‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 25 sur 343 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

Pardonnez-moi ce mot qui viole un oubli

Que la paix entre nous doit avoir établi.

Le feu qui semble éteint souvent dort sous la cendre;

Qui l'ose réveiller peut s'en laisser surprendre;

Et je mériterois qu'il me pût consumer,

5i je lui fournissois de quoi se rallumer,

SÉLEUCUS

Pouvez-vous redouter sa haine renaissante, S'il est en votre main de la rendre impuissante? Faites un roi, madame, et régnez avec lui; Son courroux désarmé demeure sans appui. Et toutes ses fureurs sans effet rallumées Ne pousseront en l'air que de vaines fumées. Mais a-t-elle intérêt au choix que vous ferez , Pour en craindre les maux que vous vous figurez? La couronne est à nous: et. sans lui faire injure, Sans manquer de respect aux droits de la nature, Chacun de nous à l'autre en peut céder sa part, Et rendre à votre choix ce qu'il doit au hasard. Qu'un si foible scrupule en notre faveur cesse : Votre inclination vaut bien un droit d'aînesse. Dont vous seriez traitée avec trop de rigueur. S'il se trouvoit contraire aux vœux de votre cœur. On vous applaudiroit q^uand vous seriez à plaindre; Pour vous faire régner ce seroit vous contraindre , Vous donner la couronne en vous tyrannisant. Et verser du poison sur ce noble présent. Au nom de ce beau feu qui tous deux nous consume.. Princesse, à notre espoir ôtez cette amertume; Et permettez que l'heur qui suivra votre époux Se puisse redoubler à le tenir de vous.

RODOGUNE

Ce beau feu vous aveugle autant comme il vous brûle;

Et, tâchant d'avancer, son effort vous recule.

Vous croyez que ce choix que l'un et l'autre attend

Pourra faire un heureux sans faire un mécontent;

Et moi, quelque vertu que votre cœur prépare.

Je crains d'en faire deux si le mien se déclare :

Non que de l'un et l'autre il dédaigne les vœux;

•le tiendrois à bonheur d'être à l'un de vous deux;

Mais souffrez que je suive enfin ce qu'on m'ordonne :

Je me mettrai trop haut s'il faut que je me donne;

Quoique aisément je cède aux ordres de mon roi,

Il n'est pas bien aisé de m'obtenir de moi.

Savez-vous quels devoirs, quels travaux, quels services,

Voudront de mon orgueil exiger les caprices?

Par quels degrés de gloire on me peut mériter?

En quels affreux périls il faudra vous jeter? Ce cœur vous est acquis après le diadème, Princes: mais gardez-vous de le rendre à lui-même. Vous y renoncerez peut-être pour jamais, Quand je vous aurai dit à quel prix je le mets.

SÉLEUC-US.

Quels seront les devoirs, quels travaux, quels services Dont nous ne vous fassions d'amoureux sacrifices? Et quels affreux périls pourrons-nous redouter, Si c'est par ces degrés qu'on peut vous mériter?

ANTIOCHUS

Princesse, ouvrez ce coeur, et jugez mieux du nôtre; Jugez mieux du beau feu qui brûle l'un et l'autre, Et dites hautement à quel prix votre choix Veut faire l'un de nous le plus heureux des rois.

RODOGUNE

Prince, le voulez-vous?

ANTIOCHUS

C'est notre unique envie.

RODOGUNE

Je verrai cette ardeur d'un repentir suivie.

SÉLEUCUS

Avant ce repentir tous deux nous périrons.

RODOGUNE

Enfin vous le voulez?

SÉLEUCUS

Nous vous en conjurons.

Eh bien donc ! il est temps de me faire connoître. J'obéis à mon roi, puisqu'un de vous doit l'être; Mais quand j'aurai parlé, si vous vous en plaignez, J'atteste tous les dieux que vous m'y contraignez, Et que c'est malgré moi qu'à moi-même rendue J'écoule une chaleur qui m'étoit défendue; Qu'un devoir rappelé me rend un souvenir Que la foi des traités ne doit plus retenir.

Tremblez, princes, tremblez au nom de votre père Il est mort, et pour moi, par les mains d'une mère. Je l'avois oublié, sujette à d'autres lois; Mais libre, je lui rends enfin ce que je dois. C'est à vous de choisir mon amour ou ma haine. J'aime les fils du roi, je hais ceux de la reine : Réglez-vous là-dessus; et, sans plus me presser, Vovez auquel des deux vous voulez renoncer. 11 faut prendre parti, mon choix suivra le vôtre: Je respecte autant l'un que je déteste l'autre. Mais ce que j'aime en vous du sang de ce grand roi.

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