‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 323 sur 343 · SCÈNE L — THÉSÉE, DIRCÊ , WÉGARE · texte numérisé non relu

SCÈNE L — THÉSÉE, DIRCÊ , WÉGARE

DIRCÉ

Oui, déjà sur ce bruit l'amour m'avoit flattée; Mon âme avec plaisir s'étoit inquiétée; Et ce jaloux honneur qui ne consentoit pas Qu'un frère me ravît un glorieux trépas, Après cette douceur fièrement refusée , Ne me refusoit point de vivre pour Thésée, Et laissoit doucement corrompre sa fierté A l'espoir renaissant de ma perplexité.

Mais si je vois en vous ce déplorable frère, Quelle faveur du ciel voulez-vous que j'espère, S'il n'est pas en sa main de m'arrèter au jour Sans faire soulever et l'honneur et l'amour? S'il dédaigne mon sang, il accepte le vôtre; Et si quelque miracle épargne l'un et l'autre, Pourra-t-il détacher de mon sort le plus doux L'amertume de vivre, et n'être point à vous?

THÉSÉE

Le ciel choisit souvent de secrètes conduites Qu'on ne peut démêler qu'après de longues suites; •Et de mon sort douteux l'obscur événement Ne défend pas l'espoir d'un second changement. Je chéris ce premier qui vous est salutaire. Je ne puis en amant ce que je puis en frère; J'en garderai le nom tant qu'il faudra mourir : Mais, si jamais d'ailleurs on peut vous secourir, Peut-être que le ciel me faisant mieux connaître. Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l'être; Car je n'aspire point à calmer son courroux, Et ne veux ni mourir ni vivre que pour vous.

DlRCÉ.

Cet amour mal éteint sied mal au cœur d'un frère : Où le sang doit parler, c'est à lui de se taire; Et sitôt que sans crime il ne peut plus durer. Pour ses feux les plus vifs il est temps d'expirer.

THÉSÉE

Laissez-lui conserver ces ardeurs empressées Qui vous faisoient l'objet de toutes mes pensées. J'ai mêmes yeux encore , et vous mêmes appas : Si mon sort est douteux, mon souhait ne l'est pas. Mon cœur n'écoute point ce que le sang veut dire;

C'est d'amour qu'il gémit, c'est d'amour qu'il soupirer

Et, pour pouvoir sans crime en goûter la douceur,

Il se révolte exprès contre le nom de sœur.

De mes plus chers désirs ce partisan sincère

En faveur de l'amant tyrannise le frère,

Et partage à tous deux le digne empressement

De mourir comme frère et vivre comme amant.

DIRCÉ

0 du sang de Laïus preuves trop manifestes ! Le ciel, vous destinant à des flammes incestes, A su de votre esprit déraciner l'horreur Que doit faire à l'amour le sacré nom de sœur : Mais si sa flamme y garde une place usurpée, Dircé dans votre erreur n'est point enveloppée; Elle se défend mieux de ce trouble intestin. Et, si c'est votre sort, ce n'est pas son destin. Non qu'enfin sa vertu vous regarde en coupable: Puisque le ciel vous force, il vous rend excusable: Et l'amour pour les sens est un si doux poison, Qu'on ne peut pas toujours écouter la raison. Moi-même, en qui l'honneur n'accepte aucune grâce, J'aime en ce douteux sort tout ce qui m'embarrasse, Je ne sais quoi m'y plaît qui n'ose s'exprimer, Et ce confus mélange a de quoi me charmer. Je n'aime plus qu'en sœur, et malgré moi j'espère Ah! prince, s'il se peut, ne soyez point mon frère, Et laissez-moi mourir avec les sentimens Que la gloire permet aux illustres amans.

THÉSÉE

Je vous ai déjà dit, princesse, que peut-être.

Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l'être :

Faut-il que je m'explique? et toute votre ardeur

Ne peut-elle sans moi lire au fond de mon cœur?

Puisqu'il est toui à vous, pénétrez-y, madame.

Vous verrez que sans crime il conserve sa flamme.

Si je suis descendu jusqu'à vous abuser.

Un juste désespoir m'auroit fait plus oser;

Et l'amour, pour défendre une si chère vie,

Peut faire vanité d'un peu de tromperie.

J'en ai tiré ce fruit, que ce nom décevant

A fait connoître ici que ce prince est vivant.

Phorbas l'a confessé ; Tirésie a lui-même

Appuyé de sa voix cet heureux stratagème ;

C'est par lui qu'on a su qu'il respire en ces lieux.

Souffrez donc qu'un moment je trompe encor leurs yeux-,

Et, puisque dans ce jour ce frère doit paroître,

Jusqu'à ce qu'on l'ait vu permettez-moi de l'être.

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