ACTE II, SCÈNE lU
Le ciel ne se peut satisfaire; Et la fin de vos maux ne se fera point voir
Que mon sang n ait fait son devoir. » Ces mots dans tous les cœurs redoublent les alarmes ; L'ombre, qui disparoît, laisse la reine en larmes, Thésée au désespoir, ^Emon tout hors de lui; Le roi même arrivant partage leur ennui; Et d'une voix commune ils refusent une aide Qui fait trouver le mal plus doux que le remède.
DIRCÉ
Peut-être craignent-ils que mon cœur révolté Ne leur refuse un sang qu'ils n'ont pas mérité; Mais ma flamme à la mort m'avoit trop résolue, Pour ne pas y courir quand les dieux l'ont voulue. Tu m'as fait sans raison concevoir de l'effroi ; Je n'ai point dû trembler, s'ils ne veulent que moi. Ils m'ouvrent une porte à sortir d'esclavage, Que tient trop précieuse un généreux courage; Mourir pour sa patrie est un sort plein d'appas Pour quiconque à des fers préfère le trépas.
Admire, peuple ingrat, qui m'as déshéritée, Quelle vengeance en prend ta princesse irritée, Et connois dans la fin de tes longs déplaisirs Ta véritable reine à ses derniers soupirs. Vois comme à tes malheurs je suis toute asservie. L'un m'a coûté mon trône , et l'autre veut ma vie. Tu t'es sauvé du sphinx aux dépens de mon rang, Sauve-toi de la peste aux dépens de mon sang. Mais, après avoir vu dans la fin de ta peine Que pour toi le trépas semble doux à ta reine. Fais-toi de son exemple une adorable loi : Il est encor plus doux de mourir pour son roi.
MÉGARE
Madame, auroit-on cru que cette ombre dun père, D'un roi dont vous tenez la mémoire si chère, Dans votre injuste perte eût pris tant d'intérêt Qu'elle vînt elle-même en prononcer l'arrêt?
DIRCÉ
N'appelle point injuste un trépas légitime :
Si j'ai causé sa mort, puis-je vivre sans crime?
NÉRINE
Vous, madame?
DIRCÉ
Oui , Nérine ; et tu l'as pu savoir L'amour qu'il me portoit eut sur lui tel pouvoir, Qu'il voulut sur mon sort faire parler l'oracle; Mais, comme à ce dessein la reine mit obstacle,
De peur que cette voix des destins ennemis Ne fût aussi funeste à la fille qu'au fils , Il se déroba d'elle, ou plutôt prit la fuite, Sans vouloir que Phorbas et Nicandre pour suite. Hélas ! sur le chemin il fut assassiné. Ainsi se vit pour moi son destin terminé; Ainsi j'en fus la cause.
MÉGARE
Oui, mais trop innocente Pour vous faire un supplice où la raison consente; Et jamais des tyrans les plus barbares lois....
DIRCÉ
Mégare, tu sais mal ce que l'on doit aux rois.
Un sang si précieux ne sauroit se répandre
Qu'à l'innocente cause on n'ait droit de s'en prendre;
Et, de quelque façon que finisse leur sort,
On n'est point innocent quand on cause leur mort.
C'est ce crime impuni qui demande un supplice.
C'est par là que mon père a part au sacrifice;
C'est ainsi qu'un trépas qui me comble d'honneur
Assure sa vengeance et fait votre bonheur,
Et que tout l'avenir chérira la mémoire
D'un châtiment si juste où brille tant de gloire.