SCÈNE IV. — LAONICE, TIMAGÈNE
LAONICE
Peut-on plus dignement mériter la couronne?
TIMAGÈNE
Je ne suis point surpris de ce qui vous étonne; Confident de tous deux, prévoyant leur douleur, J'ai prévu leur constance , et j'ai plaint leur malheur. Mais, de grâce, achevez l'histoire commencée.
LAONICE
Pour la reprendre donc où nous l'avons laissée,
Les Parthes, au combat par les nôtres forcés.
Tantôt presque vainqueurs, tantôt presque enfoncés,
Sur l'une et l'autre armée également heureuse,
Virent longtemps voler la victoire douteuse;
Mais la fortune enfin se tourna contre nous.
Si bien qu'Antiochus , percé de mille coups.
Près de tomber aux mains d'une troupe ennemie,
Lui voulut dérober les restes de sa vie ,
Et, préférant aux fers la gloire de périr,
Lui-même par sa main acheva de mourir.
La reine, ayant appris cette triste nouvelle.
En reçut tôt après une autre plus cruelle :
Que Nicanor vivoit; que, sur un faux rapport,
De ce premier époux elle a voit cru la mort;
Que, piqué jusqu'au vif contre son hyménée.
Son âme à l'imiter s'étoit déterminée,
Et que, pour s'affranchir des fers de son vainqueur,
11 alloit épouser la princesse sa sœur.
C'est cette Rodogune, où l'un et l'autre frère
Trouve encor les appas qu'avoit trouvés leur père.
La reine envoie en vain pour se justifier; Un a beau la défendre, on a beau le prier. On ne rencontre en lui qu'un juge inexorable; Et son amour nouveau la veut croire coupable : Son erreur est un crime, et, pour l'en punir mieux, Il veut même épouser Rodogune à ses yeux , .\rracher de son front le sacré diadème Pour ceindre une autre tête en sa présence même; Soit qu'ainsi sa vengeance eût plus d'indignité, Soit qu'ainsi cet hymen eût plus d'autorité; Et qu'il assurât mieux par cette barbarie
-jO RODOGONE.
Aux enfarjs qui naîtroient le trône de Syrie.
Mais tandis qu'animé de colère et d'amour Il vient déshériter ses fils par son retour, Et qu'un gros escadron de Parthes pleins de joie Conduit ces deux amans, et court comme à la proie La reine, au désespoir de n'en rien obtenir, Se résout de se perdre ou de le prévenir. Elle oublie un mari qui veut cesser de l'être. Qui ne veut plus la voir qu'en implacable maître; Et, changeant à regret son amour en horreur, Elle abandonne tout à sf> ?uste fureur. Elle-même leur dresse uue embûche au passage, Se mêle dans les coups, porte partout sa rage, En pousse jusqu'au bout les furieux effets. Que vous dirai-je enfin? les Parthes sont défaits; Le roi meurt, et, dit-on, par la main de la reine; Rodogune captive est livrée à sa haine. Tous les maux qu'un esclave endure dans les fers, Alors sans moi, mon frère, elle les eût soufferts. La reine, à la gêner prenant mille délices. Ne commettoit qu'à moi l'ordre de ses supplices; Mais, quoi que m'ordonnât cette âme toute en feu, Je promeltois beaucoup, et j'exécutois peu. Le Parthe cependant en jure la vengeance: Sur nous à main armée il fond en diligence. Nous surprend, nous assiège, et fait un tel effort, Que, la ville aux abois, on lui parle d'accord. Il veut fermer l'oreille, enflé de l'avantage; Mais voyant parmi nous Rodogune en otage, Enfin il craint pour elle et nous daigne écouter; Et c'est ce qu'aujourd'hui l'on doit exécuter.
La reine de l'Egypte a rappelé nos princes Pour remettre à l'aîné son trône et ses provinces. Rodogune a paru, sortant de sa prison.
Comme un soleil levant dessus notre horizon. Le Parthe a décampé, pressé par d'autres guerres Contre l'Arménien qui ravage ses terres; D'un ennemi cruel il s'est fait notre appui; La paix finit la haine, et pour comble aujourd'hui, Dois- je dire de bonne ou mauvaise fortune? Nos deux princes tous deux adorent Rodogune.
TIMAGÈNE
Sitôt qu'ils ont paru tous deux en cette cour,
Ils ont vu Rodogune, et j'ai vu leur amour:
Mais comme étant rivaux nous les trouvons à plaindre,
Connoissant leur vertu , je n'en vois rien à craindre.
Pour vous qui gouvernez cet objet de leurs vœux....