjour à Nîmes auprès de l'abbé Bouchy, mon ancien professeur au collège de Sainte- Anne, alors précepteur chez la comtesse de Régis, et une course à travers les montagnes de la Suisse, je revins consacrer tout le reste de mon voyage à Crémazie. Avec quelle joie il salua mon retour! Il lui semblait revoir le Canada.

Jusqu'au printemps, nous fûmes inséparables; le jour, variant nos promenades d'une place ou d'un monument il l'autre, ce (\m lui rappelait mille anecdotes de ce Paris qu'il connaissait sur le bout de son doigt, selon son expression ordinaire; le soir, dans sa mansarde, les pieds sur les chenets, devant sa grille où

OCTAVE CRÉMAZTE. 85

flambait un petit feu de coke ou de fagots. Dire Tentrain et le brillant de sa conversation durant ces longues veillées ou pendant que nous cheminions du parc Monceaux au Jardin des Plantes, du Père-Lachaise au bois de Boulogne ! Il faut Tavoir entendu. Ses dix ans de souvenirs, d'impressions, d'observations, débordaient de sa mémoire avec Timpotuosité d'un torrent longtemps comprimé qui a rompu ses digues.

Il était superbe dans la discussion, surtout lorsqu'il se sentait serré de près. C'est alors qu'il déployait les ressources de son large esprit. D'une nature essentiellement française, il était Parisien pour la finesse du trait jeté à propos : il en savait la force. Quand il avait lancé les gros bataillons de son raisonnement, il attaquait avec l'arme de l'ironie, cette réserve des maîtres, et il achevait de désarmer par un franc rire.

Ce rire d'autrefois, ce rire des aïeux,

Qui jaillissait du cœur comme un flot de vin vieux.

Ceux qui ne connaissent Crémazie que par ses poésies, n'ont vu qu'une part de son génie, le côté solennel, parfois un peu poseur, grandiose, si vous le voulez, mais où le laisser-aller est naturellement absent. Sous ce rapport, sa correspondance est une révélation. Elle nous fait voir Crémazie tel qu'il était dans nos conversations, à la fois érudit et spirituel, moqueur mais avec bienveillance, aimant à mettre en saillie le ridicule et le grotesque, puis ayant de soudains retours de noire mélancolie, pendant lesquels, la main crispée sur le cœur, il semblait vouloir déchirer son vêtement

comme pour montrer sa blessure toujours saignante; et pui?, laissant retomber sur sa poitrine sa tête désespérée, dans un silence qui disait le grand deuil de sa vie.

L'idée de mon départ lui faisait peur. " Hélas ! me répétait-il souvent, dans quel vide vous allez me laisser! Depuis des mois nous avons vécu côte à côte comme des frères. Songez qu'en dix ans vous êtes le seul ami du Canada avec qui j'aie pu causer à loisir; les autres n'ont été que des oiseaux de passage. La pensée de l'isolement dans lequel je vais être replongé me fait tourner la tête."

La veille de mon départ, après une dernière soirée chez lui, je voulus prétexter l'heure matinale du train pour abréger des adieux que je redoutais; mais bien avant six heures du matin, il était là m'attendant devant le portique de l'hôtel. Nous montâmes en voiture; il ne me dit presque rien durant le trajet à la gare du chemin de fer du Nord.

— Je vais aller prendre mon billet de passage, lui dis-je en arrivant, et je tâcherai de revenir vous dire adieu." Il me comprit, me serra la main à me la briser : de grosses larmes tombaient de ses yeux.

Je ne l'ai plus revu. Tl le pressentait aussi bien que moi en me quittant ; cette vie de paria ne pouvait durer. Encore quelque temps, et il allait mourir, loin de son pays, loin même de Paris où l'exil lui pesait moins qu'ailleurs.

A Québec, sa pauvre mère m'attendait et eut une

journée de bonheur à écouter tout ce que lui mandait son cher Octave, à m'interroger sur ces mille riens qui font revivre les absents.

A la mort de M. Edmond Farrenc, journaliste parisien, à qui M. Luc Letellier de Saint-Just, alors ministre de l'agriculture à Ottawa, avait fait une allocation mensuelle pour continuer une série d'articles sur le Canada, qull avait commencée dans différents journaux, il fut question d'Octave Crémazie pour le remplacer. C'est à quoi il fait allusion dans la lettre suivante :

Bordeaux, 29 avril 1876.

" Mon cher abbé,

" Le courrier de ce matin m'a mis en possession de votre amicale du 8 courant.

" Votre lettre du mois d'octobre a fait un long détour avant de me parvenir. Quand vous l'écriviez, vous lisiez mon adrese dans votre souvenir qui vous disait 4 bis, rue Vivienne, et non sur ma correspondance qui portait en tête 10 bis. Passage Laferrière, A cette époque, j'avais déjà quitté la rue Vivienne depuis plus d'un an. Dans l'intervalle, j'avais fait un voyage en province, de sorte que cette malheureuse lettre, après avoir été renvoyée de plusieurs Caïphes à plusieurs Pilâtes, ne m'a été remise qu'au moment où je quittais la capitale pour aller habiter Bordeaux.

