SCÈNE II. — JOCASTE. THÉSÉE, NÉRINE
JOCASTE
Pi^ince , j'ai vu Phorbas ; et tout ce qu'il m'a dit A ce que vous croyez peut donner du crédit.
Un passant inconnu , touché de cette enfance Dont un astre envieux condamnoit la naissance, Sur le mont Cythéron reçut de lui mon fils , Sans qu'il lui demandât son nom ni son pays, De crainte qu'à son tour il ne corçût l'envie D'apprendre dans quel sang il conservoit la vie. Il l'a revu depuis, et presque tous les ans. Dans le temple d'Élide offrir quelques présens. Ainsi chacun des deux connoît l'autre au visage, Sans s'être l'un à l'autre expliqués davantage. Il a bien su de lui que ce fils conservé Respire encor le jour dans un rang élevé : Mais je demande en vain qu'à mes yeux il le montre, A moins que ce vieillard avec lui se rencontre.
Si Phaedime après lui vous eut en son pouvoir. De cet inconnu même il put vous recevoir, Et, voyant à Trézène une mère affligée De la perte du fils qu'elle avoit eu d'Egée,
Vous offrir en sa place, elle vous accepter. Tout ce qui sur ce point pourroit faire douter, C'est qu'il vous a souffert dans une flamme inceste, Et n'a parlé de rien qu'en mourant de la peste. Mais d'ailleurs Tirésie a dit que dans ce jour Nous pourrons voir ce prince, et qu'il vit dans la cour. Quelques momens après on vous a vu paroître; Ainsi vous pouvez l'être , et pouvez ne pas l'être. Passons outre. A Phorbas ajouteriez-vous foi? S'il n'a pas vu mon fils , il vit la mort du roi ; Il connoît l'assassin, voulez-vous qu'il vous voie?
Je le verrai, madame, et l'attends avec joie,
Sûr, comme je l'ai dit, qu'il n'est point de malheurs
Qui m'eussent pu réduire à suivre des voleurs.
JOCASTE
Ne vous assurez point sur cette conjecture,
Et souffrez qu'elle cède à la vérité pure.
Honteux qu'un homme seul eût triomphé de trois,
Qu'il en eût tué deux et mis Tautre aux abois,
Phorbas nous supposa ce qu'il nous en fit croire,
Et parla de brigands pour sauver quelque gloire.
Il me vient d'avouer sa foiblesse à genoux.
a D'un bras seul, m'a-t-il dit, partirent tous les coupr;
Un bras seul à tous trois nous ferma le passage,
Et d'une seule main ce grand crime est l'ouvrage. »
THÉSÉE
Le crime n'est pas grand s'il fut seul contre trois. Mais jamais sans forfait on ne se prend aux rois; Et. fussent-ils cachés sous un habit champêtre, Leur propre majesté les doit faire connoître. L'assassin de Laïus est digne du trépas , Bien que, seul contre trois, il ne le connût pas. Pour moi, je l'avouerai, que jamais ma vaillance A mon bras contre trois n'a commis ma défense. L'œil de votre Phorbas aura beau me chercher, Jamais dans la Pnocide on ne ma vu marcher : Qu'il vienne; à ses regards sans crainte je m'expose; Et c'est un imposteur s'il vous dit autre chose.
Faites entrer Phorbas. Prince, pensez-y bien.
THÉSÉE
S'il est homme d'honneur, je n'en dois craindre rien.
JOCASTE
Vous voudrez , mais trop tard , en éviter la vue.
THÉSÉE
Qu'il vienne, il tarde trop, cette lenteur me tue;