‹ OEuvres complètes de Octave Crémazie, publiées sous le patronage de l'Institut canadien de QuébecChapitre 17 sur 42 · LA FIANCÉE DU MARIN · texte numérisé non relu

LA FIANCÉE DU MARIN

LÉGINDB CANADIBNNE

Cétait un pâle soir d'automne; Sur la vague qu'elle talonne,

Comme un coursier, Une barque, svelte et légère, Glissait, suivant l'étoile chère

Au nautonnier.

A la nef, d'une voix plaintive.

Deux femmes, pleurant sur la rive.

Dirent adieu ; Quittant la plage solitaire.

Elles vinrent à leur chaumière

En priant Dieu.

Quand le soleil au flot limpide Vint montrer, se levant splendide,

Son disque d'or, La nef poursuivait son voyage Et les deux femmes du rivage

Priaient encor.

" — 0 mon Dieu, disait la plus vieille, " Sur tous ses jours que votre œil veille,

" Cent mon seul fils î *' Son frère, un jour, quitta sa mère; " Hélas ! sur la rive étrangère

" Je le penlis.

" Dans les misères do la vie, " Il est de ma force affaiblie

" liO seul soutien !

" Faites, Seigneur, que dans son Ame ** Il conserve la sainte flamme

" Du vrai chrétien."

** — Mère de Dieu, ma protectrice, '* Au matelot Vierge propi ce,

" Disait tout bas " Une voix fraîche et gémissante, " Sur les flots, dans sa course errante,

" Guidez ses pas.

" C'est mon fiancé, c'est mon frère, " Et \K)\iT moi, i)Our elle, sa mère,

" Gardez-le-nous; •' Pour nous, par la douleur glacées, " Qui prions, pauvres délaissées,

" A vos genoux."

Or, cette voix fraîche et sonore, Qui mêlait au chant de l'aurore

Ses purs accents, Cétait une pauvre orpheline, Trouvée au pied de la colline,

Sur les brisants.

Un soir, après un jour d'orage.

On entendit sur le rivage

De faibles cris ; La mer, roulant comme une lave.

Avait apporté cette épave

Dans ses débris.

Sous le toit de la pauvre femme, Qui près d'elle exhalait son âme

En longs sanglots.

Elle avait passé son enfance Auprès du marin dont Tabsence

Causait ses maux.]

Aux premiers jours de sa jeunesse, Des rêves d'or de la tendresse

Son cœur bercé.

Répondant aux vci>ux de sa mèrp, Lui montra bient(*)t dans son frèrt»

Un fiancé.

A cet amour toujours fidèle, Elle était douce, elle était belle

Comme Lia; Et, comme toi, parant sa tête.

Elle semblait pour le ciel prête,

OphéUa!

Anx bords dn Stùnt-lAamnt jel^ par la loiiipélo. D'héroïques <lél)riM de i-e» jours de i-..iii|ii("l<' Ont chanté parmi nous le unité <lii H-to». Kn trouvant *>«« le i/icl de la .Voiivc-lli'-l'>aLico 1*B mémeB aouvenire et In laùtne enin'rain.'i.', 11d semblaient oublier leurs maux.

IJuébec a conservé la touoliant« mi'Uioire Du vieux Holdat franvaiii dont l'Iiumble ot niihle liin Occupera lon(rtf mps les rt-fits ihi foyer. fiinivent on redira les bienfailM ihi|jnlaire». L'honneur, ta modestie ut les vertus austère» , Du soldat ut du jardinier.

^ « (Himbro Escurial ot l'alcazar nia«reiu]UL'

g^ «valent va jireiidre jiart an drame HÎS-'anleHnuo

O le soleil d'I^iiagne fclaira do ses feux ;

tt le ciel caDadien trouvant une [lalrie,

travaux dos jardins il lionsacra sa vie,

Dont les jours s'i'coulaient lit'uri'UN.

