‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 314 sur 343 · SCÈNE I. — DIRCÉ · texte numérisé non relu

SCÈNE I. — DIRCÉ

Impitoyable soif de gloire , Dont l'aveugle et noble transport Me fait précipiter ma mort Pour faire vivre ma mémoire , Arrête pour quelques momens Les impétueux sentimens De cette inexorable envie, Rt souffre qu'en ce triste et favorable jour, Avant que te donner ma vie, Je donne un soupir à l'amour.

Ne crains pas qu'une ardeur si belle Ose te disputer un cœur Qui de ton illustre rigueur

Est l'esclave le plus fidèle.

Ce regard tremblant et confus, Qu'attire un bien qu'il n'attend plus , N'empêche pas qu'il ne se dompte.

Il est vrai qu'il murmure, et se dompte à regret; Mais, s'il m'en faut rougir de honte, Je n'en rougirai qu'en secret.

L'éclat de cette renommée Qu'assure un si brillant trépas Perd la moitié de ses appas Quand on aime et qu'on est aimée.

L'honneur, en monarque absolu, Soutient ce qu'il a résolu Contre les assauts qu"on te livre.

Il est beau de mourir pour en suivre les lois; Mais il est assez doux de vivre Quand l'amour a fait un beau choix.

Toi qui faisois toute la joie Dont sa flamme osoit me flatter, Prince que j'ai peine à quitter, A quelques honneurs qu'on m'envoie, Accepte ce foible retour Que vers toi d'un si juste amour Fait la douloureuse tendresse.

Sur les bords de la tombe où tu me vois courir, Je crains les maux que je te laisse, Quand je fais gloire de mourir.

J'en fais gloire , mais je me cache Un comble affreux de déplaisirs; Je fais taire tous mes désirs.

Mon cœur à soi-même s'arrache.

Cher prince, dans un tel aveu, Si tu peux voir quel est mon feu, Vois combien il se violente.

Je meurs l'esprit content, l'honneur m'en fait la loi; Mais j'aurois vécu plus contente.

Si j'avois pu vivre pour toi.

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