‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 48 sur 343 · ACTE 1, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCENE I

Il n'avoit que six mois; et, lui perçant le flanc, On en fit d-goutter plus de lait que de sang; Et ce prodige affreux, dont je tremblai dans l'âme, Fut aussitôt suivi de la mort de ma femme. Il me souvient encor qu'il fut deu.x jours caché, Et que sans Léontine on l'eût longtemps cherché : Il fut livré par elle, à qui, pour récompense, Je donnai de mon fils à gouverner l'enfance, Du jeune Martian, qui, d'âge presque égal, Étoit resté sans mère à ce moment fatal. Juge par là com.bien ce conte est ridicule.

CRISPE

Tout ridicule, il plaît, et le peuple est crédule; Mais avant qu'à ce conte il se laisse emporter, Il vous est trop aisé de le faire avorter.

Quand vous fîtes périr Maurice et sa famille. Il vous en phit, seigneur, réserver une fille, Et résoudre dès lors qu'elle auroit pour époux Ce prince destiné pour régner après vous. Le peuple en sa personne aime encore et révère Et son père Maurice et son aïeul Tibère, Et vous verra sans trouble en occuper le rang. S'il voit tomber leur sceptre au reste de leur sang. Non, il ne courra plus après l'ombre du frère, S'il voit monter la sœur dans le trône du père. Mais pressez cet hymen : le prince aux champs de Mars, Chaque jour, chaque instant, s'offre à mille hasards; Et n'eût été Léonce, en la dernière guerre, Ce dessein avec lui seroit tombé par terre. Puisque, sans la valeur de ce jeune guerrier, Martian demeuroit ou mort ou prisonnier. Avant que d'y périr, s'il faut qu'il y périsse, Qu'il vous laisse un neveu qui le soit de Maurice, Et qui, réunissant l'une et l'autre maison. Tire chez vous l'amour qu'on garde pour son nom.

Hélas! de quoi me sert ce dessein solitaire. Si pour en voir l'effet tout me devient contraire? Pulchérie et mon fils ne se montrent d'accord Qu'à fuir cet hyménée à l'égal de la mort; Et les aversions entre eux deux mutuelles Les font d'intelligence à se montrer rebelles. La princesse surtout frémit à mon aspect; Et, quoiqu'elle étudie un peu de faux respect. Le souvenir des siens, l'orgueil de sa naissance, L'emporte à tous momens à braver ma puissance. Sa mère, que longtemps je voulus épargner,

(H HÉRACLIUS

Et qu'en vain par douceur j'espérai de gagner, L'a de la sorte instruite; et ce que je vois suivre Me punit bien du trop que je la laissai vivre.

CRISPE

Il faut agir de force avec de tels esprits, Seigneur: et qui les flatte endurcit leurs mépris : La violence est juste où la douceur est vaine.

PHOCAS

C'est par là qu'aujourd'hui je veux dompter sa haine. Je l'ai mandée exprès, non plus pour la flatter, Mais pour prendre mon ordre et pour l'exécuter.

CRISPE

Elle entre.

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