‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 43 sur 343 · ACTE V, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IV

Nous vous avons tous deux refusé notre main : Qui de vous s'est vengée? est-ce l'une, est-ce l'autre, Qui fait agir la sienne au refus de la nôtre? Est-ce vous qu'en coupable il me faut regarder? Est-ce vous désormais dont je me dois garder?

CLÉOPATRE

Quoi! vous me soupçonnez?

RODOGUNE

Quoi! je vous suis suspecte?

ANTIOCHUS

Je suis amant et fils, je vous aime et respecte;

Mais quoi que sur mon cœur puissent des noms si doux,

A ces marques enfin je ne connois que vous.

As-tu bien entendu? dis-tu vrai, Timagène?

TIMAGÈNE

Avant qu'en soupçonner la princesse ou la reine, Je mourrois mille fois; mais enfin mon récit Contient, sans rien de plus, ce que le prince a dit.

ANTIOCHUS

D'un et d'autre côté l'action est si noire,

Que, n'en pouvant douter, je n'ose encor la croire.

0 quiconque des deux avez versé son sang, Ne vous préparez plus à me percer le flanc. Nous avons mal servi vos haines mutuelles , Aux jours l'une de l'autre également cruelles; Mais si j'ai refusé ce détestable emploi, Je veux bien vous servir toutes deux contre moi : Qui que vous soyez donc , recevez une vie Que déjà vos fureurs m'ont à demi ravie.

RODOGUNE

Ah! seigneur, arrêtez.

TIMAGÈNE

Seigneur, que faites-vous?

ANTIOCHUS

Je sers ou l'une ou l'autre, et je préviens ses coups.

CLÉOPATRE

Vivez, régnez heureux.

ANTIOCHUS

Otez-moi donc de doute.

Et montrez-moi la main qu'il faut que je redoute, Qui pour m'assassiner ose me secourir, El me sauve de moi pour me faire périr. Puis-je vivre et traîner cette gène éternelle, Confondre l'innocente avec la criminelle, Vivre, et ne pouvoir plus vous voir sans m'alarmer? Vous craindre toutes deux, toutes deux vous aimer? Vivre avec ce tourment , c'est mourir à toute heure. ,

Corneille iu 4 '

50 ROÛOGUNE.

Tirez-moi de ce trouble, ou soiilïrez que je meure, Et que mon déplaisir, par un coup généreux, Épargne un parricide à l'une de vous deux.

CLÉOPATRE

Puisque le même jour que ma main vous couronne Je perds un de mes fils, et l'autre me soupçonne; Qu'au milieu de mes pleurs, qu'il devroit essuyer. Son peu d'amour me force à me justifier; Si vous n'en pouvez mieux consoler une mère Qu'en la traitant d'égal avec une étrangère, Je vous dirai , seigneur (car ce n'est plus à mol A nommer autrement et mon juge et mon roi) , Que vous voyez l'effet de cette vieille haine Qu'en dépit de la paix me garde l'inhumaine. Qu'en son cœur du passé soutient le souvenir, Et que j'avois raison de vouloir prévenir. Elle a soif de mon sang, elle a voulu l'épandre: J'ai prévu d'assez loin ce que j'en viens d'apprendre; Mais je vous ai laissé désarmer mon courroux. [A Rodogune.)

Sur la foi de ses pleurs je n'ai rien craint de vous, Madame; mais ô dieux ! quelle rage est la vôtre! Quand je vous donne un fils, vous assassinez l'autre, Et m'enviez soudain l'unique et foible appui Qu'une mère opprimée eût pu trouver en lui! Quand vous m'accablerez, où sera mon refuge? Si je m'en plains au roi, vous possédez mon juge; Et s'il m'ose écouter, peut-être, hélas! en vain 11 voudra se garder de cette même main. Enfin, je suis leur mère, et vous leur ennemie; J'ai recherché leur gloire, et vous leur infamie; Et si je n'eusse aimé ces fils que vous m'ôtez. Votre abord en ces lieux les eût déshérités. C'est à lui maintenant, en cette concurrence, A régler ses soupçons sur cette différence, A voir de qui des deux il doit se défier, Si vous n'avez un charme à vous justifier.

RODOGUNE, à Cléopatre.

Je me défendrai mal : l'innocence étonnée Ne peut s'imaginer qu'elle soit soupçonnée; Et n'ayant rien prévu d'un attentat si grand, Qui l'en veut accuser sans peine la surprend.

Je ne m'étonne point de voir que votre haine Pour me faire coupable a quitté Timagène. Au moindre jour ouvert de tout jeter sur moi. Son récit s'est trouvé digne de votre foi. Vous l'accusiez pourtant , quand votre âme alarmée

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