‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 93 sur 343 · EXAMEN D'HÉRACLIUS · texte numérisé non relu

EXAMEN D'HÉRACLIUS

Cette tragédie a encore plus d'effort d'invention que celle de B-odogune. et je puis dire que c'est un heureux original dont il s'est fait beaucoup de belles copies sitôt qu'il a paru. Sa conduite diffère de celle-là. en ce que les narrations qui lui donnent jour sont pratiquées par occasion en divers lieux avec adresse , et toujours dites et écoutées avec intérêt, sans qu'il y en ait pas une de sang-froid, comme celle de Laonice. Elles sont éparses ici dans tout le poëme , et ne font connoître à la fois que ce qu'il est besoin qu'on sache pour l'intelligence de la scène qui suit. Ainsi, dès la première, Phocas, alarmé du bruit qui court qu'Héraclius est vivant, récite les particularités de sa mort pour montrer la fausseté de ce bruit: et Crispe, son gendre, en lui proposant un remède aux troubles qu'il appréhende . fait connoître comme . en perdant toute la famille de Maurice . il a réservé Pulchérie pour la faire épouser à son fils Martian, et le pousse d'autant plus à presser ce mariage, que ce prince court chaque jour de grands périls à la guerre, et que sans Léonce il fût demeuré au dernier combat. C'est par là qu'il instruit les auditeurs de l'obligation qu'a le vrai Héraclius , qui passe pour Martian . au vrai Martian , qui passe pour Léonce ; et cela sert de fondement à l'offre volontaire qu'il fait de sa vie au quatrième acte, pour le sauver du péril où l'expose cette erreur des noms. Sur cette proposition , Phocas . se plaignant de l'aversion que les deux parties témoignent à ce mariage , impute celle de Pulchérie à l'instruction qu'elle a reçue de sa mère , et apprend ainsi aux spectateurs , comme en passant , qu'il la laissée trop vivre après la mort de l'empereur Maurice, son mari. Il falloit tout cela pour faire entendre la scène qui suit entre Pulchérie et lui; mais je n'ai pu avoir assez d'adresse pour faire entendre les équivoques ingénieux dont est rempli tout ce que dit Héraclius à la fin de ce premier acte ; et on ne les peut comprendre que par une réflexion après que la pièce est finie , et qu'il est entièrement reconnu, ou dans une seconde représentation.

Surtout, la manière dont Eudoxe fait connoître, au second acte , le double échange que sa mère a fait des deux princes , est une des choses les plus spirituelles qui soient sorties de ma plume. Léontine l'accuse d'avoir révélé le secret d'Héraclius et d'être cause du bruit qui court, qui le met en péril de sa vie; pour s'en justifier, elle explique tout ce qu'elle eu sait, et conclut que . puisqu'on n'en publie pas tant, il faut que ce bruit ait pour auteur quelqu'un qui n'en sache pas tant qu'elle. H est vrai que cette narration est si courte, qu'elle laisseroit beaucoup d'obscurité si Héraclius ne l'expliquoit plus au long, au qua -

SXAMEN DHERACLIUS. Î15

trième acte, quand il est besoin que cette vérité fasse son plein effet: mais elle n'en pouvoit pas dire davantage à une personne qui savoit cette histoire mieux qu'elle, et ce peu qu'elle en dit suffit à jeter une lumière imparfaite de ces échanges, qu'il n'est pas besoin alors d'éclaircir plus entièrement.

L'artifice de la dernière scène de ce quatrième acte passe encore celui-ci : Exupère y fait connoître tout son dessein à Léontine, mais d'une façon qui n'empêche point cette femme avisée de le soupçonner de" fourberie, et de n'avoir d'autre dessein que de tirer d'elle le secret d'Héracliuspourle perdre. L'auditeur luimême en demeure dans la défiance, et ne sait qu'en juger: mais après que la conspiration a eu son effet par la mort de Phocas, cette confidence anticipée exempte Exupère de se purger de tous les justes soupçons qu'on aroit eus de lui, et délivre l'auditeur d'un récit qui lui auroit été fort ennuyeux après le dénoûment de la pièce, où toute la patience que peut avoir sa curiosité se borne à savoir qui est le vrai Héraclius des deux qui prétendent l'être.

