‹ OEuvres complètes de Octave Crémazie, publiées sous le patronage de l'Institut canadien de QuébecChapitre 38 sur 42 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

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Le commerce de librairie dans lequel Octave Gréinazie était engagé le fit passer en Franco en 1856. Il crut faire un acte de patriotisme en faisant parvenir à Napoléon III un exemplaire de VHistoire du Càimdu par F.-X. Uameau et une do tses propres poésies, probablement celle qui porte pour titre le Vieiu: Soidat canadien, et qui avait été composée à Toccasion de l'arrivée à Québec de la corvette française la CopricUusi; L'empereur fit accuser réception de cet envoi i>ar une Ic^ttro dw plus flatteuses.

Panni la corretipondanco <le Crénia/.io m*, trou m*, une. lettre do cette éiK)que adressée à ses frères.

A MM. Jacques et Joseph Crémazie. .

raris, 10aNrillS50.

Mes chers frères,

Après vous avoir écrit jeudi dernier, je

me suis rendu à TAcadémie. Une réception ucadé-

mique est bien certainement une des plus belles choses qui se puissent voir, ou plutôt entendre. M. de Broglîe, le chef du parti orléaniste, avait à faire Téloge de M. de Saint-Aulaire, auteur d'une Histoire de la Fronde, Tout naturellement lui, le soutien de la monarchie parlementaire, il n'a trouvé de beau dans cet épisode de l'histoire de France que le parlement et le conseiller Broussel. M. Nisard, qui répondait au nom de l'Académie et qui est complètement rallié au gouvernement de l'Empereur, n'a pas partagé l'opinion du récipiendaire. Il a trouvé que le parlement ne faisait que de Tembarras, et que les seuls grands caractères de . cette époque sont bien Anne d'Autriche et Mazarin.

Cette lutte à mots couverts entre le gouvernement absolu, représenté par Nisard, et le régime parlementaire, défendu sous le nom de la Fronde par M. de Broglie, était excessivement intéressante, et cela d'autant plus que le champion de ce dernier parti essayait de relever son drapeau, entouré de presque tous ses compagnons des combats d'autrefois: Thiers, Guizot, Odilon Barrot, Montalembert, qui étaient assis autour du récipiendaire.

Outre l'intérêt attaché à la réception de M. de Broglie, il y avait encore un grand attrait pour moi, celui de voir les quarante immortels. La partie réservée aux spectateurs contenait autant d'illustrations que les fauteuils académiques. Cuvillier-Fleury, M. de Pontmartin, le comte de Falloux, Dumas ôls, le maréchal Vaillant, le maréchal Canrob^rt et \me foule de celé-

brités de tout genre garnissaient les banquettes des tribunes réservées aux spectateurs. Toutes les grandes dames du faubourg Saint-Germain étaient aussi là, depuis les vieux noms historiques, comme Rohan, Clermont-Tonnerre, Brézé, Montesquiou, jusqu'à ceux sortis hier des rangs de la foule, comme les Duchâtel, les Pereire, etc. Somme toute, c'est bien la plus belle journée de mon séjour à Paris. . . Adieu, chers frères.

Ce fut en novembre 1862 qu'eut lieu le désastre commorciai qui occasionna l'effondrement de la librairie de Crémazie et son départ précipité du Canada. C'est alors que s'ouvre la correspondance qui va suivre et qui ne se termine qu'à sa mort.

On sait la terrible congestion cérébrale dont Crémazie fut pris à son arrivée à Paris. On sait aussi avec quelle bienveillance M. Hector Bossange lui ouvrit les portes de son château de Citry, au commencement de sa convalescence. Un plus long séjour à la campagne lui étant nécessaire, il prit le parti de se rendre à Châteauneuf, sur les bords de la Loire.

A MM. Jacques et Joï?epii Crémazie.

Châteauneuf, 8 juin IS^vî.

Mes chers frères,

Je marche beaucoup tous les jours.

Tantôt je vais faire une longue promenade sur les bords de la rivière, tantôt je vais visiter les villages environnants.

La semaine dernière, je suis allé à Germigny des

Prés, village de huit cents âmes, à une lieue de Châteauneuf. Il y a là une église bâtie en 806, très curieuse à voir ; elle renferme une mosaïque du style byzantin, qui passe pour la plus ancienne mosaïque de la France. Ce jour-là, c'était la fête du pays. Sur la place de l'église, les villageois et les villageoises dansaient au son du violon, que jouait un ménétrier perché sur un tonneau. C'était curieux, mais les villageoises ne ressemblaient pas du tout aux bergères de Florian. Avec leur teint hâlé et leurs gros sabots, ces paysannes m'ont paru bien inférieures à nos habitantes.

J'étais avec M. Lubin. Nous sommes entrés chez des paysans au moment de leur dîner. Sur un escabeau, haut du peu près deux pieds et long de trois, la femme pose une immense gamelle contenant une soupe au pain de seigle et aux pommes de terre. (Ce pain est noir comme celui de nos campagnes.) On mange à la gamelle avec la cuillère. La soupe enlevée, on place sur la table un gros morceau de lard bouilli, dont chacun coupe une tranche avec son couteau de poche. Cette tranche, on la met sur un gros morceau de pain et on la mange ainsi. Après le lard, on sert une énorme salade, dans la gamelle, comme la soupe. Voilà le dîner. Pendant le repas, on passe le pichet, grosse cruche en grès qui renferme de la piquette. Les assiettes, la nappe, les fourchettes semblent parfaitement inconnues. Franchement nos paysans sont beaucoup plus heureux que ceux de France.

En revenant vers neuf heures, nous avons rencon*

tré une bande déjeunes gens qui s^en allaient gaiement à Saint-Benoît, en chantant:

As-tu vu la lune, mon gars ?

exactement sur le même air que nous

Les élections ont eu lieu la semaine dernière ici pour le corps législatif. Châteauneuf, qui est un pays rouge, a donné une majorité au candidat de l'opposition, ce qui n'a pas empêché le duc de Tarente, fils du maréchal Macdonald, candidat du gouvernement, d'être élu à une forte majorité. Tout s'est passé de la manière la plus tranquille; la plus grande liberté est accordée aux candidats de l'opposition. On distribue, connue chez nous, des professions de foi dans toutes les maisons, et, comme c'est le scrutin secret dans toute la force du terme, chacun peut librement voter selon ses convictions.

Aussitôt que ma tête sera bien, je retournerai à Paris pour m'y placer comme employé dans quebiue bureau d'aflaires. La vie ici coûte presque aussi clier qu'à Paris et j'y éprouve beaucoup plus les douleurs de l'isolement et de l'exil...

A M. Jacques Crémazie.

Paris, 27 juillet 1863.

Mon cher Jacques,

Il règne à Paris une grande fermentation à propos de la Pologne. La réponse de Gorts-

cliakoffaux trois puissances occidentales est considérée comijie un défi, et, dans le quartier où je demeure, Belleville, quartier essentiellement ouvrier, on n'entend parler que de la Pologne. La Bourse, ce baromètre de la iKjlitique, baisse tous les jours et on s'attend à la jruerre avec la Russie.

Les révolutionnaires donnent la main aux journaux religieux pour crier: Vive la Pologne! Quelle sera la dupe dans cette mise en scène qui me paraît un peu exagérée? Dieu seul le sait. Mais ce qu'il y a <le certain, c'est que tous les partis opposés à Napoléon cherchent à faire leurs petites affaires sous le manteau de la sympathie pour la Pologne. Carje ne comprends pas trop comment les jo.urnaux religieux font tant de tapage en favorisant la révolution polonaise, dont les principaux chefs étaient les compagnons de Garibaldi dans le vol du royaume de Naples. L'avenir nous dira ce qui doit sortir de cette croisade polonaise

Al MÊME.

Piirih, 11 avrill864.

Mon cher frère,

Pour les Parisiens, la réception de M.