" Ne sachant pas à quel pays vous étiez allé demander ce climat attiédi que réclament vos yeux et que

8S OCTAVE CUÉMAZTE.

Phiver canadien ne saurait vous donner, je m'étais réservé de vous envoyer un bavardage quand le soleil du printemps vous aurait ramené au manoir paternel. C'est ce que je ferai bientôt, si Dieu et mes yeux le permettent, car je suis un peu logé à la môme enseigne que vous sous le rapport de la vue.

"Dans le mois de février, M, Gustave Bossange, en me remettant la lettre dans laquelle vous lui exprimiez le désir de voir continuer dans les journaux français l'œuvre commencée par M. Farrenc, m'écrivait les lignes suivantes: "J'inclus une lettre de notre ami " l'abbé Casgrain. Voyez le passage souligné et dites- " moi ce que vous penseriez de faire faire des articles '• industriels, économiques, etc., par M. Hunter, (1) " qui a un goût très prononcé pour cette étude, et " de vous les envoyer pour que vous leur donniez un " peu de fion. Cela paierait pour vous deux, et j'userais " de l'influence que je possède pour faire admettre ces " articles à divers journaux." Je m'empressai de répondre à M. Bossange que j'étais tout à sa disposition et que je m'estimerais très heureux d'être le collaborateur de M. Hunter. Depuis je n'ai plus entendu parler de ce projet.

" M. Cucheval-Clarigny, dont vous m'avez parlé pour ce genre de travail, est un écrivain fort connu et jouissant d'une plus grande notoriété que feu M. Farrenc.

(1) M. Hunter, commis principal de M. Bossange, offrait de faire des articles sur lo Canada dans les journaux de commerce.

Je regrette de ne pas être à Paris, ce qui me prive du plaisir d'aller le voir suivant votre désir. M. Bossange, qui connaît parfaitement notre pays, pourra certainement donner au successeur de M. Farrenc tous les renseignements désirables. Je ne sais pas quand je retournerai à Paris, ni même si j'y retournerai. Je suis, en ce moment, comme l'oiseau sur la branche. Il se pourrait que, dans un mois, les affaires m'appelassent au Havre, peut-être même hors de France. J'avais un instant rêvé que la collaboration avec M. Hunter que m'offrait M. Bossange, m'aurait, avec quelques autres petits travaux, permis d'aller habiter de nouveau la capitale. Je vois que je ne peux plus compter sur cette éventualité. Sur ces bords enchanteurs de la Garonne, comme disent ces blagueurs de poètes méridionaux, j'ai plus souffert du froid que dans notre hiver à jamais mémorable du siège de Paris. Le printemps ne vaut pas mieux que l'hiver; aujourd'hui, 29 avril, nous avons un vent froid, un ciel gris, comme dans le mois de novembre."

" Votre toujours dévoué

De tous ceux qui lui ont gardé souvenir, personne ne lui fut plus sympathique que M. Ouimet, ministre de l'instruction publique de la province de Québec. Apprenant la vie précaire que Créraazie menait en France, il me pria de lui écrire. — Le gouvernement de la province, me dit-il, a l'intention de fonder dans

les paroisses des bibliothèques publiques à l'instar des bibliothèques communales établies en France, ce qui exigera une agence à Paris. Cette agence ne pourraitelle pas être confiée à Crémazie?

Voici sa réponse.

Citry, ce 18 février 1877.

" Mon cher abbé,

"Combien je vous dois de reconnaissance pour l'intérêt que vous ne cessez de me porter. La proposition que vous avez faite à mon frère est une nouvelle preuve de la sympathie que vous m'avez toujours témoignée. Je ne pense pas qu'il puisse y avoir danger pour moi à faire connaître à l'honorable M. Ouimet le lieu de ma retraite et le nom sous lequel je m'abrite. Je vous laisse donc carte blanche pour traiter cette afiaire et je ratifie d'avance tout ce que vous ferez.

** Je suis depuis quinze jours au château de notre ami commun. Je parle souvent de vous avec M. Bossange, qui vous tient en haute estime et me charge de le rappeler à votre souvenir. Vous devez vous rappeler la vieille madame Brown qui, au temps jadis, rompit avec vous une lance théologique qui vous amusa tant. Elle est morte jeudi, à Paris, chez M. Gustave, à l'âge de 86 ans. Nous l'avons enterrée hier à La Ferté-sous- Jouarre.

"Je retournerai à Paris dans les premiers jours de mars.

"Depuis deux mois, je soufiFre beaucoup de la vue.

Quand je serai en meilleurs termes avec mes yeux, je vous écrirai une longue lettre, dans laquelle je bavarderai tout à mon aise. En attendant, je vous renouvelle Pexpression de ma reconnaissance pour ce que vous avez déjà fait et ce que vous voulez bien encore faire pour moi.