Le stratagème d'Exupère, avec toute son industrie, a quelque chose un peu délicat , et d'une nature à ne se faire qu'au théâtre , où l'auteur est maître des événemens qu'il tient dans sa main , et non pas dans la vie civile, où les hommes en disposent selon leurs intérêts et leur pouvoir. Quand il découvre Héraclius à Phocas , et le fait arrêter prisonnier, son intention est fort bonne , et lui réussit; mais il n'y avoit que moi qui lui pût répondre du succès. Il acquiert la confiance du tyran par là, et se fait remettre entre les mains la garde d'Héracîius et sa conduite au supplice : mais le contraire pouvoit arriver-, et Phocas, au lieu de déférer à ses avis qui le résolvent à faire couper la tête à ce prince en place publique, pouvoit s'en défaire sur l'heure, et se défier de lui et de ses amis comme de gens qu'il avoit offensés , et dont il ne devoit jamais espérer un zèle bien sincère à le servir. La mutinerie qu'il excite, dont il lui amène les chefs comme prisonniers pour le poignarder, est imaginée avec justesse: mais jusque-là toute sa conduite est de ces choses qu'il faut souffrir au théâtre, parce qu'elles ont un éclat dont la surprise éblouit, et qu'il ne feroit pas bon tirer en exemple pour conduire une action véritable sur leur plan.

Je ne sais si on voudra me pardonner d'avoir fait une pièce d'invention sous des noms véritables: mais je ne crois pas qu'Aristote le défende . et j'en trouve assez d'exemples chez les anciens. Les deux Électres de Sophocle et d'Euripide aboutissent à la même action par des moyens si divers, qu'il faut de nécessité que l'une des deux soit entièrement inventée : VIphigénie in Tauris a la raine d'être de même nature ; et VHélène . où Euripide suppose qu'elle n'a jamais été à Troie, et que Paris n'y a enlevé qu'un fantôme qui lui ressembloit, ne peut- avoir aucune action épisodique ni principale qui ne parte de la seule imagination de son auteur.

Je n'ai conservé ici, pour toute vérité historique, que l'ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas et Héraclius ; j'ai falsifié la naissance de ce dernier pour lui en donner une plus illustre, en le faisant fils de Maurice, bien qu'il ne le fût que d'un préteur d'Afrique qui portoit même nom que lui.

ne EXAMEN d'hÉRACLIUS.

J'ai prolongé de douze ans la durée de l'erapire de Phocas , et îui: ai donné Martian pour fils . quoique l'histoire ne parle que d'une fille nommée Domitia, qu'il maria à Crispe, dont je fais un de mes personnages. Ce fils et Héraclius, qui sont confondus l'un avec l'autre par les échanges de Léontine, n'auioient pas été en état d'agir, si je ne l'eusse fait régner que les huit ans qu'il régna, puisque, pour faire ces échanges, il falloit qu'ils fussent tous deux au berceau quand il commença de régner. C'est par cette même raison que j"ai prolongé la vie de l'impératrice Constantine , que je n'ai fait mourir qu'en la quinzième année de sa tyrannie, bien qu'il l'eût immolée à sa sûreté dès la cinquième; et je l'ai fait, afin qu'elle pût avoir une fille capable de recevoir ses instructions en mourant . et d'un âge proportionné à celui du prince qu'on lui vouloit faire épouser.

La supposition que fait Léontine d'un de ses fils pour mourir au lieu d'Heraclius n'est point vraisemblable, mais elle est historique, et n'a point besoin de vraisemblance, puisqu'elle a l'appui de la vérité qui la rend croyable , quelque répugnance qu'y veuillent apporter les difficiles. Baronius attribue cette action à une nourrice: et je l'ai trouvée assez généreuse pour la faire produire à une personne plus illustre , et qui soutient mieux la dignité du théâtre. L'empereur Maurice reconnut cette supposition, et l'empêcha d'avoir son effet, pour ne s'opposer pas au juste jugement de Dieu , qui vouloit exterminer toute sa famille ; mais, quant à ce qui est de la mère, elle avoit surmonté lafl'ection maternelle en faveur de son prince: et comme on pouvoit dire que son fils étoit m-^rt pour son regard , je me suis cru assez autorisé par ce qu'elle avoit voulu faire à rendre cet échange effectif, et à le faire servir de fondement aux nouveautés surprenantes de ce sujet.

