‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 306 sur 343 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Me regarde toujours comme un usurpateur; Vous voulez ignorer cette juste maxime.

Que le dernier besoin peut faire un roi sans crime, Qu'un peuple sans défense, et réduit aux abois....

DIRCÉ

Le peuple est trop heureux quand il meurt pour ses rois. Mais, seigneur, la matière est un peu délicate. Vous pouvez vous flatter, peut-être je me flatte. Sans rien approfondir, parlons à cœur ouvert.

Vous régnez en ma place , et les dieux l'ont souffert : Je dis plus, ils vous ont saisi de ma couronne. Je n'en murmure point, comme eux je vous la donne; J'oublierai qu'à moi seule ils dévoient la garder : Mais, si vous attentez jusqu'à me commander, Jusqu'à prendre sur moi quelque pouvoir de maître, Je me souviendrai lors de ce que je dois être; Et, si je ne le suis pour vous faire la loi, Je le serai du moins pour me choisir un roi. Après cela, seigneur, je n'ai rien à vous dire; J'ai fait choix de Thésée, et ce mot doit suffire.

ŒDIPE

Et je veux à mon tour, madame, à cœur ouvert,

Vous apprendre en deux mots que ce grand choix vous perd ,

Qu'il vous remplit le cœur d'une attente frivole.

Qu'au prince iEmon pour vous j'ai donné ma parole,

Que je perdrai le sceptre, ou saurai la tenir.

Puissent, si je la romps, tous les dieux m'en punir!

Puisse de plus de maux m'accabler leur colère

Qu'Apollon n'en prédit jadis pour votre frère !

DlRCÉ.

N'insultez point au sort d'un enfant malheureux. Et faites des sermens qui soient plus généreux. On ne sait pas toujours ce qu'un serment hasarde; Et vous ne voyez pas ce que le ciel vous garde.

ŒDIPE

On se hasarde à tout quand un serment est fait.

DIRCÉ

Ce n'est pas de vous seul que dépend son effet.

ŒDIPE

Je suis roi , je puis tout.

DIRCÉ

Je puis fort peu de chose; Mais enfin de mon cœur moi seule je dispose. Et jamais sur ce cœur on n'avancera rien Qu'en me donnant un sceptre, ou me rendant le mien.

ŒDIPE

Il est quelques moyens de vous faire dédire.

DIRCÉ

Il en est de braver le plus injuste empire;

Et, de quoi qu'on menace en de tels différends.

Qui ne craint point la mort ne craint point les tyrans

Ce mot m'est échappé, je n'en fais point d'excuse;

J'en ferai , si le temps m'ap])rend que je m'abuse.

Rendez-vous cependant maître de tout mon sort;

Mais n'offrez à mon choix que Thésée ou la mort.

ŒDIPE

On pourra vous guérir de cette fiénésie. Mais il faut aller voir ce qu'a fait Tirésie : Nous saurons au retour encor vos volontés.

DIRCÉ

Allez savoir de lui ce que vous méritez.

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