‹ OEuvres complètes de Octave Crémazie, publiées sous le patronage de l'Institut canadien de QuébecChapitre 37 sur 42 · I.E VEK · texte numérisé non relu

I.E VEK

" Que t'avait fait Toiseau, celte lyre qui chante

" Un hymne doux et solennel ?

*' Que t'avait fait la fleur, la fleur frêle et charmante

" Keflétant les splendeurs du ciel ?

'* Pourtant tu la brisais dans ta course insensée, " Comme un enfant brise un jouet,

'' Et tu foulais aux pieds la pauvre délaissée, " Sans lui donner même im regret.

*' Courbé par le malheur, isolé, sans défense,

" Quand tu marchais silencieux ** £t cherchais en pleurant, pour calmer ta souffranbe,

" Un rayon d'espoir dans les cieux,

*^ Que faisaient tes amis, tes amis de la terre, " Qu'autrefois nourrissait ta main ?

" De leurs traits acérés augmentant ta misère, ** Ils te frappaient de leur dédain !

" En torturant ton corp*. moi le Ver, moi le Maître, *• Ton cor|>s \\u\ fut mon ennemi,

'* Kn rcMulant an n»'ant cotte f>art de ton être, " O mort, je suis l)i(»n ton ami !

'' Car cette mort du mort, de cette chair flétrie " Que ton âme vient de quitter,

" f"est le dernier rayon du soleil de la vie, " Puis<iuo souffrir c'est exister.''

Mais ici du vieux mort la voix faible, indécise, S*» tut ; puis on le vit, frissonnant sous la brise. Rajuster son linceul déchin' par le vent ; Sur sa main décharnée il appuya sa tête Comme pour roi)Oser sa pensée inquiète ; Puis il n»prit bientôt son récit émouvant.

— " Ils parlèrent oncor les deux causeurs funèbres, " Ils parlèrent longtemps, et l'écho das ténè])res *' Aux toml^eaux apportait les notes do leur chant. " Mais bientôt cependant un solennel silence " Remplaça ce duo d'angoisse et de vengeance, " Puis le cri seul du Ver s'éleva triomphant.

*' Horrible fut ce cri. Se levant dans ma bière, " Tous mes vers, réveillés à ce cri do leur frère, " Répondirent soudain en torturant ma chair, " Et de tous les tombeaux une clameur immense " l>e douleur et d'effroi, d'horreur et de souffrance, " S'éleva comme un chant qui monte de l'enfer."

Et le vieux mort se tut La lune haute et pâle, Illuminant le ciel de ses rayons d'opale Eclairait les trois morts de ses douces clarté. Le chemin Saint-Louis était désert et morne ; Un luguhre corbeau, posé sur une borne, Salua les passants de ses cris attristés.

Montmorency roulait ses vagues mugissantes ; lies bruits mystérieux des forêts ondoyantes Semblaient le chant lointain d'une immense douleur ; Et les chantres des bois, cachés dans le feuillage, Avaient pour ce soir-là changé leur doux ramage Pour le cri fJEiuve et dur qu'inspire la terreur.

Les trois morts s'en allaient suivant la même voie ; Attiré par leur chair, seul, un oiseau de proie, Des yeux ardents cherchait Pinstant de les saisir. Les arrêtant soudain dans leur marche tremblante, I^a voix du jeune mort s'éleva frémissante, Faible comme un écho, triste comme un soupir :

— " Ce cadavre flétri, rebut do la nature,

" Boue infecte où le Ver trouve sa nourriture,

*' Ce mort auquel le Ver disait : Je suis le Roi !

" Ce foyer dégoûtant de honte et de misère,

** Ce pauvre enfant qui crut aux larmes de sa mère,

" Compagnons du tombeau, ce cadavre, c'est moi !

*' L'océan de douleurs que l'on nomme la tombe, " L'impénétrable nuit, la nuit lourde qui tombe

'' Sur nos os décharnés comme un manteau do plomb ; " Les formidables voix qui montent de l'abîme, " Le Ver, ce roi-bourreau, qui vit de sa victime ; " Tout ce je ne sais quoi qui n'a pas môme un nom,

" Me faisait moins de mal que cette voix stridente " Du Vor qui déchirait de sa morsure ardente '' Ce souvenir sacré, dernier reste du cœur ! *' Douter si l'être pur à qui l'on doit la vie '* Sur son fils verso encore une larme bénie : " Quel tourment de l'enfer égale cette horreur ?

" Ah ! qui dQnc dois-je croire, effroyable mystère ! " La parole du Ver ou l'amour de ma mère ?... *• Venez, la neuvième heure a déjà retenti ; " Allons, allons frapper au seuil de ces demeures " Où coulèrent, hélas ! nos plus charmantes heures, " Et nous saurons bientôt si le Ver a menti."

Québec, octobre 1862.

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