Dufaure à l'Académie française a été l'événement de la semaine. Le nouvel académicien succédait à M. le duc Pasquier, qui mourut, l'année dernière, âgé de

quatre-vingt-dix-sept ans, et qui, dans sa vie si longue et si accidentée, avait vu se passer tant de grands événements, avait servi tant de pouvoirs. Membre du parlement en 1787, il fut mêlé ù toutes les révolutions qui ont agité la France depuis soixante-dix ans, et, comme M. Dupin aîné, il fut toujours assez habile non seulement pour rester debout, mais encore pour occuper sous tous les régimes des postes importants. Il n'y a rien de bien littéraire dans une pareille existence. Mais à quoi servirait-il d'être grand seigneur si on ne pouvait entrer à l'Académie sans être homme de lettres ?

M. Dufaure, avocat et homme politique, qui n'e8t pas beaucoup plus littérateur que M. Pasquier, a fait un éloge assez lourd de son prédécesseur.

En répondant au récipiendaire, M. Patin n'a pas été plus heureux, et tous les journaux de Paris ont recommencé leur guerre contre l'Académie.

Sous le régime actuel, les séances publiques de l'Institut ont un grand attrait. Presque tous les académiciens sont opposés à l'Empereur, et une réception académique est toujours une fête attendue avec impatience par les légitimistes et les orléanistes. Le nouvel élu et celui qui le reçoit savent toujours parsemer leurs discours d'allusions plus ou moins voilées au gouvernement de Napoléon, allusions que les belles comtesses et les vieux marquis du faubourg Saint-Germain s'empressent de couvrir d'applaudissements. Comme les partisans des Bourbons n'ont ni la liberté, ni proba-

blement la force de faire une opposition ouverte, ils s'amusent à faire cette petite guerre d'allusions spirituelles et d'épigrammes mordantes. Chez nous, en Amérique, où nous avons la liberté de réunion et celle de la presse, cette lutte serait ridicule. Ici, ce n'est pas seulement un besoin, c'est, si je puis m'exprimer ainsi, une volupté de l'esprit...

A MM. Jacques et Joseph Cremazie.

Paris, 13 décembre 1864.

Mes chers frères,

J'ai reçu, vendredi, vos lettres du 25 novembre. Que ne donneraîs-je pas pour pouvoir être près de vous pendant une heure! Ce bonheur me sera-t-il jamais accordé? Je le désire de toutes les forces de mon âme, mais je n'ose l'espérer.

Tous les soirs, je vais marcher pendant à peu près une heure. En rentrant, j'achète le Petit Journal, Monté dans ma chambre, au quatrième étage, j'allume mon feu (je suis devenu un allumeur de feu de première force) et je me mets dans mon fauteuil, au coin de la cheminée. Puis, quand j'ai lu mon journal, j'éteins ma bougie et je reste à rêver en tisonnant mon feu.

Pour l'homme isolé, il n'est pas de plus agréable

compagnon que le feu de cheminée. Il y a tout un monde de formes étranges et capricieuses dans les mouvements de la flamme, et ces formes réveillent en moi une foule de souvenirs qui me transportent vers des temps heureux. Mon feu est le seul ami que je possède en France, et les heures passées près de lui sont les plus heureuses de la journée...

A .<ïA MERE.

Paris, 7 février 1865.

Ma bonne mère,

J'ai reçu, vendredi et samedi de la semaine dernière, vos lettres du 13 et du 20 janvier. Ce qui m'a surtout causé un bonheur inexprimable, c'est la réception de votre portrait, que j'ai trouvé dans les journaux que Joseph m'a envoyés.

Maintenant que j'ai votre photographie, je pourrai vous embrasser tous les soirs et tous les matins, comme je le faisais quand j'étais près de vous. Ce qui me console en regardant votre portrait, c'est que vous ne paraissez pas avoir vieilli depuis que j'ai eu la douleur de vous quitter. J'ai donc l'espérance de pouvoir vous revoir avant de mourir.

La semaine prochaine, j'espère que je pourrai vous envoyer mon portrait. Je suis assez bien et vis mainte-

nant à Belleville. J ai une bonne chambre. J'ai dans mon professeur * un compagnon avec lequel je passe une ou deux heures de la soirce, soit ù jouer aux dominos, soit à causer ; ce qui me distrait un peu.

Pour ce qui est de M. S., je serais bien heureux de le revoir, mais il vaut mieux ne pas lui donner mon adresse. Sa vue rouvrirait chez moi bien des blessures qui sont à peine fermées.

Après liien des souffrances et des combats, je suis parvenu à accepter avec résignation Tisolement où mes fautes m'ont place. Le Canada, les amis d'autrefois, tout cela je le chasse de ma pensée pour concentrer toutes mes affections sur ma mère et mes deux frères. Ije reste n'existe plus pour moi. Demain vous me diriez que F. E. est à Paris que je ne voudrais pas le voir. Pourtant il a été le meilleur de mes amis, mais sa vue briserait toute ma force de résignation et.renouvellerait toutes les douleurs des premiers jours de mon exil.

Donc ne dites rien à M. 8. de Tendroit où je vis. Si vous en avez l'occasion, remerciez-le de son affection pour moi. Encore une fois, il vaut mieux que je ne le rencontre point. Si jamais je dois retourner au pays, j'aurai tout le temps de revoir mes amis; si je dois rester toujours en exil, mieux vaut qu'ils soient morts pour moi comme je suis mort pour eux.,..

Votre pauvre enfant.

* Probablement M. Cavenagh, professeur de langues.

A M. Jacques Crémazik.

Paris, 2ô IV-vrier IbtKS.

Mon cher frère,

Mercredi, quand j'ai dîné chez M. Bos-

sange, il a bien voulu me promettre une carte d'admission pour le corps législatif. îSamedi matin, je recevais cette carte. A une heure, j'étais au palais Bourbon, et, à deux heures et demie, messieurs les députés faisaient leur entrée dans la salle des séances. J'ai eu la bonne fortune d'entendre parler Rouher et Thiers, qui ont occupé presque toute la séance. Rouher a d'abord parlé. pendant près de deux heures, puis Guéroult pendant une demi-heure. Alors Thiers est venu attaquer le gouvernement, à propos de la loi sur là presse, au sujet de ramendcmcnt présenté par l'opposition sur le compte rendu des débuts de la chambre. M. Rouher, qui avait déjà parlé pendant deux heures sur ce sujet, a répliqué. Thiers est revenu à la charge, ce qui a nécessité un nouveau discours de Rouher. Ce sont deux terribles jouteurs que ces orateurs. Thiers, tout petit, portant avec grâce i?cs soixantequinze ans qui ne semblent pas lui i^eser, attaque avec beaucoup de vivacito dans la voix et dans le geste, quoique la pensée soit toujours revêtue d'une lurnie modérée. Rouher, tout au contraire, est un gros lion mie dont la puissante membrure annonce la lorcephysiciuc et dont le large front atteste la force intellectuelle et

rindomptable énergie. Thiers est plutôt un causeur, mais un causeur qui s'élève aux plus hauts sommets de l'éloquence quand il a en face de lui un adversaire qui lui rend la monnaie de sa pièce. Rouher m'a semblé, par son ton plus solennel, par son geste plus étudié, répondre mieux que Thiers à l'idée que nous nous faisons du grand orateur. Mais ce qui est admirable dans tous les deux, c'est l'éloquence. Quelle clarté, quelle méthode dans l'improvisation ! Comme les phrases succèdent aux phrases, les périodes aux périodes, sans eftbrt, sans hésitation ! Tout cela coule comme un fleuve dont la source est intarissable. Nos pauvres orateurs canadiens, même les meilleurs, quand ils improvisent, ont des tAtonnements, des eh et des heu qui les aident à trouver leurs phrases. Ici, rien de cela. L'expression propre arrive sans se faire attendre une seconde, et la phrase faite dans le feu de l'inspiration est claire, nette, élégante comme si elle avait été enfantée dans le silence du cabinet. J'ai vu là toutes les sommités politiques. Je garderai longtemps le souvenir de cette journée...

