‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 84 sur 343 · SCENE II. - HÉRACLIUS, PULCHÉRIE · texte numérisé non relu

SCENE II. - HÉRACLIUS, PULCHÉRIE

HÉRACLIUS

0 ciel! quel bon démon devers moi vous envoie, Madame ?

PULCHÉRIE

Le tyran , qui veut que je vous voie , Et met tout en usage afin de s'éclaircir.

HÉRACLIUS

Par vous-même en ce trouble il pense réussir l

PULCHÉRIE

Il le pense, seigneur, et ce brutal espère

Mieux qu'il ne trouve un fils que je découvre un frère !

Comme si j'étois fille à ne lui rien celer

De tout ce que le sang pourroit me révéler!

Puisse-t-il par un trait de lumière fidèle Vous le mieux révéler qu'il ne me le révèle 1 Aidez-moi cependant . madame , à repousser Les indignes frayeurs dont je me sens presser..

PULCHÉRIE

Ah! prince, il ne faut point d'assurance plus claire; Si vous craignez la mort . vous n'êtes point mon frère : Ces indignes frayeurs vous ont trop découvert.

HÉRACLIUS

Moi la craindre, madame! Ah! je m'y suis offert.

Qu'il me traite en tyran, qu'il m'envoie au supplice,

Je suis HéracHus, je suis fils de Maurice;

Sous ces noms précieux je cours ra'ensevelir,

Et m'étonne si peu que je l'en fais pâlir.

Mais il me traite en père, il me flatte, il m'embrasse*

Je n'en puis arracher une seule menace :

J'ai beau faire et beau dire afin de l'irriter,

Il m'écoute si peu qu'il me force à douter.

Malgré moi comme fils toujours il me regarde;

Au lieu d'être en prison, je n'ai pas même un garde.

Je ne sais qui je suis, et crains de le savoir;

Je veux ce que je dois, et cherche mon devoir ;

Je crains de le haïr, si j'en tiens la naissance;

Je le plains de m'aimer, si je m'en dois vengeance:

Et mon cœur, indigné d'une telle amitié,

En frémit de colère, et tremble de pitié.

De tous ses mouveraens mon esprit se défie.

Il condamne aussitôt tout ce qu'il justifie.

La colère, l'amour, la haine et le respect.

Ne me présentent rien qui ne me soit suspect.

Je crains tout, je fuis tout; et, dans cette aventure,

Des deux côtés en vain j'écoute la nature.

Secourez donc un frère en ces perplexités.

PULCHÉRIE

Ah! vous ne l'êtes point, puisque vous en doutez.

Celui qui, comme vous, prétend à cette gloire,

D'un courage plus ferme en croit ce qu'il doit croire.

Comme vous on le flatte, il y sait résister;

Rien ne le touche assez pour le faire douter-,

Et le sang, par un double et secret artifice,

Parle en vous pour Phocas, comme en lui pour Maurice.

HÉRACLIUS

A ces marques en lui connoissez Martian;

Il a le cœur plus dur étant fils d'un tyran.

La générosité suit la belle naissance :

La pitié l'accompagne et la reconnoissance.

Dans cette grandeur d'âme un vrai prince affermi

Est sensible aux malheurs même d'un ennemi -,

La haine qu'il lui doit ne sauroit le défendre ,

Quand il s'en voit aimé, de s'en laisser surprendre,

Et trouve assez souvent son devoir arrêté

Par l'effort naturel de sa propre bonté.

Cette digne vertu de l'âme la mieux née,

Madame . ne doit pas souiller ma destinée.

Je doute -. et si ce doute a quelque crime en soi ,

C'est assez m'en punir que douter comme moi;

Et mon cœur, qui sans cesse en sa faveur se flatte.

Cherche qui le soutienne, et non pas qui l'abatte;

Il demande secours pour mes sens étonnés ,

Et non le coup mortel dont vous m'assassinez.

PULCHÉRIE

L'œil le mieux éclairé sur de telles matières Peut prendre de faux jours pour de vives lumières; Et comme notre sexe ose assez promptement Suivre l'impression d'un premier mouvement, Peut-être qu'en faveur de ma première idée Ma haine pour Phocas m'a trop persuadée. Son amour est pour vous un poison dangereux; Et quoique la pitié montre un cœur généreux, Celle qu'on a pour lui de ce rang dégénère. Vnus le devez hair, et, fût-ii votre père,

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