Il lui faut la même indulgence pour l'unité de lieu qu'à Rodogune. La plupart des poèmes qui suivent en ont besoin, et je me dispenserai de le répéter en les examinant. L'unité de jour n'a rien de violenté, et l'action se pourroit passer en cinq ou six heures: mais le poëme est si embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention. J'ai vu de fort bons esprits, et des personnes des plus qualifiées de la cour, se plaindre de ce que sa représentation fatiguoit autant l'esprit qu'une élude sérieuse. Elle n'a pas laissé de plaire: mais je crois qu'il l'a fallu voir plus d'une fois pour en remporter une entière intelligence.

FIX D HERACUrS

ANDROMEDE

TRAGÉDIE

Madame ,

C'est vous rendre un hommage bien secret que de vous le rendre ainsi . et je m'assure que vous aurez de ia peine vousmême à reconnoitre que c'est à vous à qui je dédie cet ouvrage. Ces quatre lettres hiéroglyphiques vous embarrasseront aussi bien que les autres, et vous ne vous apercevrez jamais qu'elles parlent de vous, jusqu'à ce que je vous les explique; alors vous m'avouerez sans doute que je suis fort exact à ma parole . et fort ponctuel à l'exécution de vos commandemens. Vous lavez voulu, et j'obéis; je vous l'ai promis, et je m'acquitte. C'est peut-être vous en dire trop pour un homme qui se veut cacher quelque temps à vous-même: et pour peu que vous fassiez de réflexions sur mes dernières visites, vous devinerez à demi que c'est à vous que ce compliment s'adresse. N'achevez pas, je vous prie, et laissez-moi la joie de vous surprendre par la confidence que je vous en dois. Je vous en conjure par tout le mérite de mon obéissance , et ne vous dis point en quoi les belles qualités d'Andromède approchent de vos perfections, ni quel rapport ses aventures ont avec les vôtres ; ce seroit vous faire un miroir où vous vous verriez trop aisément, et vous ne pourriez plus rien ignorer de ce que j'ai à vous dire. Préparez-vous seulement à la recevoir, non pas tant comme un des plus beaux spectacles que la France ait vus. que comme une marque respectueuse de rattachement inviolable à votre service, dont fait vœu,

Mad.\me,

Votre très-humble , très- obéissant et très-obligé serviteur,

TIRÉ EU QUATRIÈME ET CINQUIEME LIVRE DES METAMORPHOSES d'ovIDE.

« Cassiope , femme de Céphée , roi d'Ethiopie , fut si vaine de sa beauté, qu'elle osa la préférer à celle des Néréides, dont ces nymphes irritées firent sonir de la mer un monstre, qui fit de si étranges ravages sur les terres de l'obéissance du roi son mari. que les forces humaines ne pouvant donner aucun remède à des misères si grandes, on recourut à l'oracle de Jupiter Ammon, La réponse qu'en reçurent ces malheureux princes fut un commandement d'exposeV à ce monstre Andromède, leur fille unique, pour en ètie dévorée. 11 fallut exécuter ce triste arrêt; et cette illustre victime fut attachée à un rocher, où elle n'attendoit que

118 ANDROMÈDE

la mort , lorsque Periée , fils de Jupiter et de Danaé , passant par hasard, jeta les yeux sur elle : il revenoit de la conquête glorieuse de la tète de Méduse, qu'il portoit sur son bouclier, et voloit au milieu de l'air au moyen des ailes qu'il avoit attachées aux deux pieds, de la façon qu'on nous peint Mercure. Ce fut d'elle-m.ême qu'il apprit la'cause de sa disgrâce; et l'amour que ses premiers regards lui donnèrent lui fit en même temps former le dessein de combattre ce monstre, pour conserver des jours qui lui étoient devenus si précieux.

a Avant que d'entrer au combat, il eut loisir de tirer parole de ses parens que les fruits en seroient pour lui, et reçut les effets de cette promesse sitôt qu'il eut tué le monstre.