A MM. Jacques et Joseph Crémazie.

Paris, 23 août 1870.

.Mes chers frère?.

Vous avez dû être aussi surpris qu'affligés en apprenant la défaite de larmée française, le 6

août. Les Anglo-Canadiens doivent être contents de voir que la vieille France a été obligée de reculer devant leurs cousins allemands. Qulls ne se hâtenlj pas trop cependant d'entonner le chant triomphal. La France a encore plus d'un atout dans son jeu, et le dernier mot de cette lutte gigantesque n'est pas encore dit.

Le comte de Palikao, le nouveau ministre de la guerre, fait des prodiges depuis dix jours. La nation se lève, les armées sortent de terre comme par enchantement, et je crois plus que jamais que la victoire définitive appartiendra à la France. MacMahon a maintenant à Châlons une armée de deux cent vingt-cinq mille hommes, composée, non pas de mobiles ou de gardes nationaux, mais bien de vieilles troupes qui ont vu le feu. C'est dans les plaines de la Champagne que se livrera la grande bataille, et je crois que, cette fois, les chances de succès sont du côté du drapeau tricolore.

Une autre armée se forme à Lyon. Elle pourra dans quelques jours mettre en ligne cent vingt-cinq mille hommes de troupes aguerries.

Ici, à Paris, on prépare la défense de la capitale. Tout est à peu près terminé. Si la fortune, dans la prochaine rencontre, se déclarait encore pour la Prusse, Paris, avec ses forts détachés et son enceinte continue, aussi imprenable que Gibraltar, pourrait tenir assez longtemps pour permettre aux armées du Midi et de rOuest de venir écraseriez Prussiens sous les murs de

244 Î.ETTfcE* ET FKAOKEXT* :•£ LETTRE*.

;a i-ifrii»*; L'ii^f.f-,. J'ai loujoir^ ur.e L«.»LiiaLL-^ eLîiêre dari.« l'irrue 'ie la lUtt^r. !>?• Anglais «e frottent leè UiULiU". f:X cri'rîit à«:jâ sur i^T toit» ^^ue la France est \9ftT*\Mt:. l'Àf'.u '|ue leur-; iiiî^rtt-î comnierciaux ?oient avf;c la nation fran'-ai»e. ie fanatisme relisrieux le? 'întraîiif: du c6l»r de la Pru-îse pr«>ie-lante.

f^a Frahre catholi<jue vaincue, hunjiiiée. «.'est le conjnj<:J»c<;nient de la fin \*tf\ir la race latine.

f/Aii;rlelerre. qui a toujours vu d'un «lil jaloux le V'rand n'/l<; «|U'; la France joue dan- le monde, ne se ••.eiil pa-î de joie en voyant res LiiUfw<f de.« forêts de la tiernianie vaincre et rançonner cette nation gauloise «jui tient depui.-- !-i longtemps le flambeau de la civilisation, (.'e qu'elle a toujours été incapable de faire, la PruHfce Hcmble, pour le moment, en voie de l'accomplir. Mairj qu'elle attende la fin, j'e^jx-re qu'elle rira jaune.

VdUri savez déjà «juc les Prussiens ont été rossés par Hazaiiie dans les journées des 14, 15, 16 et 18. Bien que c!es comlmts ne puissent avoir une infiuence décij^ive immédiate, ils ont ceiHindant une importance considéraide, parce «[u'ils empêchent le prince Frédéric- CliarlcfS d'opérer sa jonction avec l'aile gauche, commandée par le prince royal. Pendant que Bazaine tient <^ii liahîine hîs Prussiens devant les murs de Metz, Mat^Mahon concentre une armée formidable à Chalons pour livriîr bataille au fils du roi de Prusse.

Si Irs Prus.^iens perdent une grande bataille dans h's [ilainrs ilc la <'hampagne. la retraite leur sera « ou|h'm: p;ir raniiér «K* Met/. Les hordes de la Oor-

manie laisseront cinq cent mille cadavres sur le sol français, car leur déroute sera effrayante. Poursuivis par Parmée de MacMahon, harcelés par les quarante mille francs-tireurs qui parcourent la Lorraine et F Alsace, foudroyés par les canons de Strasbourg et de Metz, leur désastre n'aura de comparable que la retraite de Moscou.

D'ici ù quelques jours, la partie suprônie sera jouée. Peut-^tre au moment où je vous écris, les armées ennemies sont-elles aux prises entre Verdun et Châlons.

L'anxiété des premiers jours est disi)arue ; la confiance est revenue. Los boulevards sont aussi fréquentés que si Putopie de Pabbé de Saint-Pierre était réalisée. On se presse à toutes les mairies de Paris, où le gouvernement fait afficher les nouvelles qu'il reçoit d-u quartier général. Depuis deux jours, cependant, nous sommes sans nouvelles, parce que les fils télégraphiques ont été coupés par les reconnaissances prussiennes. On n'ose pas dire, point de nouvelles, bonnes nouvelles, car on craint toujours un revers possible.

En attendant, les partis politiques tilchent de faire leurs petites affaires. Les républicains oftrent la convention de 92 comme une panacée universelle. Les d'Orléans versent des larmes sur le sort de la France et nous disent, en montrant le comte de Paris : '' Prenez mon ours." Il serait un fin politique celui qui pourrait dire quel sera le gouvernement de la France

dans un mois. Si la France sort victorieuse de la crise terrible qu'elle traverse en ce moment, il est probable que Napoléon III reviendra aux Tuileries. Je dis: il est probable, car, parmi les généraux que la défaite du 6 août lui a imposés, il y en a plusieurs, tels que Changarnier, Trochu, le nouveau gouverneur de Paris, etc., qui sont des oriéanistes de premier choix. On parle déjà de Trochu comme du Monk qui doit replacer sur le trône la famille de Louis-Philippe.

Je ne sais pas ce que la Providence réserve à la France, mais si le comte de Paris doit remplacer Napoléon III, je crois que Ton écrira bientôt de la France ce que Kosciusko disait de la Pologne : Finis PoUmiœ !

Les d'Orléans représentent les boutiquiers et les avocats, deux classes qui ne sont guère héroïques. En présence de la Prusse, qui veut rétablir l'empire d'Allemagne, ce n'est pas avec des métaphores ou des prosopopées que l'on conservera à la France le rang qui lui appartient en Europe.

Avant - garde, par sa position géographique, des peuples de race latine, la France, comme le dit Chateaubriand, est un camp. Elle doit avoir toujours la main sur son épée. M'est avis que les héros de l'agiotage ou du mur mitoyen qui veulent diriger les destinées de la nation, trouveront trop lourde pour leurs mains débiles la flamboyante épée de Charlemagne, de Louis XIV et de Napoléon.

On se dit à l'oreille les cancans les plus fantaisistes à propos de Napoléon III. Il est devenu fou,

disent les uns. — Il s'est suicidé, racontent les autres. — Il s'est sauvé à Londres. — Il s'est enfui en Belgique.— Tous ces bruits absurdes sont mis en circulation par les ennemis de l'empire, qui voudraient bien se partager sa succession.

Il pourrait se faire que Paris fût assiégé par les Prussiens. On dit que cette éventualité entre dans le plan de Bazaine, afin de pouvoir mieux écraser les envahisseurs. Si vous étiez une semaine ou deux sans recevoir de mes nouvelles, il ne faudrait pas vous inquiéter...

Aux MÊMES.

Paris, 30 août 1870.

Mes chers frères.

Vous avez été bien étonnés d'apprendre la douloureuse nouvelle de la défaite de l'armée française, et vous vous demandez comment il se fait que cette armée, invincible depuis Waterloo, ait été brisée à son premier choc avec la Prusse. D'abord le plan de bataille était mauvais. On avait échelonné les troupes sur toute la frontière ; l'ennemi, que l'on ne croyait pas si nombreux, a écrasé les deux extrémités, Forbach et Reichshoffen, sans qu'il fût possible au centre de porter secours.

