‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 343 sur 343 · ACTE V, SCÈNE X · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE X

Ce sang si précieux touche à pe^ne la teire,

Que le courroux du ciel ne leur fait plus la guerre;

Et trois mourans guéris au milieu du palais

De sa part tout d'un coup nous annoncent la paix.

Cléante vous a dit que par toute la ville....

THÉSÉE

Cessons de nous gêner d'une crainte inutile. A force de malheurs le ciel fait assez voir Que le sang de Laïus a rempli son devoir : Son ombre est satisfaite ; et ce malheureux criiu^ Ne laisse plus douter du choix de sa victime.

DIRCÉ

Un autre ordre demain peut nous être donné. Allons voir cependant ce prince infortuné, Pleurer auprès de lui notre destin funeste, Et remettons aux dieux à disposer du reste.

EXAMEN D'ŒDIPÉ.

La mauvaise fortune de Pertharite m'avoit assez dé:^oûté du théâtre pour m'obliger à faire retraite , et à m'imposer un silence que je garderois encore , si M. le procureur général Fouquet me l'eût psrmis. Comme iln'étoit pas moins surintendant des belleslettres que des finances, je ne pus me défendre des ordres qu'il daigna me donner de mettre sur notre scène un des trois sujets qu'il me proposa. Il m'en laissa le choix, et je m'arrêtai à celui-ci, dont le bonheur me vengea bien de la déroute de l'autre , puisque le roi s'en satisfit assez pour me faire recevoir des marques solides de son approbation par ses libéralités, que je pris pour des commandemens t.cites de consacrer, aux divertissemens de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'avoient laissé d'esprit et de vigueur.

Je ne déguiserai point qu'après avoir fait le choix de ce sujet, sur cette confiance que j'aurois pour moi les suffrages de tous les savans, qui le regardent encore comme le chef-d'oeuvre de l'antiquité, et que les pensées de Sophocle et de Sénèque, qui l'ont traité en leurs langues, me faciliteroient les moyens d'en venir à bout, je tremb ai quand je l'envisageai de près : je reconnus que ce qui avoit passé pour merveilleux en leurs siècles pourroit sembler horrible au nôtre; que cette éloquente et sérieuse description de la manière dont ce malheureux prince se crève les yeux , qui occupe tout leur cinquième acte . feroit soulever la délicatesse de nos dames, dont le dégoût attire aisément celui du reste de l'auditoire; et qu'enfin l'amour n'ayant point de part en cette tragédie, elle étoit dénuée des principaux agrémens qui sont en possession de gagner la voix publique.

Ces considérations m'ont fait cacher aux yeux un si dangereux spectacle, et introduire l'heureux épisode de Thésée et de Dircé. J'ai retranché le nombre des oracles qui pouvoit être importun , ftt donner à Œdipe trop de soupçon de sa naissance. J'ai rendu

ti02 EXAMEN D'OEDIPE.

la réponse de Laïus, évoquée p^r Tirésie, assez obscure dans sa clarté apparente pour en faire une fausse application à cette princesse: j'ai rectifié ce qu'Aristote y trouve sans raison, et qu'il n'excuse que parce qu'il arrive avant le commencement de la pièce: et j'ai fait en sorte qu'Œdipe, loin de se croire l'auteur de la mort du roi son prédécesseur, s'imagine l'avoir vengée sur trois brigands, à qui le bruit commun l'attribue; et co n'est pas un petit artifice qu'il s'en convainque lui-même lorsqu'il en veut convaincre Phorbas.

Ces changemens m'ont fait perdre l'avantage que je m'étois promis, de n'être souvent que le traducteur de ces grands génies qui m'ont précédé. La différente route que j'ai prise m'a empêché de me rencontrer avec eux, et de me paier de leur travail: mais, en récompense, j'ai eu le bonheur de faire avouer qu'il n'est point sorti de pièce de ma main où il se trouve tant d'art qu'en celle-ci. On m'y a fait deux objections: l'une, que Dircé , au troisième acte , manque de respect envers sa mère , ce qui ne peut être une faute de théâtre, puisque nous ne sommes pas obligés de rendre parfaits ceux que nous y faisons voir; outre que cette princesse considère encore tellement ces devoirs de la nature, que, bien qu'elle ait lieu de regarder cette mère comme une personne qui s'est emparée d'un trône qui lui appartient, elle lui demande pardon de cette échappée, et la condamne aussi bien que les plus rigoureux de mes juges. L'autre objection regarde la guérison publique , sitôt qu'Œdipe s'est puni. La narration s'en fait par Cléante et par Lymas; Pt l'on veut qu'il eût pu suffire de l'un des deux pour la faire : à quoi je réponds que ce miracle s'étant fait tout d'un coup, un seul homme n"en pouvoit savoir assez tôt tout l'effet, et qu'il a fallu donner à l'un le récit de ce qui s'étoit passé dans la ville , et à l'autre, de ce qu'il avoit vu dans le palais. Je trouve plus a dire à Dircé qui les écoute, et devroit avoir couru auprès de sa mère sitôt qu'on lui en a dit la mort : mais Dn peut répondre que si les devoirs de la nature nous appellent auprès de nos païens quand ils meurent, nous nous retirons d'ordinaire d'auprès d'eux quand ils sont morts, afin de nous épargner ce funeste spectacle . et qu'ainsi Dircé a pu n'avoir aucun empressement de voir sa mère , à qui son secours ne pouvoit plus être utile , puisqu'elle étoit morte: outre que, si elle y eût couru, Thésée l'au- Toit suivie , et il ne me seroit demeuré personne pour entendre ces récits. C'est une incommodité de la représentation qui doit faire souffrir quelque manquement à l'exacte vraisemblance. Les anciens avoient leurs chœurs qui ne sortoient point du théâtre, et étoient toujours prêts d'écouter tout ce qu'on leur vouloit apprendre: mais cette facilité étoit compensée partant d'autres importunités de leur part, que nous ne devons point nous repentir du retranchement que nous en avons fait.

FIN n'OECrPE ET DU TROISIEME VdLUME

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