‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 305 sur 343 · SCENE I. -ŒDIPE. DIRCÉ . CLÉANTE, MÉGARB · texte numérisé non relu

SCENE I. -ŒDIPE. DIRCÉ . CLÉANTE, MÉGARB

ŒDIPE

Je ne le cèle point, cette hauteur m'étonne, ^mon a du mérite, on chérit sa personne; 11 est prince; et de plus étant offert par moi....

DIRCÉ

Je vous ai déjà dit. seigneur, qu'il n'est pas roi.

ŒDIPE

Son hymen toutefois ne vous fait point descendre : S'il n'est pas dans le trône, il a droit d'y prétendre: Et, comme il est sorti de même sang que vous, Je crois vous faire honneur d'en faire votre époux.

DIRCÉ

Vous pouvez donc sans honte en faire votre gendre; Mes sœurs en l'épousant n'auront point à descendre-. Mais pour moi , vous savez qu'il est ailleurs des rois , Et même en votre cour, dont je puis faire choix.

ŒDIPE

Vous le pouvez, madame, et n'en voudrez pas fair« Sans en prendre mon ordre et celui d'une mère.

DIRCÉ

Pour la reine, il est vrai qu'en cette qualité

Le sang peut lui devoir quelque civilité:

Je m'en suis acquittée, et ne puis bien comprendre,

Etant ce que je suis , quel ordre je dois prendre.

ŒDIPK.

Celui qu'un vrai devoir prend des fronts couronnés,

Lorqu'on tient auprès d'eux le rang que vous tenez. Je pense être ici roi.

DIRCÉ

Je sais ce que vous êtes :

Mais, si vous me comptez au rang de vos sujettes, Je ne sais si celui qu'on vous a pu donner Vous asservit un front qu'on a dû couronner. Seigneur, quoi qu'il en soit, j'ai fait choix de Thésée; Je me suis à ce choix moi-même autorisée. J'ai pris l'occasion que m'ont faite les dieux De fuir l'aspect d'un trône où vous blessez mes yeux , Et de vous épargner cet importun ombrage Qu'à des rois comme vous peut donner mon visage.

ŒDIPE

Le choix d'un si grand prince est bien digne de vous,

Et je l'estime trop pour en être jaloux;

Mais le peuple au milieu des colères célestes

Aime encor de Laïus les adorables restes,

Et ne pourra souffrir qu'on lui vienne arracher

Ces gages d'un grand roi qu'il tint jadis si cher.

DIRCÉ

De l'air dont jusqu'ici ce peuple m'a traitée , Je dois craindre fort peu de m'en voir regrettée. S'il eût eu pour son roi quelque ombre d'amitié, Si mon sexe ou mon âge eût ému sa pitié, Il n'auroit jamais eu cette lâche foiblesse De livrer en vos mains l'État et sa princesse , Et me verra toujours éloigner sans regret , Puisque c'est l'affranchir d'un reproche secret

ŒDIPE

Quel reproche secret lui fait votre présence? Et quel crime a commis cette reconnoissance Qui, par un sentiment et juste et relevé, L'a consacré lui-même à qui l'a conservé? Si vous aviez du sphinx vu le sanglant ravage..,.

DIRCÉ

Je puis dire, seigneur, que j'ai vu davantage: J'ai vu ce peuple ingrat que l'énigme surprit Vous payer assez bien d'avoir eu de l'esprit. Il pouvoit toutefois avec quelque justice Prendre sur lui le prix d'un si rare service : Mais, quoiqu'il ait osé vous payer de mon bien, En vous faisant son roi , vous a-t-il fait le mien ? En se donnant à vous, eut-il droit de me vendre?

ŒDIPE

Ahl c'est trop me forcer, madame, à vous entendre La jalouse fierté qui vous enfle le cœur

Page 1