‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 152 sur 343 · ÉPITRE A M. DE ZUYLICHEM · texte numérisé non relu

ÉPITRE A M. DE ZUYLICHEM

que '. Deux de ses rivaux sont trop jaloux de leur rang pour se commettre avec lui , et trop généreux pour lui dresser quelque supercherie. Le mépris qu'ils en fout, sur l'incertitude de son origine, ne détruit point en eux l'estime de sa valeur, et se change en respect sitôt qu'ils le peuvent soupçonner d'être ce quil est véritablement, quoiqu'il ne le sache pas. Le troisième lie la partie avec lui , mais elle est incontinent rompue par la reine : et quand même elle s'achèveroit par la perte de sa vie , la mort d'un ennemi par un ennemi n'a rien de pitoyable ni de terrible, et par conséquent rien de tragique. Il a de grands déplaisirs, et qui semblent vouloir quelque pitié de nous , lorsqu'il dit luimême à une de ses maîtresses :

Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines ;

mais nous ne voyons autre chose dans les comédies q le des amans qui vont mourir, s'ils ne possèdent ce qu'ils aiment, et de semblables douleurs ne préparent aucun effet tragique: on ne peut dire qu'elles aillent au-dessus de la comédie. Il tombe dans Tunique malheur qu'il appréhende : il est découvert pour fils d'un pécheur ; mais . en cet état même . il n'a garde de nous demander notre pitié, puisqu'il s'offense de celle de ses rivaux. Ce n'est point un héros à la mode d'Euripide, qui les habilloit de lambeaux pour mendier les larmes des spectateurs ; celui-ci soutient sa disgrâce avec tant de fermeté , qu'il nous imprime plus d'admiration de son grand courage , que de compassion de son infortune. Nous la craignons pour lui avant qu'elle arrive, mais cette crainte n'a sa source que dans l'intérêt que nous prenons d'ordinaire à ce qui touche le premier acteur, et se peut Toxigev inter communia utriusque dramatis , a.ussi bien que la reconnoissance qui fait le dénoùment de cette pièce. La crainte tragique ne devance pas le malheur du héros, elle le suit; elle n'est pas pour lui , elle est pour nous ; et se produisant par une prompte application que la vue de ses malheurs nous fait faire sur nous-mêmes , elle purge en nous les passions que nous en voyons être la cause. Enfin je ne vois rien en ce poème qui puisse mériter le nom de tragédie, si nous ne voulons nous 3ontenter de la définition qu'en donne Averroès^, qui l'appelle simplement un art de louer. En ce cas, nous ne lui pourrons dénier ce titre sans nous aveugler volontairement , et ne vouloir pas voir que toutes ses parties ne sont qu'une peinture des puissantes impressions que les rares qualités d'un honnête homme font sur toutes sortes d'esprits, qui est une façon de louer assez ingénieuse et hors du commun des panégyriques. Mais j'aurois mauvaise grâce de me prévaloir d'un auteur arabe, que je ne connois que sur la foi d'une traduction latine: et, puisque sa

faraphrase abrège le texte d'Aristote en cet article , au lieu de étendre, je ferai mieux d'en croire ce dernier, qui ne permet point à cet ouvrage de prendre un nom plus relevé que celui de comédie. Ce n'est pas que je n'aie hésite quelque temps, sur ce que je n'y voyois rien qui pût émouvoir à rire. Cet agrément a Hé jusqïici tellement de la pratique de la comédie, que beau-

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