‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 159 sur 343 · ACTE I, SCENE HI · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE HI

D. ISABELLE

C'est comme il faut m'aimer. Et don Alvar de Lune?

D. ALVAR

Je ne vous ferai point de harangue importune. Choisissez hors des trois, tranchez absolument; Je jure d'obéir, madame, aveuglément.

D. ISABELLE

Sous les profonds respects de cette déférence Vous nous cachez peut-être un peu d'indifférence; Et, comme votre cœur n'est pas sans autre amour, Vous savez des deux parts faire bien votre cour.

D. ALVAR

Madame....

D. ISABELLE

C'est assez; que chacun prenne place.

{Ici les trois reines prennent chacune un fauteuil . et . après que les trois comtes et le reste des grands qui sont pre'sens se sont assis sur des hancs préparés exprès, Carlos^ y voyant une place vide, s'y veut seoir, et D. ilanrique l'en empêche.)

D. MANRIQUE

Tout beau, tout beau, Carlos ! d'où vous vient cette au J ace? Et quel titre en ce rang a pu vous établir?

CARLOS

J'ai vu la place vide . et cru La bien remplir.

D. MANRIQUE

Un soldat bien remplir une place de comte !

CARLOS

Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte. Depuis plus de six ans il ne s'est fait combat Qui ne m'ait bien acquis ce grand nom de soldat : J'en avois pour témoin le feu roi votre frère, Madame; et par trois fois....

Nous vous avons vu faire.

Et savons mieux que vous ce que peut votre bras.

D. ISABELLE

Vous en êtes instruits, et je ne la suis pas: Laissez-le me l'apprendre. Il importe aux monarques Qui veulent aux vertus rendre de dignes marques, De les savoir connoître , et ne pas ignorer Oeux d'entre leurs sujets qu'ils doivent honorer.

D. MANRIQUE

Je ne me croyois pas être ici pour l'entendre.

D. ISABELLE

Comte, encore une fois, laissez-le me l'apprendre. Nous aurons temps pour tout. Et vous, pa'lez, Carlos.

CARLOS

Je dirai qui je suis, madame, en peu de mots.

On m'appelle soldat : je fais gloire de l'être ; Au feu roi par trois fois je le fis bien paroître. L'étendard de Castille , à ses yeux enlevé, Des mains des ennemis par moi seul fut sauvé : Cette seule action rétablit la bataille, Fit rechasser le Maure au pied de sa muraille, Et. rendant le courage aux plus timides cœurs, Rappela les vaincus, et défit les vainqueurs. Ce même roi me vit dedans l'Andalousie Dégager sa personne en prodiguant ma vie. Quand, tout percé de coups, sur un monceau de mûris, Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps, Qu'enfin autour de lui ses troupes ralliées, Celles qui l'enfêrmoient furent sacrifiées; Et le même escadron qui vint le secourir Le ramena vainqueur, et moi prêt à mourir. Je montai le premier sur les murs de Séville, Et tins la brèche ouverle aux troupes de Castille.

Je ne vous parle point d'assez d'autres exploits. Qui n'ont pas pour témoins eu les yeux de mes rois. Tel me voit et m'entend, et me méprise encore. Qui gémiroit sans moi dans les prisons du Maure.

D. MANRIQUE

Nous parlez-vous, Carlos, pour don Lope et pour moi?

CARLOS

Je parle seulement de ce qu'a vu le roi , Seigneur; et qui voudra parle à sa conscience. Voilà dont le feu roi me promit récompense; Mais la mort le surprit comme il la résolvoit.

D. ISABELLE

Il se fût acquitté de ce qu'il vous devoit; Et moi, comme héritant son sceptre et sa couronne, Je prends sur moi sa dette, et je vous la fais bonne ! Seyez-vous, et quittons ces petits différends.

D. LOPE

Souffrez qu'auparavant il nomme ses parens.

Nous ne contestons point l'honneur de sa vaillance,

Madame; et s'il en faut notre reconnoissance.

Nous avouerons tous deux qu'en ces combats derniers

L'un et l'autre, sans lui, nous étions prisonniers;

Mais enfin la valeur, sans l'éclat de la race,

N'eut jamais aucun droit d'occuper cette place.

CARLOS

Se pare qui voudra du nom de ses aïeux :

Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux;

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