ACTE m, SCENE I
Qu'un trisie honneur m'avoit fardée, Surprenantes horreurs, épouvantable idée,
Qui tantôt ne m'ébranliez pas, Que l'on vous conçoit mal quand on vous envisage
Avec un peu d'eloigneraent!
Qu'on vous méprise alors! qu'on vous brave aisément!
Mais que la grandeur de courage
Devient d'un difficile usage
Lorsqu'on touche au dernier moment I
Ici seule, et de toutes parts
A mon destin abandonnée; Ici que je n'ai plus ni parens . ni Phinée,
Sur qui détourner mes regards, L'attente de la mort de tout mon cœur s'emparo
Il n'a qu'elle à considérer; Et, quoi que de ce monstre il s'ose figurer,
Ma constance qui s'y prépare
Le trouve d'autant plus barbare
Qu'il diffère à me dévorer.
Étrange eflet de mes malheurs !
Mon âme traînante , abattue , N'a qu'un moment à vivre , et ce moment me tua
A force de vives douleurs.
Ma frayeur a pour moi mille mortelles feintes,
Cependant que la mort me fuit; Je pâme au moindre vent, je meurs au moindre bruit
Et mes espérances éteintes
N'attendent la fin de mes craintes
Que du monstre qui les produit.
Qu'il tarde à suivre mes désirs!
l'.t que sa cruelle paresse A ce cœur dont ma flamme est encor la maîtresso
Coûte d'amers et longs soupirs!
0 toi, dont jusqu'ici la douceur m'a suivie,
Va-t'en, souvenir indiscret; Et, cessant de me faire un entretien secret
De ce prince qui m'a servie,
Laisse-moi sortir de la vie
Avec un peu moins de regret.
C'est assez que tout l'univers
Conspire à faire mes supplices :
Ne les redouble point, toi qui fus mes délices,
En me montrant ce que je perds; Laisse-moi....
Corneille m lO
J(l6 ANDROMÈDE.