SCÈNE I. — PHINÉE , AMMON
A M MON
Vos amis assemblés brûlent tous de vous suivre, Et Junon dans son temple entre vos mains le livre. Ce rival, presque seul au pied de son autel, Semble attendre à genoux l'honneur du coup mortel. Là, comme la déesse agréera la victime, Plus les lieux seront saints, moindre en sera le crime; Et son aveu changeant de nom à l'attentat, Ce sera sacrifice au lieu d'assassinat.
Corbeille m H
162 ANDROMÈDE
PHINÊE.
Que me sert que Junon, que Neptune propice, Que tous les dieux ensemble aiment ce sacrifice, Si la seule déesse à qui je fais des vœux Ne m'en voit que d'un œil d'autant plus rigoureux. Et si ce coup, sensible au cœur de l'inhumaine, D'un injuste mépris fait une juste haine?
Ami, quelque fureur qui puisse m'agiter, Je cherche à l'acquérir, et non à l'irriter; Et m'immoler l'objet de sa nouvelle flamme. Ce n'est pas le chemin de rentrer dans son âme.
AMMON
Mais , seigneur , vous touchez à ce moment fatal Qui pour jamais la donne à cet heureux rival. En cette extrémité que prétendez-vous faire?
PHIXÉE.
Tout, hormis l'irriter: tout, hormis lui déplaire : Soupirer à ses pieds, pleurer à ses genoux. Trembler devant sa haine, adorer son courroux.
AMMON
Quittez, quittez, seigneur, un respect si funeste; Otez-vous ce rival, et hasardez le reste : En dût-elle à jamais dédaigner vos soupirs, La vengeance elle seule a de si doux plaisips....
PHINÉE
N'en cherchons les douceurs , ami , que les dernières.
Rarement un amant les peut goûter entières;
Et, quand de sa vengeance elles sont tout le fruit,
Ce sont fausses douceurs que l'amertume suit.
La mort de son rival, les pleurs de son ingrate,
Ont bien je ne sais quoi qui dans l'abord le flatte;
Mais de ce cher objet s'en voyant plus haï.
Plus il s'en est flatté , plus il s'en croit trahi.
Sous d'éternels regrets son âme est abattue ,
Et sa propre vengeance incessamment le tue.
Ce n'est pas que je veuille enfin la négliger : Si je ne puis fléchir, je cours à me venger; Mais souffre à mon amour, mais souffre à ma foiblesse» Encore un peu d'eff'ort auprès de ma princesse. Un amant véritable espère jusqu'au bout, Tant qu"il voit un moment qui peut lui rendre tout. L'inconstante, peut-être encor tout étonnée, N'étoit pas bien à soi quand elle s'est donnée : Et la reconnoissance a fait plus que l'amour En faveur d'une main qui lui rendoit le jour. Au sortir du péril, pâle encore et tremblante, L'image de la mort devant les yeux errante,