" Croyez-moi, mon cher abbé,

" Votre tout et toujours dévoué

Cette note fut bientôt suivie de la lettre suivante :

Paris, 6, rue Papillon, 30 avril 1877.

"Quand je vous écrivais, le 16 du précédent mois, je n'étais pas encore en possession de votre amicale du 29 mars, qui ne m'est parvenue que le 20 courant.

"Menacé d'une nouvelle attaque d'érysipèle, j'ai été fort malade ces jours derniers, ce qui m'a empêché de vous répondre par le courrier canadien de la semaine précédente. Comme je ne connais pas la somme que les municipalités consacreront aux bibliothèques communales, il me serait assez difficile de faire une liste.

"J'écris aujourd'hui à l'honorable M. Ouimet pour lui demander:

" 1* De vouloir bien me fixer sur le chiffre approximatif de la somme destinée à l'achat d'une bibliothèque communale;

"2* De me faire savoir si ces bibliothèques devront

se confondre avec les bibliothèques paroissiales qui existent déjà dans un certain nombre de localités, ou si elles devront avoir leur existence propre à côté de ces dernières.

" J'ai besoin de ce dernier renseignement, car, dans le premier cas, je pourrais négliger les livres religieux, les bibliothèques paroissiales étant principalement composées d'ouvrages de cette catégorie; dans le second cas, j'aimerais à connaître la part que je devrais faire à l'élément religieux. Les calculs que j'ai faits me permettent de donner, dès aujourd'hui, à M. Ouimet le prix de revient des livres qui devront composer les bibliothèques communales.

"Je laisse à M. Ouimet le soin de fixer lui-même la rémunération qu'il jugera à propos de m'accorder. J'ai bien hâte d'être tout à fait bien, afin de pouvoir vous envoyer une longue jase.

''Je ne manquerai pas de vous rappeler au souvenir de la famille Bossange.

'• Croyez-moi, mon cher ami,

" Votre très reconnaissant et dévoué

Malheureusement, les difficultés financières de la province de Québec mirent à néant ces beaux projets. La mauvaise étoile du poète devait le suivre jusqu'à la fin.

Il est allé mourir au Havre, en face de cet Océan qu'il ne pouvait plus franchir.

Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,

il a bu jusqu'à la lie la coupe amère de l'exil ; et il a emporté avec lui la cruelle pensée que sa patrie ne lui donnerait pas même l'aumône d'un tombeau : cette patrie qu'il avait tant aimée et qu'il avait chantée en si beaux vers.

Il nous faut quelque chose, en cette triste vie,

Qui nous parlant de Dieu, d'art et de poésie.

Nous élève au-dessus de la réalité ;

Quelques sons plus touchants, dont la douce harmonie.

Écho pur et lointain de la lyre infinie.

Transporte notre esprit dans l'idéalité.

Or, ces sons plus touchants et cet écho sublime Qui sait de notre cœur le sanctuaire intime, Cest le ciel du pays, le village natal ; Le fleuve au bord duquel notre heureuse jeunesse Coula dans les transports d'une pure allégresse ; Le sentier verdoyant où, chasseur matinal,

Nous aimions à cueillir la rose et l'aubépine; Le clocher du vieux temple et sa voix argentine ; Le vent de la forêt glissant sur les talus, Qui passe en eftieurant les tombeaux de nos pères £t nous jette, au milieu de nos tristes misères. Le parfum consolant de leurs nobles vertus.

Un quart de siècle auparavant, Crémazie avait prophétisé sa propre destinée lorsqu'il avait dit:

Loin de son lieu natal, l'insensé qui s'exile.

Traîne son existence à lui-même inutile.

Son cœur est sans amour, sa vie est sans plaisirs.

Jamais, pour consoler sa morne rêverie,

Il n'a devant les yeux le ciel de la patrie,

Et le sol sous ses pas n'a point de souvenirs.

A sa dernière heure, il n'a pas même eu la consolation de voir un seul de ses compatriotes à ses côtés ;

une main étrangère lui a fermé les yeux. Fidèle à son malheur jusqu'à la fin, la famille Bossange a été la dépositaire de ses dernières volontés et a suivi sa dépouille mortelle au cimetière. Dans vingt ans, personne peut-être ne pourra indiquer le lieu où il repose. Plus malheureux que Gilbert, il a pu dire comme lui :

Sur ma tombe où lentement j'arrive,

Nul ne viendra verser des pleurs.

Seize années d'exil ont expié ses fautes: l'avenir pardonnera à l'homme en faveur du poète. Il a dit de Garneau, dont la destinée a été incomparablement moins amère que la sienne: "Qui peut dire de com- " bien de déceptions, de combien de douleurs se com- " pose une gloire I "

l'abbé h. R. Casgrain.

Rivière-Ouelle, 15 juillet 1881.

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