" ^ 4» fois appuyé sur Fia liOdie iinmoliile, ^i-V^ ^\<>»ur l'horizon son a?il doux et trHu.iuille, ^'^ V*^^**''' i^**" '■■""?'«' '■>"* "" nioiido iili'al. ^^ c^" lUiiesse alors, avec sa siivo anle]ili%

X (le cette vie errante, it le pays natal.

^^<?*Bhflna.' ô bord^de la Durante!

tA-1 s'éroiilaieiii ii^,-. jnurs de son enfance.

SouR ce ciel toujours pur où fleurit le lotus,

Où s'élèvent les murs de la riche Golconde,

Dupleix, portant son nom jusqu'aux bords de l'Indus,

A l'étendard français avait conquis un monde.

Ixj roi n'avait pas d'or pour aider ce héros,

(^uand il en trouvait tant \xyiir ses honteuses fêtes.

Abandonné, Dupleix aux mains de ses rivaux

Vit tomber en un jour le fruit de ses conquêtes.

De tout ce que le cœur regarde comme cher.

Des vertus dont le ciel fit le parfum de l'Ame,

Voltaire alors riait de son rire d'enfer ;

Et, d'un feu destructeur semant partout la flamme.

Menaçant à la fois et le trône et l'autel,

11 ébranlait le monde en son délire impie;

Et la cour avec lui, riant de l'Eternel,

N'avait plus d'autre Dieu que le dieu de l'or^çie.

Quand le pauvre soldat avec son vieux drapeau Essaya de franchir les ix)rtes de Versailles, Les lâches courtisans à œi hôte nouveau, Qui parlait de iws yenSy do gloire, de batailles. D'enfants abandonnés, des nobles sentiments (iue notre cœur bénit et que le ciel protège,^ Demandaient, en riant de ses tristes acœnts. Ce qu'imix)rtaient au roi qiid([ws arpaits de neige !

Ciu'iini)ortaiont, en effet, à ce prince avili

CV>? vt^Ujr» où pleuraient, sur les plages lointaines,

Ces fidèles enfants qu'il vouait à l'oubli !

La Dubarry n^nait. De ses honteuses chaînes

Le vieux roi Rubissait l'ineffaçable affront; Lui livrant les secrets de son âme indécise, Il voyait, sans rougir, rejaillir sur son front Les éclats de la boue où sa main Pavait prise.

Après de vains efforts, ne ix)uvant voir son roi. Le pauvre Canadien perdit toute espérance. Seuls, quelques vieux soldats des jours de Fontenoi En pleurant avec lui consolaient sa souffrance. Ayant bu jusqu'au fond la coupe de douleur, Enfin il s'éloigna de la France adorée. Trompé dans son espoir, brisé par le malheur. Qui dira les tourmenta de son âme navrée !

Du soldat, poursuivi par un destin fatal, Le navire sombrait dans la mer en furie. Au moment où ses yeux voyaient le ciel natal. Mais, comme à Carillon, risquant encor sa vie. Il arrachait aux flots son drapeau vénéré. Et bientôt, retournant à sa demeure agreste, Pleurant, il déposait cet étendard sacré, De son espoir déçu touchant et dernier reste.

A ses vieux compagnons cachant son désespoir,

Refoulant les sanglots dont son ûme était pleine.

Il disait que bientôt leurs yeux allaient revoir

Les soldats des Bourbons mettre un terme à leur j>eine.

De sa propre douleur il voulu^ souffrir seul ;

Pour conserver intact le culte de la France,

Jamais sa main n'osa soulever le linceul

Où dormait pour toujours sa dernière aspérance.

Pendant i^ue ses amis, ranimés par sa voix,

Pour ce jour proparaient leurs armes en silence

Et retrouvaient encor la valeur d'autrefois

Dans leurs (rceurs altérés do gloire et do vengeance,

Disant à son foyer un éternel adiou.

Le s<jldat disparut oni|)ortant sa bannière ;

Et vers lui, revenant au sortir du saint lieu,

Ils frappèrent on vain au seuil de sa chaumière.