« Le roi et la reine donnèrent avec grande joie leur fille à son libérateur; mais la magnificence des noces fut troublée par la violence que voulut faire Phinée. f.r-ère du roi. et oncle de la princesse, à qui elle avoit été promise avant son malheur. Il se jeta dans le palais royal avec une troupe de gens armés-, et Persée s'en défendit quelque temps sans autre secours que celui de sa valeur et de quelques amis généreux : mais, se voyant près de succoml er sous le nombre , il se servit enfin de cette tète de Méduse, qu'il tira de dessous son bouclier; et l'exposant aux yeux de Phinée et des assassins qui le suivoient, cette fatale vue les convertit en autant de statues de pierre . qui servirent d'ornement au même palais qu'ils vouloient teindre du sang de ce héros. »

Voilà comme Ovide raconte cette fable, où j'ai changé beaucoup de choses, tant par la liberté de l'art que par la nécessité des ordres du théâtre, et pour lui donner plus d'agrément.

En premier lieu , j'ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la beauté de sa fille que de la sienne propre, d'autant qu'il est fort extraordinaire qu'une femme dont la fille est en âge dètre mariée ait encore d'assez 1 eaux restes pour s'en vanter si hautement; et qu'il n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eût attendu si tard à éclater, vu que c'est dans la jeunesse que la beauté étant plus parfaite et le jugement moins formé, donnent plus de lieu à des vanités de cette nature , et non pas alors que celte même beauté commence d'être sur le retour, et que l'âge a mûri l'esprit de la personne qui s'en seroit enorgueillie en un autre temps.

Ensuite . j'ai supposé que l'oracle d'Ammon n'avoit pas condamné précisément Andromède à être dévorée par le monstre, mais qu'il avoit ordonné seulement qu'on lui exposât tous les mois une fille, qu'on tirât au sort pour voir celle qui lui devoit être livrée, et que. cet ordre ayant déjà été exécuté cinq fois, on étoit au jour qu'il le falloit suivre pour la sixième.

J'ai introduit Persée comme un chevalier errant qui s'est arrêté depuis un mois dans la cour de Céphée, et non pas comme se rencontrant par hasard dans le temps qu'Andromède est attachée au rocher. Je lui ai donné de l'amour pour elle, qu'il n'ose découvrir, parce qu'il la voit promise à Pninée, mais qu'il nourrit toutefois d'un peu d'espoir, parce qu'il voit son mariage diff"éré jusqu'à la fin des malheurs publics. Je l'ai fait plus généreux qu'il n'est dans Ovide, où il n'entreprend la délivrance de cette princesse qu'après que ses parens l'ont assurée qu'elle l'épouse-

roit aussitôt qu'il l'auroit délivrée. J'ai changé aussi la qualité de Phinée. que j'ai fait seulement neveu du roi, dont Ovide le nomme frère: le mariage de deux cousins me semblant plus supportable, dans nos façons de vivre, que celui de l'oncle et de la nièce , qui eût pu sembler un peu plus étrange à mes auditeurs.

Les peintres , qui cherchent à faire paroître leur art dans les nudités , ne manquent jamais à nous représenter Andromède nue au pied du rocher ou elle est attachée, quoique Ovide n'en parle point. Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention, comme j'ai fait en celle du cheval Pégase, sur lequel ils montent Persée pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des ailes aux talons. Ce changement donne lieu à une machine toute extraordinaire et merveilleuse, et empêche que Persée ne soit pris pour Mercure; outre qu'ils ne le mettent pas en cet équipage sans fondement, vu que le même Ovide raconte que sitôt que Persée eut coupé la monstrueuse tête de Méduse, Pégase tout ailé sortit de cette Gorgone, et que Persée s'en put saisir dès lors pour faire ses courses par le milieu de l'air.

Nos globes célestes . où l'on marque pour constellations Céphée, Cassiope, Persée et Andromède, m'ont donné jour à les faire enlever tous quatre au ciel sur la fin de la pièce', pour y faire la noce de ces amans, comme si la terre n'en étoit pas digne.

