‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 312 sur 343 · ACTE II, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IV

DIRCÉ

Hélas ! qu'osez-vous dire ?

Hélas ! qu'allez-vous faire ?

DIRCÉ

Finir les maux publics, obéir à mon père, Sauver tous mes sujets.

THÉSÉE

Par quelle injuste loi Faut-il les sauver tous pour ne perdre que moi? Eux dont le cœur ingrat porte les justes peines D'un rebelle mépris qu'ils ont fait de vos chaînes, Qui dans les mains d'un autre ont mis tout votre bien!

DIRCÉ

Leur devoir violé doit-il rompre le mien? Les exemples abjects de ces petites âmes Règlent-ils de leurs rois les glorieuses trames? Et quel fruit un grand cœur pourroit-il recueillir A recevoir du peuple un exemple à faillir? Non,. non; s'il m'en faut un. je ne veux que le vôtre; L'amour que j'ai pour vous n'en reçoit aucun autre. Pour le bonheur public navez-vous pas toujours Prodigué votre sang et hasardé vos jours? Quand vous avez défait le Minotaure en Crête, Quand vous avez puni Damaste et Périphète, Sinnis, Phasa, Scirron, que faisiez-vous, seigneur, Que chercher à périr pour le commun bonheur? Souffrez que pour la gloire une chaleur égale D'une amante aujourd'hui vous fasse une rivale. Le ciel offre à mon bras par où me signaler; S'il ne sait pas combattre, il saura m'immoler; Et, si cette chaleur ne m'a point abusée, Je deviendrai par là digne du grand Thésée. Mon sort en ce point seul du vôtre est différent, Que je ne puis sauver mon peuple qu'en mourant, Et qu'au salut du vôtre un bras si nécessaire A chaque jour pour lui d'autres combats à faire.

THÉSÉE

J'en ai fait et beaucoup , et d'assez généreux ; Mais celui-ci, madame, est le plus dangereux. J'ai fait trembler partout, et devant vous je tremble. L'amant et le héros s'accordent mal ensemble : Mais enfin après vous tous deux veulent courir : Le héros ne peut vivre où l'amant doit mourir; La fermeté de l'un par l'autre est épuisée; Et, si Dircé n'est plus, il n'est plus de Thésée.

DIRCÉ

Hélas! c'est maiLtenant, c'est lorsque je vous voi, Que ce même combat est dangereux pour moi. Ma vertu la plus forte à votre aspect chancelle; Tout mon cœur applaudit à sa flamme rebelle; Et l'honneur, qui charmoit ses plus noirs déplaisirs. N'est plus que le tyran de mes plus chers désirs. Allez, prince; et du moins par pitié de ma gloire Gardez-vous d'achever une indigne victoire; Et si jamais l'honneur a su vous animer....

THÉSÉE

Hélas! à votre aspect je ne sais plus qu'aimer.

DIRCÉ

Par un pressentiment j'ai déjà su vous dire Ce que ma mort sur vous se réserve d'empire : Votre bras de la Grèce est le plus ferme appui : Vivez pour le public, comme je meurs pour lui.

THÉSÉE

Périsse l'univers , pourvu que Dircé vive ! Périsse le jour même avant qu'elle s'en prive! Que m'importe la perte ou le salut de tous? Ai-je rien à sauver, rien à perdre que vous? Si votre amour, madame, étoit encor le même Si vous saviez encore aimer comme on vous aime....

DIRCÉ

Ah ! faites moins d'outrage à ce cœur affligé

Que pressent les douleurs où vous l'avez plongé.

Laissez vivre du peuple un pitoyable reste

Aux dépens d'un moment que m'a laissé la peste,

Qui peut-être à vos yeux viendra trancher mes jours,

Si mon sang répandu ne lui tranche le cours.

Laissez-moi me flatter de cette triste joie

Que si je ne mourois vous en seriez la proie,

Et que ce sang aimé, que répandront mes mains,

Sera versé pour vous plus que pour les Thébains.

Des dieux mal obéis la majesté suprême

Pourroit en ce moment s'en venger sur vous-même;

Et j'aurois cette honte, en ce funeste sort,

D'avoir prêté mon crime à faire votre mort.

THÉSÉE

Et ce cœur généreux me condamne à la honte

De voir que ma princesse en amour me surmonte,

Et de n'obéir pas à cette aimable loi

De mourir avec vous quand vous mourez pour moi !

Pour moi, comme pour vous, soyez plus magnanime :

Voyez mieux qu'il y va même de votre estime,

Qu2 le choix d un amant si peu digne de vous

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