D'ailleurs, les deux cent cinquante mille hommes que la France avait sur les bords du Rhin ne pouvaient

résister, avec les armes nouvelles, aux masses profondes de Tarm^'e allemande. Songez que la Prusse et ses alliés se lancent sur la France avec plus d'un million de soldats!

On ne voulait pas croire en France que TAlleniagne mettrait un pareil nombre de soldats en ligne, car on supposait que la Prusse allait faire la guerre selon les usages du dix-neuvicme siècle, c'est-it-dire qu'elle ne lèverait que le nombre de soldats que l'intendance peut nourrir. Or, il n'y a pas de commissariat qui puisse alimenter un million d'hommes en campagne. On se trompait. Les Allemands comptent, pour se nourrir, non pas sur l'intendance militaire, mais sur les pays amis ou ennemis qu'ils traversent. Ils prennent tout ce qu'ils trouvent chez le bourgeois comme chez le marchand, dans le chAteau comme dans la chaumière. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'ils oublient toujours de payer.

Ce n'est pas une guerre, c'est une invasion de hordes barbares, comme celles qui ont détruit l'empire romain, une invasion plus terrible même, puisque les Prussiens sont animés d'une haine féroce contre tout ce qui est catholique et de race latine, tandis que les Huns et les Vandales, sans haine contre les Romains, (pi'ils ne connaissaient pas, ne cherchaient, en marchant vers le midi, qu'un sol plus fertile et un ciel ])lus attiédi.

La religion joue un rôle immense dans la lutte gigantesque à laquelle nous assistons. Tous les journaux

d'outre- Rhin ne cessent de dire, sur tous les tons, que le but de la race germanique est de dominer la race latine, afin de la moraliser et de l'arracher à l'influence idiote et perverse (ces deux épithètes sont textuelles) de la papauté. La cause de la France est donc aujourd'hui une cause sacrée, puisqu'elle représente l'existence (to bc or nnt to be) de la race latine et du catholicisme.

C'est tellement vrai que le fanatisme protestant, plus encore que la différence de race, domine la guerre actuelle, que les protestants français font des vœux secrets pour le triomphe de Bismark. Dans le midi, à Nîmes, les pasteurs protestants se sont prononcés dans leurs temples pour la cause du protestantisme allemand.

Nous avons à la maison une famille danoise. Il est bien évident qu'elle devrait être pour la France contre la Prusse, qui a volé au Danemark le duché de Holstein. Les Danois sont protestants, et la famille dont je vous parle désire le triomphe de l'Allemagne.

Chez les Suisses, les cantons catholiques sont pour la France, les cantons protestants pour la Prusse.

Ces réformateurs sont bien les dignes descendants des contemporains de Luther. Vous verrez dans les journaux qu'en Lorraine ils sont entrés dans un couvent, et ont violé et massacré les religieuses. Du reste, comme du temps de Cromwell, ces infamies sont toujours accompagnées de prières et de textes de la Bible. Quelle abominable race de scélérats hypocrites !

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de défense se font sur un pied gigantesque. Je suis allé vendredi sur les fortifications, qui ont seize lieues de tour. Il y a sur cette enceinte immense deux mille sept cents canons énormes. Ceux des remparts à Québec sembleraient des coulevrines à côté de ces engins. Les forts sont armés de mitrailleuses et de canons-revolvers. Toute la garde nationale est sur pied ; onidistribue des fusils dans les mairies.

Au coin ^e la rue de l'Entrepôt les gardes nationaux se sont réunis, hier, pour se rendre au Vauxhall, où ils ont procédé à l'élection de leurs officiers. Les communautés se transforment en ambulances. Prêtres, moines, religieuses, tout le monde travaille au salut de la patrie. Des chariots traînés par six forts percherons, avec des montagnes de sacs de farine, passent à chaque instant sur le boulevard. Les estafettes du ministère de la guerre sillonnent à fond de train la capitale. L'approvisionnement de Paris est complet pour trois mois. On met à la porte tous les Allemands ; et tout ce qui compose le noyau ordinaire des révolutions, repris de justice, voleurs, etc., a été pris dans un immense coup de filet et dirigé sur les mairies centrales de la province. Paris est prêt à recevoir les Prussiens. Sans compter la garde nationale, nous avons en ce moment cent vingt mille soldats à Paris. Je-crois que si le roi de Prusse et notre Fritz ne viennent pas montrer le nez sous les murs de Paris, les Parisiens diront qu'ils sont volés. C'est toujours ennuyeux de préparer un beau dîner et de voir les convives faire

défaut. Quand bien m^me les Prussiens voudraient faire le siège de Paris, leurs boulets ne pourraient atteindre la ville proprement dite. Tout au plus pourraient-ils toucher les dernières maisons des faubourgs, celles qui avoisinent les fortifications. Les Prussiens ne peuvent s'approcher des murs avant de s'être emparés de tous les forts qui protègent la capitale, ce qui est presque impossible. Si le télégraphe vous apprenait que Paris est bombardé, soyez sans inquiétude pour moi; je ne cours pas plus de danger de mourir en héros dans la rue de l'Entrepôt, que si j'étais dans la rue de la Fabrique, à Québec. Du reste, je suis convaincu que les Prussiens ne viendront pas chez nous. MacMahon et Bazaine vont leur donner assez de besogne dans le nord-est de la France pour les empêcher de pousser leur pointe jusque sur les bords de la Seine.

Je finis en vous répétant : Le triomphe définitif restera A la France !

Aux MÊMES.

Paris, G septombro 1870.

Mes chers frères,

Que d'événements douloureux depuis ma dernière lettre ! L'empire n'existe plus, la république est proclamée. Vous verrez dans les journaux que je vous

envoie les détails de cette lutte homérique de quatre jours, qui vient aboutir à l'épouvantable désastre de Sedan.

Quand, samedi après-midi, la nouvelle de la capitulation de l'empereur, avec quarante mille hommes, s'est répandue dans Paris, personne ne voulait y croire, et cependant c'était bien la vérité. Comment cela a-t-il pu se faire? Il serait difficile, en ce moment où les versions les plus insensées sont mises en circulation, de se prononcer sur cet acte qui termine si tristement la carrière de Napoléon ITT.

On dit que ces quarante mille soldats, qui s'étaient battus depuis quatre jours, n'avaient pas mangé depuis trente-six heures, et que Sedan n'avait ni munitions pour se défendre contre les quatre cent cinquante mille Allemands qui l'entouraient, ni provisions pour nourrir seulement dix mille hommes pendant deux jours. Tous les villages à cinq lieues à la ronde ayant été brûlés par les Prussiens, il était impossible de se ravitailler. D'ailleurs, comme un îlot perdu au milieu de l'Océan, ces glorieux débris de l'armée de Mac- Mahon étaient entourés, pressés par les flots toujours grossissants de l'invasion germanique.

Comment cette armée du duc de Magenta, après avoir fait des prodiges d'une valeur titanesque, s'estelle laissé envelopper par les troupes du roi Guillaume? D'abord, il y a une chose qui est évidente aujourd'hui; que Moltke est un stratégiste supérieur aux généraux français, qui, incomparables comme bra-

voure, ne possèdent pas, comme le vainqueur de Sadowa, ce coup d^œil qui sait embrasser un champ de bataille de plusieurs lieues. Cependant Pélan français pourrait compenser ce qui manque aux chefs en science stratégique, si Tarmée se trouvait dans des conditions d'égalité numérique. Malheureusement, depuis que la guerre est commencée, la Prusse a toujours eu en ligne cinq et même sept soldats contre un. Dans la bataille de Sedan, MacMahon avait à lutter, le dernier jour, dans la proportion d'un contre neuf. Si à cela vous ajoutez une artillerie trois fois plus nombreuse, une cavalerie qui est à celle de la France comme dix à un, vous ne vous étonnerez que d'une chose, c'est que l'armée française n'ait pas été anéantie dès le premier jour. Cependant elle a lutté pendant quatre jours, et, le 31, elle était victorieuse sur toute la ligne.

