VERS
PRÉSENTÉS A MONSEIGNEUR LE PROCUREUR GÉnÉRAL FOUQUET, SURI>TENDA>'T DES FINANCES '.
Laisse aller ton essor jusqu'à ce grand génie Qui te rappelle au jour dont les ans t'ont bannie, Muse, et n'oppose plus un silence obstiné A l'ordre surprenant que sa main t'a donné. De ton âge importun la timide foiblesse* A trop et trop longtemps déguisé ta paresse. Et fourni de couleurs à la raison d'État Oui mutine ton cœur contre le siècle ingrat. L'ennui de voir toujours ses louanges frivoles Rendre à tes longs travaux paroles pour paroles^, Et le stérile honneur d'un éloge impuissant Terminer son accueil le plus reconnoissant; Ce légitime ennui qu'au fond de l'âme excite L'excusable fierté d'un peu de vrai mérite, Par un juste dégoût ou par ressentiment, Lui pouvoit de tes vers envier l'agrément : Mais aujourd'hui qu'on voit un héros magnanime Témoigner pour ton nora une tout autre estime, El répandre l'éclat de sa propre i onté Sur l'endurcissement de ton oisiveté, Il te seroit honteux d'affe mir ton silence Contre une si pressante et douce violence; Et tu ferois un crime à lui dissimuler Que ce qu'il fait pour toi te condamne à parler.
Oui, généreux a[)pui de tout notre Parnasse. Tu me rends ma vigueur lorsque tu me fais grâce; Et je veux bien apprendre à tout notre avenir Que tes regards bénins ont su me rajeunir. Je m'élève sans crainte avec de si bons guides : Depuis que je t'ai vu . je ne vois plus mes rides; Et, plein d'une plus claire et noble vision,
4. Imprimés à la tête de rO£^/>e,- Paris <fi57, ia-12. Ce fut M. Fouquel qui engagea Corneille à faire celle tragédie. « Si le public, dil ce grand poêle , dans un Avis au lecteur placé en lêle de la première édilion i'OEdipe, a reçu quelque salisraction de ce poëme, et s'il en reçoit encore de ceux de celle nalure et de ma façon qui pourront le suivre, c'est à lui qu'il en doit imputer le loul, puisque sans ses commandemens je n'aurois jamais fait VOEdipe. » {Foitaire.)
2. Il avait cinquante-six ans. [Ibid.) — 3. Il se plaint qu'ayanl trafiqué de la parole , on ne lui a donné que des louanges. [Ibid.)
Je prends mes cheveux gris pour cette illusion. Je sens le même feu, je sens la même audace. Qui fit plaindre le Cid. qui fit combattre Horace; Et je me trouve encor la main qui crayonna L'âme du grand Pomp'-^e et l'esprit de Cinna. Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire, Quelque nom favori qu'il te plaise arracher A la nuit de la tombe, aux cendres du bûcher. Soit qu'il faille ternir ceux d'Énée et d'Achille Par un noble attentat sur Homère et Virgile, Soit qu'il faille obscurcir par un dernier effort Ceux que j'ai sur la scène affranchis de la mort; Tu me verras le même, et je te ferai dire, Si jamais pleinement ta grande âme m'inspire. Que dix lustres et plus n'ont pas tout emporté Cet assemblage heureux de foixe et de clâité, Ces prestiges secrets de l'aimable imposture Qu'à Tenvi m'ont prêtée et lart et la nature.
