‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 203 sur 343 · ACTE 1, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE I

LAODICJ^.

Je ne veux point clouter que sa vertu romaine

N'embrasse avec chaleur l'intérêt de la reine :

Annibal, qu'elle vient do lui sacrifier,

L'engage en sa querelle, et m'en fait défier.

Mais, seigneur, jusqu'ici j'aurois tort de m'en plaindre

Et. quoi qu'il entreprenne, avez-vous lieu de craindre

Ma gloire et mon amour peuvent bien peu sur moi ,

S'il faut votre présence à soutenir ma foi,

Et si je puis tomber en celte frénésie

De préférer Attale au vainqueur de l'Asie;

Attale, qu'en otage ont nourri les Romains.

Ou plutôt qu'en esclave ont façonné leurs mains,

Sans lui rien mettre au cœur qu'une crainte servile

Qui tremble à voir un aigle, et respecte un édile!

NICOMÈDE

Plutôt, plutôt la mort, que mon esprit jaloux Forme des sentimens si peu dignes de vous. Je crains la violence, et non votre foiblesse; Et si Rome une fois contre nous s'intéresse....

LAODJCE.

Je suis reine, seigneur; et Rome a beau tonner, Elle ni votre roi n'ont rien à m'ordonner : Si de mes jeunes ans il est dépositaire, C'est pour exécuter les ordres de mon père: 11 m'a donnée à vous, et nul autre que moi N'a droit de l'en dédire, et me choisir un roi. Par son ordre et le mien, la reine d'Arménie Est due à l'héritier du roi de Bithynie, Et ne prei'.dra jamais un cœur assez abject Pour se laisser réduire à l'hymen d'un sujet. Mettez-vous en repos.

NICOMÈDE

Et le puis-je, madame, Vous voyant exposée aux fureurs d'une femme, Qui, pouvant tout ici, se croira tout permis Pour se mettre en état de voir régner son fils? 11 n'est rien de si saint qu'elle ne fasse enfreindre. Qui livroit Annibal pourra bien vous contraindre, Et saura vous garder même fidélité Qu'elle a gardée aux droits de l'hospitalité.

LAODICE

Mais ceux de la nature ont-ils un privilège Qui vous assure d'elle après ce sacrilège? Seigneur, votre retour, loin de rompre ses coups, Vous expose vous-même, et m'expose après vous. Comme il est fait sans ordre, il passera pour crime

Et vous serez bientôt la première victime

Que la mère et le fils, ne pouvant m'ébranler,

Pour m'ôler mon appui se voudront immoler.

Si j'ai besoin de vous de peur qu'on me contraigne,

J'ai besoin que le roi, qu'elle-même vous craigne.

Retournez à l'armée, et pour me protéger

Montrez cent mille bras tout prêts à me venger.

Parlez la force en main , et hors de leur atteinte :

S'ils vous tiennent ici, tout est pour eux sans crainte;

Et ne vous flattez point ni sur votre grand cœur,

Ni sur l'éclat d'un nom cent et cent fois vainqueur;

Quelque haute valeur que puisse être la vôtre.

Vous n'avez en ces lieux que deux bras comme un autre

Et . fussiez-vous du monde et l'amour et l'effroi ,

Quiconque entre au palais porte sa tête au roi.

Je vous le dis encor. retournez à l'armée;

Ne montrez à la cour que votre renommée;

Assurez votre sort pour assurer le mien;

Faites que l'on vous craigne . et je ne craindrai rien.

NICOMÈDE

Retourner à l'armée! ah! sachez que la reine La sème d'assassins achetés par sa haine. Deux s'y sont découverts, que j'amène avec moi Afin de la convaincre et détromper le roi. Quoiqu'il soit son époux, il est encor mon père; Et. quand il forcera la nature à se taire, Trois sceptres à son trône attachés par mon bras Parleront au lieu d'tUe , et ne se tairont pas. Que si notre fortune à ma perle animée La prépare à la cour aussi bien qu'à l'armée , Dans ce péril égal qui me suit en tous lieux . M'envierez-vous l'honneur de mourir à vos yeux?

LAODICE

Non, je ne vous dis plus désormais que je tremble, Mais que, s'il faut périr, nous périrons ensemble.

Armons-nous de courage, et nous ferons trembler Ceux dont les lâchetés pensent nous accabler. Le peuple ici vous aime, et hait ces cœurs infâmes; Et c'est être bien fort que régner sur tant d'âmes. Mais votre frère Attale adresse ici ses pas.

NICOMÈDE

Il ne m'a jamais vu; ne me découvrez pas.

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