‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 9 sur 343 · SCENE V. - RODOGUNE, LAONICE · texte numérisé non relu

SCENE V. - RODOGUNE, LAONICE

RODOGUNE

Je ne sais quel malheur aujourd'hui me menace,

Et coule dans ma joie une secrèle glace :

Je tremble, Laonice, et te voulois parler,

Ou pour chasser ma crainte ou pour m'en consoler.

LAONICE

Quoil madame, en ce jour pour vous si plein de gloire?

RODOGUNE

Ce jour m'en promet tant que j'ai peine à tout croire.

La fortune me traite avec trop de respect:

Et le trône et l'hymen, tout me devient suspect.

L'hymen semble à mes yeux cacher quelque supplice,

Le trône sous mes pas creuser un précipice;

Je vois de nouveaux fers après les miens brisés ,

Et je prends tous ces biens pour des maux déguisés :

En un mot, je crains tout de l'esprit de la reine.

LAONICE

La paix qu'elle a jurée en a calmé la haine.

RODOGUNE

La haine entre les grands se calme rarement;

La paix souvent n'y sert que d'un amusera gnt;

Et. dans l'État où j'entre, à te parler sans feinte,

Elle a lieu de me craindre, et je crains celte crainte.

Non qu'enfin je ne donne au bien des deux États

Ce que j'ai dû de haine à de tels attentats :

J'oublie et pleinement toute mon aventure;

Mais une grande offense est de celte nature,

Que toujours son auteur impute à l'olTensé

Un vif ressentiment dont il le croit blessé;

Et, quoiqu'en apparence on les réconcilie,

Il le craint, il le hait, et jamais ne s'y fie;

Et, toujours alarmé de cette illusion.

Sitôt qu'il peut le perdre, il prend l'occasion.

Telle est pour moi la reine.

LAONICE

Ahl madame, je jure Que par ce faux soupçon vous lai faites iniure.

Î4 RODOGUNE

Vous devez oublier un désespoir jaloux

Où força son courage un infidèle époux.

Si. teinte de son sang et toute furieuse,

Elle vous traita lors en rivale odieuse,

L'impétuosité d'un premier mouvement

Engageoit sa vengeance à ce dur traitement;

11 falloit un prétexte à vaincre sa colère,

Il y falloit du temps, et, pour ne rien vous taire,

Quand je me dispensois à lui mal obéir,

Quand en votre faveur je semblois la trahir,

Peut-être qu'en son cœur plus douce et repentie

Elle en dissimuloit la meilleure partie;

Que, se voyant tromper, elle fermoit les yeux,

Et qu'un peu de pitié la satisfaisoit mieux.

A présent que l'amour succède à la colère ,

Elle ne vous voit plus qu'avec des yeux de mère;

Et si de cet amour je la voyois sortir,

Je jure de nouveau de vous en avertir :

Vous savez comme quoi je vous suis toute acquise.

Le roi souffriroit-il d'ailleurs quelque surprise?

Qui que ce soit des deux qu'on couronne aujourd'hui, Elle serai sa mère , et pourra tout sur lui.

LAONICE

Qui que ce soit des deux . je sais qu'il vous adore : Connoissant leur amour, pouvez-vous craindre encore?

RODOGUNE

Oui, je crains leur hymen, et d'être à l'un des deux.

LAONICE

Quoi! sont-ils des sujets indignes de vos feux?

RODOGUNE

Comme ils ont même sang avec pareil mérite, Un avantage égal pour eux me sollicite; Mais il est malaisé, dans cette égalité. Qu'un esprit combattu ne penche d'un côté. Il est des nœuds secrets, il est des sympathies, Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer. C'est par là que l'un d'eux obtient la préférence; Je crois voir l'autre encore avec indifférence; Mais cette indifférence est une aversion Lorsque je la compare avec ma passion.

Étrange effet d'amour! incroyable chimère 1 Je voudrois être à lui si je naimois son frère; Et le plus grand des maux toutefois que je crains, C'est que mon triste sort me livre entre ses mains.

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