‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 160 sur 343 · ACTE I, SCENE UI · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE UI

Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître, Et suis assez connu sans les faire connoître. Mais, pour en quelque sorte obéir à vos lois, Seigneur, pour mes parens je nomme mes exploits; Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père.

D. LOPE

Vous le voyez, madame, et la preuve en est claire; Sans doute il n'est pas noble.

D. ISABELLE

Eh bien ! je l'anoblis, Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit fils. Qu'on ne conteste plus.

D. MANRIQUE

Encore un mot, de grâce.

D. ISABELLE

Don Manrique , à la fin , c'est prendre trop d'audacG. Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez?

D. MANRIQUE

Oui, mais ce rang n'est dû qu'aux hautes dignités; Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.

D. ISABELLE , à Carlos.

Eh bien ! seyez-vous donc, marquis de Santillane, Comte de Peiîafiel , gouverneur de Burgos. Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos? Vous reste-t-il encor quelque scrupule en l'âme?

{D. Manrique et D. Lope se lèvent , et Carlos se sied.)

Achevez, achevez; faites-le roi, madame :

Par ces marques d'honneur l'élever jusqu'à nous,

C'est moins nous l'égaler que l'approcher de vous.

Ce préambule adroit n'étoit pas sans mystère;

Et ces nouveaux sermens qu'il nous a fallu faire

Montroient bien dans votre âme un tel choix préparé.

Enfin vous le pouvez, et nous l'avons juré.

Je suis prêt d'obéir; et, loin d'y contredi e ,

Je laisse entre ses mains et vous et votre empire.

Je sors avant ce choix, non que j'en sois jaloux,

Mais de peur que mon front n'en rougisse pour vous.

D. ISABELLE

Arrêtez, insolent : votre reine pardonne Ce qu'une indigne crainte imprudemment soupçonne; Et, pour la démentir, veut bien vous assurer Qu'au choix de ses États elle veut demeurer; Que vous tenez encor même rang dans son âme; Qu'elle prend vos transports pour un excès de flamme, Et qu'au lieu d'en punir le zèle injurieux. Sur un crime d'amour elle ferme les yeux.

l92 DON SANCHE.

D. MANRIQUE

Madame, excusez donc si quelque antipathie....

D. ISABELLE

Ne faites point ici de fausse modestie; J'ai trop vu votre orgueil pour le justifier, Et sais bien les moyens de vous humilier.

Soit que j'aime Carlos , soit que par simple estime Je rende à ses vertus un honneur légitime , Vous devez respecter, quels que soient mes desseins, Ou le choix de mon cœur , ou l'œuvre de mes mains. Je Tai fait votre égal: et quoiqu'on s'en mutine, Sachez qu'à plus encor ma faveur le destine. Je veux qu'aujourd'hui même il puisse plus que moi : J'en ai fait un marquis, je veux quïl fasse un roi. S'il a tant de valeur que vous-mêmes le dites, Il sait quelle est la vôtre, et connoît vos mérites. Et jugera de vous avec plus de raison Que moi, qui n'en connois que la race et le nom. Marquis , prenez ma bague . et la donnez pour marque Au plus digne des trois, que j'en fasse un monarque. Je vous laisse y penser tout ce reste du jour.

Rivaux, ambitieux, faites-lai votre cour : Qui me rapportera l'anneau que je lui donne Recevra sur-le-champ ma main et ma couronne.

Allons , reines , allons , et laissons-les juger De quel côté l'amour avoit su m'engager.

Page 1