SCÈNE IV. — PHOCAS, EXUPÈRE, AMINTAS
PHOCAS
J'écoute avec plaisir ces menaces frivoles: Je ris d'un désespoir qui n'a que des paroles; Et, de quelque façon qu'elle m'ose outrager, Le sang d'Héraclius m'en doit assez venger.
Vous donc, mes vrais amis, qui me tirez de peine; Vous, dont je vois l'amour quand je craignois la haine; Vous . qui m'avez livré mon secret ennemi , Ne soyez point vers moi fidèles à demi ; Résolvez avec moi des moyens de sa perte : La ferons-uous secrète , ou bien à force ouverte ? Prendrons-nous le plus sûr, ou le plus glorieux?
EXUPÈRE
Seigneur, D'en doutez point, le plus sûr vaut le mieux : Mais le plus sûr pour vous est que sa mort éclate, De peur qu'en l'ignorant le peuple ne se flatte. N'attende encor ce prince , et n'ait quelque raison De courir en aveugle à qui prendra son nom,
PHOCAS
Donc, pour ôter tout doute à cette populace, Nous enverrons sa tète au milieu de la place.
EXUPÈRE
Mais si vous la coupez dedans votre palais , Ces obstinés mutins ne le croiront jamais; Et, sans que pas un d'eux à son erreur renonce, Ils diront qu'on impute un faux nom à Léonce, Qu'on en fait un fantôme afin de les tromper, Prêts à suivre toujours qui voudra l'usurper.
PHOCAS
Lors nous leur ferons voir ce billet de Maurice.
EXUPÈRE
Ils le tiendront pour faux , et pour un artifice :
Seigneur, après vingt ans vous espérez en vain
Que ce peuple ait des yeux pour connoître sa main.
Si vous voulez calmer toute cette tempête,
Il faut en pleine place abattre cette tête,
Et qu'il die. en mourant, à ce peuple confus :
« Peuple, n'en doute point, je suis Héraclius. »
PHOCAS
11 le faut, je l'avoue; et déjà je destine
A ce même écbafaud l'infâme Léontine.
Mais si ces insolens l'arrachent de nos mains?
EXUPÈRÊ.
Qui l'osera, seigneur?
PHOCAS
Ce peuple que je crains.
EXUPÈRE
Ah ! souvenez-vous mieux des désordres qu'enfante Dans un peuple sans chef la première épouvante. Le seul bruit de ce prince au palais arrêté Dispersera soudain chacun de son côté; Les plus audacieux craindront votre justice. Et le reste en tremblant ira voir son supplice. Mais ne leur donnez pas, tardant trop à punir, Le temps de se remettre et de se réunir : Envoyez des soldats à chaque coin des rues; Saisissez l'Hippodrome avec ses avenues; Dans tous les lieux publics rendez-vous le plus fort- Pour nous, qu'un tel indice intéresse à sa mort, De peur que d'autres mains ne se laissent séduire, Jusques à l'échafaud laissez-nous le conduire. Nous aurons trop d'amis pour en venir à bout; J'en réponds sur ma tète, et j'aurai l'œil à tout.
PHOCAS
C'en est trop, Exupère : allez, je m'abandonne
Aux fidèles conseils que votre ardeur me donne.
C'est l'unique moyen de dompter nos mutins.
Et d'éteindre à jamais ces troubles intestins.
Je vais, sans différer, pour cette grande affaire
Donner à tous mes chefs un ordre nécessaire.
Vous , pour répondre aux soins que vous m'avez prorai?
Allez de votre part assembler vos amis.
Et croyez qu'après moi, jusqu'à ce que j'expire,
lis seront , eux et vous , les maîtres de l'empire.