Il faut bien ne pas oublier que, dans la lutte actuelle, ce n'est pas l'armée française qui se bat contre l'armée prussienne, mais toute la nation allemande armée jusqu'aux dents qui vient tomber, comme une masse, sur l'armée française, et non sur la nation, qui n'est pas encore armée.

Le comte de Palikao a commis une grande faute. Au lieu d'appeler sous les drapeaux, immédiatement après Reichshoflfen, tous les anciens militaires, tant mariés que célibataires, il a donné des armes aux célibataires seulement. Les Allemands, au nombre de huit cent mille, ont envahi la France. Dans ce chiffre formidable, les hommes mariés de la landwehr et de la

landsturm comptent au moins pour les deux tiers. Si Palikao avait fait la même chose, MacMahon aurait eu sept cent mille hommes au lieu de cent trente mille. Si l'armée française avait compté seulement trois cent mille hommes, le roi Guillaume serait en ce moment en pleine retraite sur le Rhin.

MacMahon avait cent trente mille hommes, le 29, mais, le 30, il ne lui en restait plus- que quatre-vingtdix mille, le général Failly s'étant laissé surprendre et ayant perdu trois divisions dans le combat de mardi.

Maintenant le nouveau gouvernement va-t-il se hâter de réparer la faute commise par Palikao? Je Pespère, mais les Prussiens s'avancent sur Paris. Dans dix jours, ils seront sous nos murs. Aura-t-on le temps de faire cette levée en masse ?

Quand la levée en masse de toute la France sera faite, aura-t-on assez de fusils et de munitions pour armer la nation? Le salut de la patrie dépend de la solution de ces deux questions.

Avant-hier, dimanche, la république a été, non plus proclamée, mais escamotée, car le corps législatif n'a nullement voté la déchéance de l'empereur. La garde nationale, au lieu de protéger le corps législatif, a jugé à propos d'envahir la salle des séances. Les mémos hommes qui ont fait 48 ont fait 70. Arago, Crémieux, Jules Favre, Garnier- Pages, sont encore membres du gouvernement provisoire. Ils ont fait un 2 décembre à leur manière. Ils ont dissous le corps législatif. On

nous dit, ce matin, que tous les membres de la droite ont été emprisonnés la nuit dernière. Quand on foule aux pieds la légalité au nom de la démagogie, quand ou fait appel à la violence en portant le drapeau rouge, cela s'appelle le peuple qui se lève dans sa majesté. Quels saltimbanques que tous ces démagogues !

Rochefort, sorti de prison, est membre du gouvernement provisoire. On doit bien rire en Europe. Les troupes, peu nombreuses du reste, qui gardaient le palais Bourbon, ont fait cause commune avec la garde nationale. L'armée, vaincue, humiliée, ne peut pardonner à Napoléon de s'être rendu, quand il avait encore quarante mille hommes avec lui. L'empire, s'écroulant sous le poids de la défaite et de ses fautes, pendant les derniers jours, laissait la place libre au parti assez hardi pour s'emparer du pouvoir. Les républicains, qui, depuis le commencement de la guerre, n'ont cessé d'ameuter le peuple de Paris contre l'empire, devaient tout naturellement hériter du pouvoir que Napoléon a laissé tomber de ses mains sous les murs de Sedan.

La république, à ce moment suprême, est un glaive à deux tranchants. Si, comme en 1848, le mouvement révolutionnaire se propage en Italie, en Espagne, en Autriche et en Prusse, il pourra se faire que Guillaume, rappelé chez lui par l'insurrection, se hâte de conclure une paix honorable pour la France. Si, au contraire, l'idée républicaine ne dépasse pas les murs de Paris, alors le gouvernement du 4 septembre aura singuliè-

de bonheur à les écrire pour vous. Il me semblait que nous causions chaque soir ensemble.

Comme je ne sais pas quand je pourrai vous écrire, je commence à noter, chaque soir, les nouvelles et les impressions de la journée. Je ne vous raconterai pas les grands faits du siège, que vous connaîtrez par les journaux, mais seulement les petits faits, les bruits et les cancans.

Mardi soir, 13 septembre 1870. — Aujourd'hui lé général Trochu a passé la revue des gardes nationaux et des mobiles, en tout 400,000 hommes. Les boulevards, de la Bastille à la Madeleine, étaient occupés par la garde nationale. Les Champs-Elysées, de la place de la Concorde à l'Arc de triomphe de l'Étoile, voyaient la garde mobile déployée sur les deux côtés de la grande allée. Le gouverneur de Paris, que j'ai vu passer sur la place du Château-d'Eau, paraît plus jeune que le portrait publié par les journaux illustrés. Les cris de Vive la France ! Vive Trochu ! étaient très nombreux. Celui de Vive la République ! ne m'a pas semblé rencontrer le même écho.

Sur le trottoir, en face de la caserne du Prince- Eugène, en attendant l'arrivée du général Trochu, j'entends autour de moi les cancans les plus absurdes. Les uns disent que Napoléon III n'a capitulé à Sedan que pour donner 80,000 hommes de renfort aux Prussiens, qui doivent le remettre sur le trône quand ils auront pris Paris. Les autres prétendent, au contraire, que ces 80,000 prisonniers de guerre envoyés en Prusse

effrayée de la répabliqae que de l'arrivée des Prussiens. Jusqu'à présent, Tordre le plus parfait règne dans Paris. Attendons.

Je n*ai qu'une confiance médiocre dans le gouvernement provisoire, qui ne compte qu'un seul homme, Trochu. Les autres sont des avocats très forts sur le chapitre des phrases, mais peu ferrés sur les moyens de repousser lïnvasion. Ce qu'il nous faut, c'est un gouvernement sans phrases. Je n'ai pas perdu tout espoir, je crois encore que les Prussiens viendront se briser devant les murs de Paris.

Je pense que Paris ne sera pas encore attaqué la semaine prochaine, et que je pourrai vous écrire avant l'investissement de la capitale, si toutefois les Prussiens peuvent tenter cette opération gigantesque.

A SA MÈRE

13 septembre 1870.

Ma bonne mère,

Je me porte parfaitement bien, mieux, hélas ! que la pauvre France, qui n'a peut-être jamais traversé une crise aussi horrible que celle qui vient de fondre sur elle. Je crois qu'elle sortira de cette douloureuse épreuve, mais ce sera au prix des sacrifices les plus durs et les plus pénibles. Paris est armé jusqu'aux dents et la défense est formidable.

Nous avons deux cent mille hommes de garde nationale, cent cinquante mille de garde mobile et cent quatorze mille de troupes régulières, ce qui fait près de cinq cent mille hommes. Avec cette masse, on peut donner du fil à retordre aux Prussiens.

Nous avons un approvisionnement complet pour deux mois et suffisant pour nourrir deux millions de personnes. Nous ne pouvons donc pas mourir de faim. Nous paierons probablement un peu plus cher.

Personne ne paraît douter un instant de la défaite définitive du roi de Prusse, dont l'armée va se fondre par les pluies et les maladies, sous les murs de Paris.

La chute de Napoléon entraîne celle du pouvoir temporel du pape.

Quand vous recevrez cette lettre, les troupes italiennes seront depuis longtemps à Rome, car Victor- Emmanuel a donné ordre à son armée de franchir la frontière pontificale. Il ne pouvait en être autrement.

Les hommes qui sont aujourd'hui à la tête du gouvernement français ont toujours été des adversaires de la papauté. Membres du corps législatif, ils ont toujours reproché au gouvernement impérial l'appui qu'il donnait à Pie IX.