Sur les cluinips refroidis jetant son manteau blanc. Déronil)re était venu. Voyageur solitaire, Vi\ homme s'avançait d'un pas faible et tremblant Aux bords du lac Champlain. Sur sa figure austère Une immense douleur avait posé sa main. Gravissant lentement la route qui s'incline. De Carillon bientôt il prenait le chemin. Puis enfin s'arrêtait sur la haute colHne.

Lil, dans lo sol glacé fixant un étendard, 11 déroulait au vent les couleurs <le la France ; Planant sur l'horizon, son triste et long regard Semblait trouver des lieux chéris do son enfance. Sombre et silencieux il pleura bien longtemps, Comme on pleure au toiifljoau d'une mère adorée. Puis, à l'écho sonore envoyant ses accents. Sa voix jeta le cri de sou âme éplorée:

" O Carillon, je te revois encore,

Non plus, hélas ! comme en ces jours liénis

Où clans tes murs la trompette sonore

Pour te sauver nous avait réunis.

Je viens à toi, quand mon âme succomln^

Et sent déjà son courage faiblir.

Oui, près de toi, venant chercher ma tombe.

Pour mon drapeau je viens ici mourir.

" Mes compagnons, d'une vaine espérance Berçant encor leurs cœurs toujours français, Les yeux tournés du côté de la France, Diront souvent : reviendront-ils jamais ? Uillusion consolera leur vie; Moi, sans espoir, quand mes jours vont finir. Et sans entendre une parole amie, Pour mon draj^eau je viens ici mourir.

" Cet étendard qu'au grand jour des batailles, Noble Montcalm, tu plaças dans ma main, Cet étendard qu'aux portes do Versailles, Naguère, hélas ! je déployais en vain, Je le remets aux champs où de ta gloire Vivra toujours l'immortel souvenir.

Et, dans ma tombe emportant ta mémoire, Pour mon drapeau jo viens ici mourir.

" Qu'ils sont heureux ceux qui dans la m^^lée Près de Lévis moururent en soldats !

En expirant, leur Ame consolée Voyait la gloire adoucir leur trépas.

Vous (iiii dormez dans votre froide bière; Vous (\\m j'implore à mon dernier soupir, lî('veilli*z-vonsî Api)ortant ma bannière, Sur vofs tnMd)eaiix, je viens ici monrir"

A quelques jours de là, passant sur la colline

A l'heure où le soleil à l'horizon s'incline.

Des paysans trouvaient un cadavre glacé,

Couvert d'un draj)eau blanc. Dans sa dernière étreinte

Il pressait sur son cœur cette relique sainte.

Qui nous redit encor la gloire du passé.

() nobli» et vieux drapeau, dans ce grand jour do fête, Où, uiarchant avec toi, tout un peuple s'apprête A célél)rer la France, à nos cœurs attendris Quand tu viens raconter la valeur de nos pères. Nos riyards savent lire en brillants caractères L'héroï(iue iK)ènie enfermé dans tes plis.

Quand tu passes ainsi (^omme un rayon de flamme.

Ton asjxMtt vénéré fait briller dans notre âme

Tout ce mondes de gloire où vivaient nos aïeux,

I^urs grands jours decombats, leurs immortels faits d'annes,

Lt».urs efforts surhumains, leurs malheurs et leurs larmes,

Dans un rêve entrevus, passent devant nos yeux.

0 radieux débris d'une grande éi)opée î Iléroujue bannière au naufrage échapix'e! Tu restes sur nos bords comme un témoin vivant Des glorieux exploits d'une race guerrière; Et, sur les jours passés répandant ta lumière, Tu viens rendre il son nom un hommage éclatant.

Ah ! bientôt puissions-nouB, 6 drapeau de nos pères ! Voir tous les Canadiens, unis comme des frères, . Comme au jour du combat se serrer près de toi ! Puisse des souvenirs la tradition sainte, En régnant dans leur cœur, garder de toute atteinte £t leur langue et leur foi !

1er janvier 1858.

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