‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 257 sur 343 · ACTE I, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IV

GRIMOALD

Mais enfin?

ÉDUIGE.

Mais enfin, chacun sait ce qu'il sait; El quand il sera temps nous en verrons l'effet. Épouse-la. parjure, et fais-en une infâme : Qui ravit un Etat peut ravir une femme ; L'adultère et le rapt sont du droit des tyrans.

GRIMOALD

Vous me donniez jadis des titres différens. Quand pour vous acquérir je gagnois des batailles . Que mon bras de Milan foudroyoit les murailles, Que je semois partout la terreur et l'effroi , J'étois un grand héros, j'étois un digne roi: Mais depuis que je règne en prince magnanime, Qui chérit la vertu, qui sait punir le crime. Que le peuple sous moi voit ses destins meilleurs, Je ne suis qu'un tyran, parce que j'aime ailleurs. Ce n'est plus la valeur, ce n'est plus la naissance Qui donne quelque droit à la toute-puissance; C'est votre amour lui seul qui fait des conquérans, Suivant qu'ils sont à vous, des rois ou des tyrans. Si ce titre odieux s'acquiert à vous déplaire. Je n'ai qu'à vous aimer si je veux m'en défaire: Et ce même moment, de lâche usurpateur, Me fera vrai monarque en vous rendant mon cœur.

ÉDUIGE.

Ne prétends plus au mien après ta perfidie. J'ai mis entre tes mains toute la Lombardie : Mais ne t'aveugle point dans ton nouveau souci •, Ce n'est que sous mon nom que tu règnes ici, Et le peuple bie::tôt montrera par sa haine Qu'il n'adoroit en toi que l'amant de sa reine , Qu'il ne respectoit qu'elle , et ne veut point d'un roi Qui commence par elle à violer sa foi.

GRIMOALD

Gi vous étiez, madame, au milieu de Pavie, Dont vous fit reine un frère en sortant de la vie. Ce discours, quoique même un peu hors de saison, Pourroit avoir du moins quelque ombre de raison. Mais ici. dans Milan, dont j'ai fait ma conquête, Où ma seule valeur a couronné ma tête, Au milieu d'un État où tout le peuple à moi Ne sauroit craindre en vous que l'amour de son roi, La menace impuissante est de mauvaise grâce; Avec tant de foiblesse il faut li voix plus basse J'y règne, et régnerai malgré votre courroux;

J'y fais à tous justice , et commence par vous.

ÉDUIGE.

Par moi?

GRIMOALD

Par vous, madame.

ÉDUIGE.

Après la foi reçue I Après deux ans d'amour si lâchement déçue!

GRIMOALD

Dites après deux ans de haine et de mépris, Qui de toute ma flamme ont été le seul prix.

ÉDUIGE.

Appelles- tu mépris une amitié sincère?

Une amitié fidèle à la haine d'un frère.

Un long orgueil armé d'un frivole serment,

Pour s'opposer sans cesse au bonheur d'un amant.

Si vous m'aviez aimé, vous n'auriez pas eu honte D'attacher votre sort à la valeur d'un comte : Jusqu'à ce qu'il fût roi vous plaire à le gêner, C'étoit vouloir vous vendre, et non pas vous donner. Je me suis donc fait roi pour plaire à votre envie; Jai conquis votre cœur au péril de ma vie : Mais alors qu'il m'est dû, je suis en liberté De vous laisser un bien que j'ai trop acheté, Et votre ambition est justement punie Quand j'affranchis un roi de votre tyrannie.

Un roi doit pouvoir tout: et je ne suis pas roi, S'il ne m'est pas permis de disposer de moi. C'est quitter, c'est trahir les droits du diadème, Que sur le haut d'un trône être esclave moi-même; Et. dans ce même trône où vous m'avez voulu, Sur moi comme sur tous je dois être absolu : C'est le prix de mon sang: souffrez que j'en dispose, Et n'accusez que vous du mal que je vous cause.

ÉDUIGE,

Pour un grand conquérant que tu te défends mal! Et quel étrange roi tu fais de Grimoald !

Ne dis plus que ce rang veut que tu m'abandonnes Et que la trahison est un droit des couronnes: Mais, si tu veux trahir, trouve du moins, ingrat, De plus belles couleurs dans les raisons d'État. Dis qu'un usurpateur doit amuser la haine Des peuples mal domptés en épousant leur reine, Leur faire présumer qu'il veut rendre à son fils Un sceptre sur le père injustement conquis . Qu'il ne veut gouverner que durant son enfance^

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