Non seulement la révolution du 4 septembre va probablement forcer le pape à reprendre le chemin de l'exil, mais encore, dans le midi, elle a servi de prétexte à des violences contre les ministres de la religion. Â Lyon, on a chassé les Visitandines de leur couvent, après avoir volé et pillé. Tout cela est

bien triste et n'annonce rien de bon pour Tayenir. J'ai bien penr de voir la guerre civile snccéder i la latte nationale.

Dimanche, je me sois approché do la sainte table. Plusieurs militaires ont communié en même temps que moi.

Je suis bien content d'apprendre que Mgr Baillargeon continue à aller mieux.

Je serai probablement quelques semaines sans vous écrire et sans recevoir de vos nouvelles, car nous serons sans doute bloqués avant peu. Soyez sans inquiétude.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Votre pauvre enfant.

A LA MÊME

Paris, 18 septembre 1870.

Ma bonne mère,

J'ai reçu, hier soir, votre lettre du 2 courant. Je commençais à désespérer d'avoir de vos nouvelles, vu que les communications sont coupées par les Prussiens. Comme je suis heureux d'apprendre que votre santé est toujours bonne, et combien je remercie Dieu de la faveur qu'il m'accorde en me conservant ma bonne vieille mère !

Pour moi, je me porte bien.

Au moment où vous m'écriviez, vous espériez encore que la victoire allait couronner les efforts de la France. Hélas ! quelques heures après le départ de votre lettre, vous avez dû apprendre la catastrophe de Sedan et la chute de l'empereur. Aujourd'hui nous sommes en république, et les Prussiens campent sous les murs de la capitale. On s'est déjà battu avec les avant-postes.

Ici on est plein d'ardeur et de courage. On ne voit que des chassepots, on n'entend que le son du clairon et le roulement du tambour. Les gardes nationaux font l'exercice, soir et matin, dans les rues. Les munitions ne manqueront pas. Les provisions sont en quantité suffisante pour soutenir un siège de trois mois. Jusqu'à présent, la vie n'est pas plus chère qu'à l'ordinaire. Les fruits sont à un bon marché sans précédent. De magnifiques pêches se vendent un demi-sou, le raisin deux sous la livre. Les maraîchers et jardiniers des environs de Paris ont fait leur récolte en toute h&te pour ne rien laisser à l'ennemi. Ils arrivent en foule à Paris et vendent à n'importe quels prix les fruits qui ne se gardent pas, comme les pêches et les raisins.

Je ne pense pas que la capitale soit bombardée. Il est probable que la paix sera conclue avant qu'on n'arrive à cette extrémité.

Les élections, qui ne devaient avoir lieu que le 16 octobre, se feront le 2 octobre. Le gouvernement a rap« proche la date de la réunion des collèges électoraux

afin de pouvoir légaliser sa position, car le roi de Prusse refuse tie traiter avec la république actuelle, qui n'a été proclamée que par les membres de l'extrême gauche. Si le gouvernement actuel fait la paix et paie l'indemnité que demandent les Prussiens, il est perdu, car les républicains rouges et les partisans de la monarchie se réuniront pour le renverser.

Les troupes italiennes doivent entrer à Rome aujourd'hui. Nos pauvres zouaves canadiens n'auront même pas la gloire d'exposer leur vie pour la défense du Saint-Siège, car il est probable que Pie IX n'opposera aucune résistance à la marche des soldats de Victor-Emmanuel. Triste et déplorable année pour nous, descendants des pionniers français. Nous voyons à la fois la chute du pouvoir temporel et l'invasion de la mère patrie.

Je vous écris dimanche au lieu de lundi, parce que, la ligne du Nord étant coupée, les communications avec l'Angleterre se font maintenant par Saint-Nazaire. Votre dernière lettre a mis plus de deux jours à venir de Londres.

Je commence un journal que je ferai, chaque soir, pendant la durée du siège, pour vous faire connaître les incidents et les bruits qui parviendront à mon oreille.

Je vois que notre pauvre archevêque est toujours bien faible. J'espère pourtant que le bon Dieu nous le conservera.

Je suis allé au bureau de poste en revenant de la

grand'mesee. J'ai appris du chef des dépècheB que l'on eapérait pouvoir communiquer, pendant tout le Biège, avec l'Angleterre, la ligne d'Orléans étant gardée militairement. Ce sera un peu plus long. J'aurai donc le bonheur de continuer â recevoir de vos nouvelles chaque semaine.

Je vous embrasse cent mille fois.

Votre pauvre enfant.

En envoyant à ua famille wn Jtniriial du »iigi: de Pans que nous donnons ci-après, Crémazie l'accompagne de la note suivante qui &ùt comprendra dans quelles conditions ce journal a été écrit.

Je vous envoie aujourd'hui mon journal jusqu'au 19 décembre. J'y ai inséré régulièrement, chaque soir, les impressions de la journée. Vous verrez dans ces pf^es bien des choses qui n'ont existé que dans l'imagination des assiégés, des rumeurs insensées et des cancans absurdes. Séparés par une muraille de fer de la France et de l'univers, nous nous sommes nourris, pendant quatre mois, d'espérances trompeuses et d'illusions décevante». Comme le mirage du désert, la délivrance

2M .IOCB5AL DC CTÊGE DE PABB.

miroitait toujours à do£ yeux, mais elle ne derait jamais devenir une réalité. Il tous faut donc, en lisant ce€ («agee, vous mettre à la place des assiégés qai« pendant près de cinq mois, n'ont entendu d'autre musique que celle du canon et de la fusillade, n'ont connu la situation de la province que par les messages emphatiques* et mensongers de Gambetta.

Non seulement nous ne connaissions pas ce qui se passiût dans les départements, mais nous n'étions même pas renseignés sur les batailles qui se livraient à nos portes: le gouvernement de l'Hôtel de ville nous donnant comme des succès toutes les sorties de Tarmée de Paris, à l'exception de l'affaire du 2 décembre, qui a été glorieuse, mais sans résultat, puisqu'il a fallu rentrer dans Paris le 4 au matin. Maintenant que le voile qui nous cachait le véritable état des choses 80 lève chaque jour davantage, nous pouvons bien dire, avec TEcriture : Ergo en-avinius et ambulavimuH in vlaa faisait. Traduction vulgaire : Nous nous Koninies mis le doigt dans l'œil jusqu'au coude.

J'ai fini, hier, de mettre au net mes notes prises au crayon depuis le lî> décembre. Comme j'écrivais après coup, il m'eût été facile de faire le malin en prédisant une foule de choses arrivées depuis. J'ai copié scrupuleusement mes notes sans rien ajouter et sans rien retrancher.

PuiHsicz-vous y trouver quelque intérêt ! Je suis bien certain que vous n'éprouverez pas autant de plaisir en len lisant, vu le peu de soin de la forme, que j'ai senti

de bonheur à les écrire pour vous. Il me semblait que nous causions chaque soir ensemble.

Comme je ne sais pas quand je pourrai vous écrire, je commence à noter, chaque soir, les nouvelles et les impressions de la journée. Je ne vous raconterai pas les grands faits du siège, que vous connaîtrez par les journaux, mais seulement les petits faits, les bruits et les cancans.

Mardi soir, 13 septembre 1870. — Aujourd'hui lé général Trochu a passé la revue des gardes nationaux et des mobiles, en tout 400,000 hommes. Les boulevards, de la Bastille à la Madeleine, étaient occupés par la garde nationale. Les Champs-Elysées, de la place de la Concorde à l'Arc de triomphe de l'Étoile, voyaient la garde mobile déployée sur les deux côtés de la grande allée. Le gouverneur de Paris, que j'ai vu passer sur la place du Château-d'Eau, parait plus jeune que le portrait publié par les journaux illustrés. Les cris de Vive la Fi-ance ! Vive Trochu ! étaient très nombreux. Celui de Vive la République ! ne m'a pas semblé rencontrer le même écho.

