‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 90 sur 343 · SCÈNE V. — HÉRACLIUS, MARTIAN, PULCHERIE · texte numérisé non relu

SCÈNE V. — HÉRACLIUS, MARTIAN, PULCHERIE

PULCHÉRIE

Le lâche, il vous flattoit lorsqu'il trerab;oit dans l'âme.

Mais tel est d'un tyran le naturel infâme :

Sa douceur n'a jamais quun mouvement contraint;

S'il ne craint, il opprime; et s'il n'opprime, il craint.

L'une et l'autre fortune en montre la foiblesse;

L'une n'est qu'insolence , et l'autre que bassesse.

A peine est-il sorti de ses lâches terreurs

Qu'il a trouvé pour moi le comble des horreurs.

Mes frères, puisque enfin vous voulez tous deux l'être.

Si vous m'aimez en sœur, faites-le-moi paroitre.

HÉRACLIUS

Que pouvons-nous tous deux, lorsqu'on tranche nos jours?

PULCHÉRIE

Un généreux conseil est un puissant secours.

MARTIAN

Il n'est point de conseil qui vous soit salutaire , Que d'épouser le fils pour éviter le père : L'horreur d'un mal plus grand vous y doit disposer.

PULCHÉRIE

Qui me le montrera, si je veux l'épouser? Et. dans cet hyménée à ma gloire funeste, Qui me garantira des périls de l'inceste?

MARTIAN

Je le vois trop à craindre et pour vous et pour nous; Mais, madame, on peut prendre un vain titre d'époux, Abuser du tyran la rage forcenée Et vivre en frère et sœur sous un feint hyménée.

PULCHÉRIE

Feindre, et nous abaisser à cette lâcheté!

HÉRACLIUS

Pour tromper un tyran , c'est générosité.

Et c'est mettre, en faveur d'un frère qu'il vous donne,

Deux ennemis secrets auprès de sa personne,

Qui, dans leur juste haine animés et constans,

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Sur l'ennemi commun sauront prendre leur temps, Et terminer bientôt la feinte avec sa vie.

PULCHÉRIE

Pour conserver vos jours et fuir mon infamie, Feignons, vous le voulez, et j'y résiste en vain. Sus donc, qui de vous deux me prêtera la main? Qui veut feindre avec moi? qui sera mon complice?

HÉRACLIUS

Vous , prince . à qui le ciel inspire l'artifice.

MARTIAN

Vous 5 que veut le tyran pour fils obstinément.

Vous, qui depuis quatre ans la servez en amant.

MARTIAN

Vous saurez mieux que moi surprendre sa tendresse.

HÉRACLIUS

Vous saurez mieux que moi la traiter de maîtresse

MARTIAN

Vous aviez commencé tantôt d'y consentir

PULCHÉRIE

Ah! princes, votre cœur ne peut se démentli ,

Et vous l'avez tous deux trop grand, trop magnanime,

Pour souffrir sans horreur l'ombre même d'un crime.

Je vous connoissois trop pour juger autrement

Et de votre conseil, et de l'événement;

Et je n'y déférois que pour vous voir dédire.

Toute fourbe est honteuse aux cœurs nés pour l'empire;

Princes, attendons tout, sans consentir à rien.

HÉRACLIUS

Admirez cependant quel malheur est le mien : L'obscure vérité que de mon sang je signe , Du grand nom qui me perd ne me peut rendre digne; On n'en croit pas ma mort; et je perds mon trépas, Puisque mourant pour lui je ne le sauve pas.

Voyez d'autre côté quelle est ma destinée,

Madame : dans le cours d'une seule journée ,

Je suis Héraclius, Léonce et Martian;

le sors d'un empereur, d'un tribun, d'un tyran.

De tous trois ce désordre en un jour me fait naître,

Pour me faire mourir enfin sans me connoître.

PULCHÉRIE

Cédez, cédez tous deux aux rigueurs de mon sort :

Il a fait contre vous un violent efl'ort.

Votre malheur est grand ; mais , quoi qu'il en succède ,

La mort qu'on me refuse en sera le remède ;

Et moi,. . Mais que nous veut ce perfide?

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