N'attends pas toutefois que j'ose m'enhardir Ou jusqu'à te dépeindre , ou jusqu'à t'applaudir : Ce seroit présumer que d'une seule vue J'aurois vu de ton cœur la plus vaste étendue; Qu'un moment suffiroit à mes débiles yeux Pour démêler en toi ces dons brillans "(les cieux De qui l'inépuisable et perçante lumière. Sitôt que tu parois, fait baisser la paupière. J'ai déjà vu beaucoup en ce moment heureux : Je t'ai vu magnanime . affable , généreux ; Et, ce qu'on voit à peine après dix ans d'excuses, Je t'ai vu tout d'un coup libéral pour les muses. Mais, pour te voir entier, il faudroit un loisir Que tes délassemens daignassent me choisir; C'est lors que je verrois la saine politique Soutenir par tes soins la fortune publique. Ton zèle infatigable à servir ton grand roi, Ta force et ta prudence à régir ton emploi; C'est lors que je verrois ton courage intrépide Unir la vigilance à la vertu solide ; Je verrois cet illustre et haut discernement Qui te met au-dessus de tant d'accablement; Et tout ce dont l'aspect d'un astre salutaire Pour le bonheur des lis t'a fait dépositaire. Jusque-là ne crains pas que je gâte un porlr;:Jt Dont je ne puis encor tracer qu'un premier trait: Je dois être témoin de toutes ces merveilles Avant que d"en permettre une ébauche à mes veilles; Et ce flatteur espoir fera tous mes plaisirs, Jusqu'à ce que l'effet succède à mes désirs. Hâte-toi cependant de rendre un vol sublime Au génie amorti que ta bonté ranime, Et dont l'impatience attend pour se borner Tout ce que tes faveurs lui voudront ordonner-
AU LECTEUR
Ce n"est pas sans raison que je fais marcher ces vers à la tête de VOEdipe , puisqu'ils sont cause que je vous donne VOEdipe. Ce fut par eux que je tâchai de témoigner à M. le procureur général quelque sentiment de reconnoissance pour une faveur signalée que j'en venois de recevoir: et, bien qu'ils fussent remplis de celte présomption si naturelle à ceux de notre métier, qui manquent rarement d'amour-propre, il me fit cette nouvelle grâce d'accepter les offres qu'ils lui faisoient de ma part, et de me proposer trois sujets pour le theâLre. dont il me laissa le choix. Chacun sait que ce grand ministre n'est pas moins le surintendant des belles-lettres que des finances: que sa maison est aussi ouverte aux gens d'esprit qu'aux gens d'affaires; et que, soit à Paris, soit à la campagne, c'est dans les bibliothèques qu'on attend ces précieux momens qu'il dérobe aux occupations qui l'accablent, pour en gratifier ceux qui ont quelque talent d'écrire avec succès. Ces vérités sont connues de tout le monde ; mais tout le monde ne sait pas que sa bonté s'est étendue jusqu'à ressusciter les muses ensevelies dans un long silence . et qui étoient comme mortes au monde, puisque le monde les avoit oubliées. C'est donc à moi à le publier après qu'il a daigné m'y faire re\4vre si avantageusement. Non que de là j'ose prendre l'occasion de faire ses éloges : nos dernières années ont produit peu de livres considérables, ou pour la profondeur de la doctrine, ou pour la pompe et la netteté de l'expression, ou pour les agrémens et la justesse de l'art, dont les auteurs ne se soient mis sous une protection si glorieuse, et ne lui aient rendu les hommages que nous devons tous à ce concert éclatant et merveilleux de rares qualités et de vertus extraordinaires qui laissent une admiration continuelle à ceux qui ont le bonbeur de l'approcher. Les téméraires efforts que j'y pourrois faire après eux ne servircient qu'à montrer combien je suis au-dessous d'eux : la matière est inépuisable, mais nos esprits sont bornés; et, au lieu de travailler à la gloire de mon protecteur, je ne travaillerois qu'à ma honte. Je me contenterai de vous dire simplement que si le public a reçu quelque satisfaction de ce poème et s'il en reçoit encore.de ceux de cette nature et de ma façor qui pourront" le suivre, c'est à lui qu'il en doit imputer le iout puisque sans ses commanderaens je n'aurois jamais ÏslïiV OEdipe ^ et que cette tragédie a plu assez au roi pour me faire recevoir de véritables et solides marques de son approbation: je veux dire ses libéralités, que j'ose nommer des ordres tacites, mais pressans . de consacrer aux divertissemens de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'ont laissé d'esprit et de vigueur.
