ACTE II, SCÈNE V
Car enfin cet efTort est de telle nature . Que la source en doit être à nos yeux toute pure; La vertu doit régner dans un si grand projet, En être seule cause, et l'honneur seul objet; Et depuis qu'on le souille ou d'espoir de salaire, Ou de chagrin d'amour, ou de souci de plaire, II part indignement d'un courage abattu Où la passion règne, et non pas la vertu.
Comte, penses-y bien, et, pour m'avoir aimée, N'imprime point de tache à tant de renommée-. Ne crois que ta vertu, laisse-la seule agir, De peur qu'un tel effort ne te donne à rougir. On publieroit de toi que les yeux d'une femme. Plus que ta propre gloire, auroient touché ton âme; On diroit qu'un héros si grand, si renommé. Ne seroit qu'un tyran s'il n'avoit point aimé.
GRIMOALD
Donnez-moi cette honte, et je la tiens à gloire; Faites de vos mépris ma dernière victoire, Et souffrez qu'on impute à ce bras trop heureux Que' votre seul amour l'a rendu généreux. Souffrez que cet amour, par un effort si juste. Ternisse le grand nom et les hauts faits d'Auguste, Qu'il ait plus de pouvoir que ces vertus n'ont eu. Qui n'adore que vous n'aime que la vertu. Cet effort merveilleux est de telle nature, Qu'il ne sauroit partir d'une source plus pure; Et la plus noble enfin des belles passions Ne peut faire de tache aux grandes actions.
RODELINDE.
Comte, ce qu'elle jette à tes yeux de poussière Pour voir ce que lu fais les laisse sans lumière. A ces conditions rendre un sceptre conquis. C'est asservir la n.ère en couronnant le fils; Et, pour en bien parler, ce n'est pas tant le rendre. Qu'au prix de mon honneur indignement le vendre. Ta gloire en pourroit croître, et tu le veux ainsi; Mais l'éclat de la mienne en seroit obscurci.
Quel que soit ton amour, quel que soit ton mérite, La défaite et la mort de mon cher Pertharite. D'un sanglant caractère ébauchant tes hauts faits. Les peignent à mes yeux comme autant de forfaits; Et, ne pouvant les voir que d'un œil d'ennemie, Je n'y puis prendre part sans entière infamie. Ce sont des sentimens que je ne puis trahir. Je te dois estimer, mais je te dois haïr : Je dois agir en veuve autant qu'en magnanime.
Et porter cette haine aussi loin que l'estime.
grimoald.
Ah! forcez-vous, de grâce, à des termes plus doux Pour des crimes qui seuls m'ont fait digne de vous; Par eux seuls ma valeur en tète d'une armée A des plus grands héros atteint la renommée; Par eux seuls j'ai vaincu, par eux seuls j'ai régné, Par eux seuls ma justice a tant de cœurs gagné, Par eux seuls j'ai paru digne du diadème. Par eux seuls je vous vois, par eux seuls je vous aime, Et par eux seuls enfin mon amour tout parfait Ose faire pour vous ce qu'on n'a jamais fait.
RODEI.INDE.
Tu ne fais que pour toi. s'il t'en faut récompense; Et je te dis encor que toute ta vaillance, T'ayant fait vers moi seule à jamais criminel, A mis entre nous deux un obstacle éternel. Garde donc ta conquête, et me laisse ma gloire; Respecte d'un époux et l'ombre et la mémoire : Tu l'as chassé du trône et non pas de mon cœur.
GRIMOALD
Unulphe, c'est donc là toute cette douceur! C'est là comme son âme. enfin plus raisonnable, Semble avoir dépouillé cet orgueil indomptable !
GARIBALDE.
Seigneur, souvenez-vous qu'il est temps de parler.
GRIMOALD
Oui, lafl'ront est trop grand pour Je dissimuler: Elle en sera punie, et, puisqu'on me méprise, Je deviendrai tyran de qui me tyrannise, Et ne soufi'rirai plus qu'une indigne fierté Se joue impunément de mon trop de bonté.
RODELIN'DE.
Eh bien! deviens tyran : renonce à ton estime; Renonce au nom de juste, au nom de magnanime....
GRIMOALD
La vengeance est plus douce enfin que ces vains noms; S'ils me font malheureux, à quoi me sont-ils bons? Je me ferai justice en domptant qui me brave. Qui ne veut point régner. mérite d'être esclave. Allez, sans irriter plus longtemps mon courroux, Attendre ce qu'un maître ordonnera de vous.
RODELINDE.
Qui ne craint point la mort craint peu quoi qu'il ordonne.
GRIMOALD
Vous la craindrez peut-être en quelque autre personne.