‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 33 sur 343 · SCÈNE III. - CLÉOPATRE, ANTI0CHU3, LAONICE · texte numérisé non relu

SCÈNE III. - CLÉOPATRE, ANTI0CHU3, LAONICE

CLÉOPATRE

Eii bien! Anliochus, vous dois-je la couronne'?

ANTIOCH"S

Madame , vous savez si le ciel me la donne.

Vous savez mieux que moi si vous la méritez.

ANTIOCHUS

Je sais que je péris si vous ne ra"écoutez.

CLÉOPATRE

Un peu trop lent peut-être à servir ma colère,

Vous vous êtes laissé prévenir par un frère :

Il a su me venger quand vous délibériez .

Et je dois à son bras ce que vous espériez.

Je vous en plains, mon fils, ce malheur est extrême;

C'est périr en effet que perdre un diadème.

Je n'y sais qu'un remède, encore est-il fâcheux,

Éto-nnant. incertain, et triste pour tous deux;

Je périrai moi-même avant que de le dire :

Mais enfin on perd tout quand on perd un empire.

ANTIOCHUS

Le remède à nos maux est tout en votre main, Et n'a rien de fâcheux, d'étonnant, d'incertain: Votre seule colère a fait notre infortune. Nous perdons tout, madame, en perdant Rodogune : Nous l'adorons tous deux: jugez en quels tourmens Nous jette la rigueur de vos commandemens.

L'aveu de cet amour sans doute vous offense; Mais enfin nos malheurs croissent par le silence, Et votre cœur, qu'aveugle un peu dinimitié. S'il ignore nos maux, n'en peut prendre pitié. Au point où je les vois , c'en est le seul remède.

Quelle aveugle fureur vous-même vous possède?

C'est-à-dire, voulez-vous luer Rodogune? cel.i ne peut s'enlendie auremenl; cela même signifie : avez-vous lue Rodogune? car elle u'a promis la couronne qu'à l'assassin, [/^oltaire.)

38 RODOGUNE

Avez-vous oublié que vous parlez à moi? Ou si vous présumez être déjà mon roi?

ANTIOCHUS

Je tâche avec respect à vous faire connoître Les forces d'un amour que vous avez fait naître.

CLÉOPATRE

Moi, j'aurois allumé cet insolent amour?

ANTIOCHUS

Et quel autre prétexte a fait notre retour?

Nous avez-vous mandés qu'afin qu'un droit d'aînesse

Donnât à l'un de nous le trône et la princesse?

Vous avez bien fait plus, vous nous l'avez fait voir;

Et c'étoit par vos mains nous mettre en son pouvoir.

Qui de nous deux, madame, eût osé s'en défendre,

Quand vous nous ordonniez à tous deux d'y prétendre?

Si sa beauté dès lors n'eût allumé nos feux,

Le devoir auprès d'elle eût attaché nos vœux;

Le désir de régner eût fait la même chose;

Et dans l'ordre des lois que la paix nous impose,

Noas devions aspirer à sa possession

Par amour , par devoir , ou par ambition.

Nous avons donc aimé, nous avons cru vous plaire;

Chacun de nous n'a craint que le bonheur d'un frère;

Et cette crainte enfin cédant à l'amitié.

J'implore pour tous deux un moment de pitié.

Avons-nous dû prévoir cette haine cachée,

Que la foi des traités n'avoit point arrachée?

CLÉOPATRE

Non . mais vous avez dû garder le souvenir

Des hontes que pour vous j'avois su prévenir.

Et de l'indigne état où votre Rodogune,

Sans moi , sans mon courage , eût mis votre fortune.

Je croyois que vos cœurs, sensibles à ces coups,

En sauroient conserver un généreux courroux;

Et je le retenois avec ma douceur feinte ,

Afin que, grossissant sous un peu de contrainte,

Ce torrent de colère et de ressentiment

Fût plus impétueux en son débordement.

Je fais plus maintenant : je presse, sollicite,

Je commande, menace, et rien ne vous irrite.

Le sceptre, dont ma main vous doit récompenser,

N'a point de quoi vous faire un moment balancer:

Vous ne considérez ni lui ni mon injure;

L'amour étouffe en vous la voix de la nature :

Et je pourrois aimer des fils dénaturés l

ANTIOCHUS

La nature et l'amour ont leurs droits séparés ;

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