Sur le trottoir, en face de la caserne du Prince- Eugène, en attendant l'arrivée du général Trochu, j'entends autour de moi les cancans les plus absurdes. Les uns disent que Napoléon III n'a capitulé à Sedan que pour donner 80,000 hommes de renfort aux Prussiens, qui doivent le remettre sur le trône quand ils auront pris Paris. Les autres prétendent, au contraire, que ces 80,000 prisonniers de guerre envoyés en Prusse

s'empareront, à un moment donné, des armes de l'ennemi, reviendront en France et tomberont sur l'arrièregarde de l'invasion allemande. Ce que l'on dit de la santé de l'Empereur semble assez plausible. Le pauvre homme est pris par trois maladies terribles, diabète, goutte et maladie de la moelle épinière. Cette dernière affection aurait amené un ramollissement du cerveau, cause des désastres de ces derniers jours. Des voyous parcourent la place du Chàteau-d'Eau en vendant des caricatures où l'insulte basse, triviale, honteuse, est jetée à la famille impériale. Celles qui ont l'impératrice pour sujet frisent souvent, atteignent quelquefois le genre obscène. Tout cela est triste. Je n'ai pas besoin de vous dire que ces saletés ne trouvent d'acheteurs que dans cette lie de la population qui remonte à la surface dans les jours de trouble. Décidément, le peuple souverain n'est pas beau à voir au jour de son triomphe.

Mercredi soir, 14 septembre. — Le matin, temps sombre ; le midi, le soleil se montre. Poussière insupportable. Les rues n'ont pas été arrosées depuis plusieurs jours, les hommes chargés de ce service étant employés au transport du matériel de guerre. Grand émoi dans la rue Vàugirard. Une bande de pignoufs ayant obtenu, on ne sait comment, un ordre de perquisition chez les jésuites, s'est présentée chez les révérends pères et a visité et fouillé toute la maison. Ces aimables drôles prétendaient que ces religieux cachaient des armes, voire même un canon, lesquelles

armes étaient destinées à la réaction. Inutile d^ajouter qu'il n'y avait pas même un pistolet de deux sous dans la maison de la rue Vaugirard. Nos hommes ont dû se retirer avec leur courte honte, si tant il y a que ces gens-là puissent avoir une honte, courte ou longue. L'Empire voyait des républicains partout; la république ne rêve que de réaction. Est-ce que l'on va nous ramener aux beaux jours de 93? Allons-nous être soupçonnés d'être suspects? — Les Prussiens sont à cinq lieues. Les uhlans ont déjà paru dans la plaine Saint-Denis. Pendant ce temps-là, savez-vous à quoi s'occupe le gouvernement provisoire? Il nomme une commission pour changer les noms des rues de Paris. Est-ce assez byzantin ? Il faut cependant rendre justice aux hommes du 4 septembre. Ils travaillent sans relâche à l'armement de Paris et de la France. Ils ont plus fait en quatorze jours que Palikao en un mois. Cela se conçoit. Sous l'Empire, on ne voulait donner des armes qu'aux gens à bons principes, c'est-à-dire dévoués à l'Empire. Aujourd'hui, on distribue des fusils à tout le monde. Je sais bien que plus tard il nous en cuira, quand le peuple souverain de Belleville voudra mettre en pratique les théories socialistes et commu. nistes des clubs. Il tournera contre le gouvernement actuel le chassepot qui lui avait été donné pour chasser l'envahisseur. Pour le moment, la grande question est de sauver Paris, et le pâle voyou de Belleville fera meilleure besogne sur le dos des Prussiens que le bourgeois honnête et tranquille du Marais ou de la rue Vivienne.

On chassera d'abord le Teuton, sauf à se prendre aux cheveux quand le sol ne sera plus souillé par les hordes d'outre- Rhin. Pour en revenir à la commission qui doit changer les noms des rues de Paris, je pense bien que Jules Favre et Gambetta ne tiennent pas absolument à ce changement. Comme tous les gouvernements sortis de l'émeute de la rue, les maîtres actuels de l'Hôtel de ville sont harcelés par les républicains de la veille. Tous les farceurs qui, depuis dix ans, ont passé leur temps dans les brasseries à maudire Napoléon entre deux verres d'absinthe, se posent aujourd'hui en martyrs et racontent la fabuleuse odyssée des malheurs qu'ils ont endurés sous le règne du tyran. Pour se débarrasser des plus importants de ces importuns on tâche de les caser. C'est pour les empêcher d'organiser des manifestations dans le genre de celle du 15 mai 1848 qu'on leur donne un os à ronger. Gare la mine le jour où l'on ne pourra plus placer les martyrs de la deuxième catégorie I Ce jour-là, le gouvernement ne sera plus qu'un affreux réactionnaire et Vinsurrection sera le plus saint des devoirs.

Jeudi soir, 15 septembre. — Sur le boulevard Magenta, j'ai vu défiler ce soir, à 7 heures, une partie du corps d'armée du général Vinoy, qui est arrivé trop tard à Sedan pour prendre part à la bataille. Les soldats, reposés des fatigues de la retraite, ont une allure tout à fait martiale. Les mitrailleuses attiraient surtout l'attention. Le défilé a duré près d'une heure. On dit qu'ils vont établir un camp retranché entre Joinville-

le-Pont et Charenton. Aux acclamations qui saluèrent ces braves troupiers, un malheureux provincial, accompagné de sa fille, a mêlé le cri de Vive VEmpereur / On a manqué l'écharper sur place, pendant que sa fille, folle de terreur, était prise d'une attaque de nerfs. Il ne fait pas bon, en ce moment, d'être bonapartiste. Comme il faut une victime expiatoire, c'est l'Empereur que l'on rend responsable des malheurs de la patrie. Tout le monde dit aujourd'hui que la France était opposée à la guerre, que Napoléon III seul a voulu attaquer la Prusse, afin de mieux asseoir sa dynastie. Pourtant, Paris en masse demandait les bords du Rhin il y a deux mois. Non seulement Paris, mais toute la France a poussé le cri : ^ Berlin ! Depuis 1866, on a reproché chaque jour à l'Empire de n'avoir pas vengé Sadowa. Les journaux de l'opposition n'ont pas cessé un instant de rendre l'Empereur responsable de ce qu'ils appelaient l'humiliation de la France. Malheureusement les Français, impérialistes et républicains, ne soupçonnaient pas la formidable puissance militaire dont la Prusse vient de donner une preuve si rapide et si foudroyante. Napoléon vaincu a tous les torts. Quand on est empereur des Français il ne faut jamais être vaincu, ou, si la victoire fuit votre drapeau, il faut toujours savoir garder la gloire en se faisant tuer à la tête de l'armée. La victoire ou la mort I Un Parisien ne sort pas de là. Aujourd'hui, il y avait dans Pair cette odeur ftcre de bois brûlé qui se produit quelquefois à Québec quand le feu est dans la forêt.

