ACTE IV, SCENE V. 33 i
De ne plus embrasser des destins trop sévères, Et de laisser finir mes jours et vos misères. Le ciel, qui vous destine à régner en ces lieux, M'accorde au moins le bien de mourir à vos yeux. J'aime à lui voir briser une importune chaîne De qui les nœuds rompus vous font heureuss reine; Et sous votre destin je veux bien succomber, Pour I émettre en vos mains ce que j'en fis tomber.
RODELINDE.
Est-ce là donc, seigneur, la digne récompense De ce que pour votre ombre on m'a vu de constance? Quand je vous ai cru mort, et qu'un si grand vainqueur, Sa conquête à mes pieds, m'a demandé mon cœur. Quand toute autre en ma place eût peut-être fait gloire De cet hommage entier de toute sa victoire....
Je sais que vous avez dignement combattu : Le ciel va couronner aussi votre vertu; Il va vous affranchir de cette inquiétude Que pouvoit de ma mort former l'incertitude, Et vous mettre sans trouble en pleine liberté De monter au plus haut de la félicité.
RODELINDE.
Que dis-tu. cher époux?
Que je vois sans murmure Naître votre bonheur de ma triste aventure. L'amour me ramenoit sans pouvoir rien pour vous Que vous envelopper dans l'exil d'un époux, Vous dérobip sans bruit à cette ardeur infâme Où s'opposent ma vie et le nom de ma femme. Pour changer avec gloire il vous faut mon trépas; Et s'il vous fait régner, je ne le perdrai pas. Après tant de malheurs que mon amour vous cause, 11 est temps que ma mort vous serve à quelque chose, Et qu'un victorieux à vos pieds abattu Cesse de renoncer à toute sa vertu.
D'un conquérant si grand et d'un héros si rare Vous faites trop longtemps un tyran, un barbare; Il l'est , mais seulement pour vaincre vos refus. Soyez à lui, madame, il ne le sera plus-, Et je tiendrai ma vie heureusement perdue, Puisque....
RODELINDE.
N'achève point un discours qui me lue, Et ne me force point à mourir de douleur, Avant qu'avoir pu rompre ou venger ton malheur.
Moi qui l'ai dédaigné dans son char de victoire, Couronné de vertus encor plus que de gloire. Magnanime, vaillant, juste, bon, généreux. Pour m'atiacher à l'ombre, au nom d'un malheureux. Je pourrois à ta vue, aux d-pens de ta vie. Épouser d'un tyran l'horreur et l'infamie, Et trahir mon honneur, ma naissance, mon rang, Pour baiser une main fumante de ton sang! Ah! tu me connois mieux, cher époux.
Non , madame, Il ne faut point souffrir ce scrupule en votre âme. Quand ces devoirs communs ont d'importunes lois, La majesté du trône en dispense les rois; Leur gloire est au-dessus des règles ordinaires. Et cet honneur n'est beau que pour les cœurs vulgaires. Sitôt qu'un roi vaincu tombe aux mains du vainqueur, Il a trop mérité la dernière rigueur.
Ma mort pour Grimoald ne peut avoir de crime : Le soin de s'affermir lui rend tout légitime. Quand j'aurai dans ses fers cessé de respirer. Donnez-lui votre main sans rien considérer; Epargnez les efforts d'une impuissante haine, Et permettez au ciel de vous faire encor reine.
RODELINDE.
Épargnez-moi, seigneur- ce cruel sentiment. Vous qui savez....