SCENE III. — PRUSIAS, NICOMÈDE , ARASPE
PRUSIAS
Nicomède , en deux mots , ce désordre me fâche. Quoi qu'on t'ose imputer, je ne te crois point lâche; Mais donnons quelque chose à Rome qui se plaint, Et tâchons d'assurer la reine qui te craint. J'ai tendresse pour toi, j'ai passion pour elle; Et je ne veux pas voir cette haine éternelle, Ni que des sentimens que j'aime à voir durer Ne régnent dans mon cœur que pour le déchirer. J'y veux mettre d'accord l'amour et la nature, Être père et mari dans cette conjoncture...
NICOMÈDE
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ? Ne soyez l'un ni l'autre.
PRUSIAS
Et que dois-je être?
NICOMÈDE
Roi.
Reprenez hautement ce noble caractère.
Un véritable roi n'est ni mari ni père; Il regarde son trône, et rien de plus. Régnez; Rome vous craindra plus que vous ne la craignez \ Malgré cette puissance et si vaste et si grande , Vous pouvez déjà voir comme elle m'appréhende, Combien en m.e perdant elle espère gagner, Parce qu'elle prévoit que je saurai régner.
PRUSIAS
Je règne donc, ingrat! puisque tu me l'ordonnes; Choisis, ou Laodice, ou rae> quatre couronnes : Ton roi fait ce partage entre ton frère et toi; Je ne suis plus ton père, obéis à ton roi.
NICOMÈDE
Si vous étiez aussi le roi de Laodxe,
Pour l'ollVir à mon choix avec quelque justice,
Je vous demanderois le loisir d'y penser :
Mais enfin pour vous plaire, et ne pas l'offenser,
J'obéirai, seigneur, sans répliques frivoles,
4 . Ce morceau sublime , jeté dans celle comédie, fait voir combien le reste est peiil. Il n'y a peut-être rien de plus beau dans les meilleures pièces de Corneille. [Voltaire.)
NICOMEDE
A vos intentions, et non à vos paroles.
A ce frère si cher transportez tous mes droits Et laissez Laodice en liberté du choix. Voilà quel est le mien.
PRUSIAS
Quelle bassesse d'âme Quelle fureur t'aveugle en faveur d'ur-e femme! Tu la préfères, lâche! à ces prix glorieux Que ta valeur unit au bien de tes aïeux ! Après cette infamie es-tu digne de vivre ?
Je crois que votre exemple est glorieux à suivre : Ne préférez-vous pas une femme à ce fils Par qui tous ces États aux vôtres sont unis?
PRUSIAS
Me vois-tu renoncer pour elle au diadème?
NICOMÈDE
Me voyez-vous pour l'autre y renoncer moi-même?
Que cédé-je à mon frère en cédant vos États?
Ai-je droit d'y prétendre avant votre trépas?
Pardonnez moi ce mot. il est fâcheux à dire :
Mais un fnonarque enfin comme un autre homme expire
Et vos peuples alors, ayant besoin d'un roi,
Voudront choisir peut-être entre ce prince et moi.
Seigneur, nous n'avons pas si grande ressemblance, Qu'il faille de bons yeux pour y voir différence; Et ce vieux dro't d'aînesse est souvent si puissant, Que pour remplir un trône il rappelle un absent. Que si leurs sentimens se règlent sur les vôtres, Sous le joug de vos lois j'en ai bien rangé d'autres; Et, dussent vos Romains en être encor jaloux. Je ferai bien pour moi ce que j'ai fait pour vou?.
PRUSIAS
J'y donnerai bon ordre.
NICOMÈDE
Oui . si leur artifice De votre sang par vous se fait un sacrifice; Autrement vos Etats à ce prince livrés Xe seront en ses mains qu'autant que vous vivre?. Ce n'est point en secret que je vous le déclare; Je le dis à lui-même . afin qu'il s'y prépare : Le voilà qui m'entend.
PRUSIAS
Va, sans verser mon sang.
Je saurai bien, ingrat! l'assurer en ce rang; Et demain..,.