Ce sont les bois des environs de Paris, incendiés par ordre de l'autorité militaire, qui nous envoient ce parfum qui nous prend à la gorge. Comme le charbon, si le siège se prolonge, pourrait devenir rare, on pose dans les rues des appareils destinés à isoler, au besoin, les conduits du gaz des maisons de ceux qui fournissent l'éclairage des rues. Par ce moyen on pourra toujours fournir aux besoins des lampes des rues, en laissant de côté les particuliers, qui s'éclaireront avec de la bougie ou du pétrole. Les commères du voisinage sont afifolées en voyant ces travaux. Elles s'imaginent que l'on mine Paris pour le faire sauter comme la forteresse de Laon. Les journaux manquent de papier. Le Parlement^ VHisioire, le Public, le Volontaire cessent de paraître à cause de cette disette. Les communications sont coupées avec les départements qui alimentent l'imprimerie parisienne. Quelques feuilles s'impriment sur du papier brouillard. Je vous envoie un numéro de la Petite Presse imprimé sur papier à envelopper. C'est bon à conserver comme souvenir du siège de Paris. Villemessant, qui avait si bien blagué les républicains, abandonne la direction du Figaro, qui est vu d'un très mauvais œil aujourd'hui par les hommes au pouvoir. Le barbier endiablé ne compte que médiocrement sur les bons offices de son ancien collaborateur, Rochefort, l'un de nos neuf souverains, qui doit pourtant sa fortune au journal de Villemessant. Vendredi soir, 16 septembre. — Le temps continue à être magnifique. Les nuits sont froides. On parle

d'une victoire remportée par Bazaine. Rien d'officiel cependant. On voit des espions partout. Un jeune Suédois, pensionnaire de la maison, a été arrêté avanthier, dans l'après-midi, sur le boulevard du Prince- Eugène. Comme il parle le français avec un accent étranger très prononcé, un ouvrier qui lui avait adressé la parole a ameuté les passants en criant : C'est un Prussien ! Mort aux espions ! La garde nationale est venue à son secours et l'a conduit au poste et de là à la préfecture. Ce n'est qu'après une détention de trente-six heures qu'il a été mis en liberté, grâce à l'intervention de l'ambassade suédoise. Remarquez que ce jeune homme, comme tous les Scandinaves, déteste la Prusse et voulait s'engager comme volontaire dans l'armée française. La foule est toujours stupide, et je préfère le despotisme du grand Mogol à cette domination brutale des masses. Pour moi, je suis à l'abri de ces algarades, car j'ai maintenant l'accent d'un vieux Parisien. De plus, il paraît que j'ai la tournure d'un officier en retraite, car lorsque je passe devant les stations de voitures, les cochers m'ofifrent leurs véhicules en m'appelant mon capitaine. Après-midi, je suis allé voir la statue de la ville de Strasbourg sur la place de la Concorde. Elle est entièrement couverte de fleurs, et on fait queue pour mettre son nom sur le registre qui doit être offert à l'héroïque capitale de l'Alsace. Le jardin des Tuileries est fermé. Il sert maintenant de camp à la cavalerie. Le palais est transformé en ambulance. Plus de drapeau tricolore. Le drapeau

blanc avec croix rouge de la Convention de Genève flotte mélancoliquement sur le pavillon central, en attendant que les canons prussiens viennent remplir de blessés les salons de Napoléon III. Tandis que de la rue de Rivoli je contemplais campos ubi Napoleo fuit, cinq ou six mille mobiles de la Bourgogne ont passé en chantant un chant de leur pays dont Pair est, i quelques notes près, celui de : En rovlant ma boule. Je n'ai pas pu saisir les paroles. La (Xaire fontaine vient de la Normandie. Nous devons Derrière chez ma tante à la Franche - Comté. En roulant ma houle appartient peut-être à la patrie de Charles le Téméraire.

Samedi, 17 septembre. — Le soir, à huit heures, je reçois les lettres de ma mère et de Joseph, ainsi que les journaux. C'est une heureuse surprise, car je commençais à croire que les communications étaient coupées avec l'Angleterre. Demain j'irai au bureau de poste m'informer si on peut encore expédier des lettres en Amérique. H... est parti pour le Saguenay. J'en suis bien content, car cela va le reposer. Aujourd'hui combats d'avant-postes sous les murs de Paris à l'avantage des Français. Les troupes italiennes sont sous les murs de Rome. Les zouaves veulent résister, mais il est probable que le pape ne se défendra pas. Triste année pour nous Canadiens. Fils de la France, nous assistons à l'humiliation, à l'invasion de la vieille patrie. Catholiques, nous voyons le Saint-Père au pouvoir de ses ennemis et la chute, au moins pour le moment, du

JOURNAL DU BikiE DE PARI8. 273

poOToir temporel. L'avenir est sombre. Eepérona que la Providence noui donnera bientôt des jours meilleurs!

DiHAKCHE, 18 septembre. — Temps doux comme au mois de juillet. Il nous faudrait de la pluie et du froid afin d'épuiser les Prussiens. Aujourd'hui, à l'église, il y avait benucoup plu» d'hommes que d'ordinaire. Habituellement, sur cent ^lersonnes qui assistent aux of&ces le sexe fort mais laid en compte cinq ou six. Ce matin, à la messe de dix heures, il y avait presque autant d'hommes que de femmes. D'où viennent ces fidèles? De la province qui se réfugie A Paris. liPn Parisiens, en présence des balles et des obus prussiens, ont-ils retrouve au fond de leurs cœurs la foi de leurs pères? Après avoir jeté au bureau de poste ma lettre et des journaux, je fais une promenade sur les boulevards. Comme aux jours les plus calmes, les trottoirs sont encombrés de familles endimanchées, les cafés sont pleins, et les moblots blafçuent et rient comme si les Prussiens étaient à Berlin et non pas sous tes murs de Paris. Au coin de la rue Vivienne, à la librairie Lacroix, je vois affichée une liste d'ouvrapes qui, publiés en Belgique, n'avaient pu entrer en France sous l'empire. Ces productions, dont les titres seuls font deviner les infamies qu'elles renferment, sont dirigées. les unes contre le pape, les autres contre l'empereur. Naturellement, la république s'empresse d'autoriser la vente de tous ces livres. — Il paraît que l'on s'est battu près de Vincennes. Tous les voisins sont aux portes et

commentent les rencontres de la journée, qui semblent avoir été favorables aux armes de la France.

Lundi soir, 19 septembre. — Le temps est toujours trop beau. Décidément les Prussiens ont toutes les chances. Il n'y a pas eu d'engagement sérieux hier; seulement quelques escarmouches entre uhlans et francs- tireurs. Les Prussiens sont à Versailles, ils campent dans le parc. Le grand et le petit Trianon sont occupés par l'état-major. Les vandales respecteront-ils les richesses artistiques de ce palais sans rival? Le général Ambert a été arrêté parce qu'il ne voulait pas crier : Vive la république ! Cette arrestation, faîte par les gardes nationaux, n'a pas été maintenue par l'autorité. Cependant, pour obéir à la pression de la démagogie, le gouvernement a destitué le général. A comp* ter d'aujourd'hui, le service des postes est interrompu, la ligne de l'Ouest ayant été coupée hier par les Prussiens. J'ai bien peur que ma lettre d'hier ne vous parvienne pas. L'employé du bureau de poste de la rue de Bondy est un monsieur bien informé. Il me dit que non seulement ma lettre partira, mais encore que les communications resteront ouvertes avec l'Angleterre pendant toute la durée du siège, et, le même jour, les voies ferrées sont coupées par l'ennemi. Il paraît que, sous la république comme sous le tyran, les informations officielles laissent quelquefois à désirer. Je suis allé faire un tour sur le boulevard Saint-Martin. Dans certains endroits on peut à peine passer sur le trottoir. Les mobiles, fatigués de l'exercice matinal, sont éten-

dos sur le bitume et dorment au soleil comme des lézards ou des lazzaroni. Au moment où je vous écris on entend le canon. Je vais aller voir ce qui se passe. — 9} heures. — J'arrive de la place du Château- d'Eau, qui est couverte de monde. A part quelques femmes effarées, l'attitude du peuple est calme. On s'est battu toute la journée, sans succès le matin, victorieusement le soir; voilà ce que je puis démêler dans les récits contradictoires de quelques soldats qui arrivent des fortifications. Pas de détails officiels, beaucoup de cancans. Les coups de canon qui continuent à retentir du côté de Saint-Denis ont pour but de chasser les Prussiens des bois voisins où ils veulent s'établir. Le ton de certains journaux religieux me semble bien étrange. Je comprends que les républicains éreintent le régime qui vient de tomber. Pendant dix-huit ans, ils ont été criblés d'amendes et de mois de prison, ils prennent leur revanche, c'est tout naturel. Mais que k Monde, PUnivers, V Union viennent nous parler de la tyrannie de Napoléon TIT, des charmes de la liberté, j'avoue que je n'y comprends plus rien. Comme dans le Barbier de SiviUej je me demande : Qui diable trompe-t-on

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