Au reste, je ne vous dissimulerai point qu'après avoir arrêté mon choix sur ce sujet, dans la confiance que j'aurois pour moi les suffrages de tous les savans. qui l'ont regardé comme le chef-d'œuvre de l'antiquité , et que les pensées de ces grands génies qui l'ont traité en grec et en latin me faciliteroient les moyens d'en venir à bout assez tôt pour le faire représenter dans le carnaval , je n'ai pas laissé de trembler quand je l'ai envisagé de près et un peu plus à loisir que je n'avois fait en le choisis-
sant. J'ai reconnu que ce qui avoit passé pour miraculeux dans ces siècles éloignés pourroit sembler horrible au nôtre, et que cette éloquente et curieuse description de la man ère dont ce malheureux prince se crève les yeux, et le spectacle de ces mêmes yeux crevés dont le sang 'lui distille sur le visage, qui occupe tout le cinquième acte chez ces incomparables originaux , feroit soulever la délicatesse de nos dames, qui composent la plus belle partie de notre auditoire, et dont le dégoût attire aisément la censure de ceux qui les accompagnent; et qu'enfin l'amour n'ayant point de part dans ce sujet . ni les femmes d'emploi, il étoit dénué des principaux ornemens (jui nous gagnent d'ordinaire la voix publique. J ai tâché de remédier à ces désordres au moins mal que j'ai pu, en épargnant d'un côté à mes auditeurs ce dangereux spectacle, et y ajoutant de l'autre l'heureux épisode des amours de Thésée et de Dircé, que je fais fille de Laïus, et seule héritière de sa couronne, supposé que son frère, qu'on avoit exposé aux bêtes sauvages, en eût été dévoré comme on Je croyoit-. j'ai retranché le nombre des oracles, qui pouvoit être importun, et donner trop de jour à Œdipe pour se connoitre : j'ai rendu la réponse de Laïus, évoqué par Tirésie, assez obscure dans sa clarlé pour faire un nouveau nœud, et qui peut-être n'est pas moins beau que celui de nos anciens; j'ai cherché même des raisons pour justifier ce qu'Aristote y trouve sans raison . et qu'il excuse en ce qu'il arrive au commencement de la fable ; et j'ai fait en sorte qu'Œdipe . encore qu'il se souvienne d'avoir combattu trois hommes au lieu même où fut tué Laïus, et dans le même temps de sa mort, bien loin de s'en croire l'auteur, la cro:t avoir vengée sur trois brigands à qui le bruit commun l'attribue Cela m'a fait perdre l'avantage que je m'étois promis de n'être souvent que le traducteur de ces grands hommes qui m'ont précédé. Comme j'ai pris une autre route que la leur, il m'a été impossible de me rencontrer avec eux: mais, en récompense, j'ai eu le bonheur de faire avouer à la plupart de mes auditeurs que je n'ai fait aucune pièce de théâtre où il se trouve tant d'art qu'en celle ci. bien que ce ne soit qu'un ouvrage de deux mois, que l'impatience françoise m'a fait précipiter, par un juste empressement d'exécuter "les ordres favorables que j'avois reçus.
PERSONNAGES
OEDIPE, roi de Thèbes, fils et mari de Jocaste. THESEE, prince d'Athènes, et amant de Dircé. JOCASTE, reine de Tlièbes, femme et mère d'OEdipe. DIRCÉ, princesse de Tbébes , fille de Laïus el de Jocaste, sœur d'OEdipe el amanle de Thésée.
DYMAS ' I confidens d'OEdipe.
PHORBAS, vieillard ihébain.
IPHICRATE, vieillard de Corinlhe.
NERINE, dame d'honneur de la reine.
MEGARE, fille d'honneur de Dircé. Page.
La scène est à Thèbes.