Au reste . comme Ovide ne nomme point la ville où il fait arri ver cette aventure . je ne me suis non plus enhardi à la nommer: il dit pour toute chose que Céphée régnoit en Ethiopie, sans désigner sous quel climat. La topographie moderne de ces contrées-là n'est pas fort connue, et celle du temps de Céphée encore moins : je me contenterai donc de vous dire qu'il falloit que Céphée régnât en quelque pays maritime, que sa ville capitale fût sur le bord de la mer , et que ses peuples fussent blancs , quoique Ethiopiens. Ce n'est pas que les Maures les plus noirs n'aient leurs beautés à leur mode : mais il n'est pas vraisemblable que Persée, qui étoit Grec, et né dans Argos. fût devenu amoureux d'Andromède . si elle eût été de leur teint. J'ai pour moi le consentement de tous les peintres , et surtout l'autorité du grand Héliodore . qui ne fonde la blancheur de sa divine Chariclée que sur un tableau d'Andromède. Ma scène sera donc, s'il vous plaît, dans la ville capitale de Céphée, proche de la mer, et pour le nom, vous le lui donnerez tel qu'il vous plaira.

Vous trouverez cet ordre gardé dans les changemens de théâtre , que chaque acte . aussi bien que le prologue , a sa décoration particulière , et du moins une machine volante , avec un concert de musique, que je n'ai employé qu'à satisfaire les oreilles des spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir descendre ou remonter une machine, ou s'attachent à quelque chose qui leur empêche de prêter attention à ce ç^ue pourroient dire les acteurs, comme fait le combat de Persée contre le monstre : mais je me suis bien gardé de faire rien chanter qui fût nécessaire à l'intelligence de la pièce, parce que communément les paroles qui se chantent étant mal entendues des auditeurs, pour la confusion qu'y apporte la diversité des voix qui les r renoncent ensemble , elles auroient fait une gt'-ande obscurité dans le corps

120 ANDROMÈDE

de l'ouvrage , si elles avoient eu à instruire l'auditeur de quelque chose d'important. Il n'en va pas de même des machines, qui ne sont pas. dans cette tragédie, comme les agrémens détachés; elles en font le nœud et le dénoûment, et y sont si nécessaires, que vous n'en sauriez retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout l'édifice. J'ai été assez heureux à les inventer et à leur donner place dans la tissure de ce poëme ; mais aussi faut-il que j'avoue que le sieur Torrelli s'est surmonté lui-même à en exécuter les dessins, et qu'il a eu des inventions admirables pour les faire agir à propos ; de sorte que s'il m'est dû quelque gloire pour avoir introduit cette Vénus dans le premier acte . qui fait le nœud de cette tragédie par l'oracle ingénieux qu'elle prononce, il lui en est dû bien davantage pour l'avoir fait venir de si loin, et descendre au milieu de l'air dans cette magnifique étoile . avec tant d'art et de pompe qu'elle remplit tout le monde d'étonnement et d'admiration. Il en faut dire autant des autres que j'ai introduites . et dont il a inventé l'exécution , qui en a rendu le spectacle si merveilleux qu'il sera malaisé d'en faire un plus beau de cette nature. Pour moi, je confesse ingénument que. quelque effort d'imagination que j'aie fait depuis, je n'ai pu découvrir encore un sujet capable de tant d'ornemens extérieurs, et où les machines pussent être distribuées avec tant de justesse : je n'en désespère pas toutefois, et peut-être que le temps en fera éclater quelqu'un assez brillant et assez heureux pour me faire dédire de ce que j'avance. En attendant, recevez celui-ci comme le plus achevé qui ait encore paru sur nos théâtres: et souffrez que la bea^uté de la représentation supplée au manque des beaux vers , que vous n'y trouverez pas en si grande quantité que dans Cijina ùu dans Rodogune. parce que mon principal but ici a été de satisfaire la vue par l'éclat et la diversité du spectacle , et non pas de toucher l'esprit par la force du raisonnement, ou le cœur par la délicatesse des passions. Ce n'est pas que j'en aie fui ou négligé aucunes occasions : mais il s'en est rencontré si peu , que j'aime mieux avouer que cette pièce n'est que pû';r les yeux.

perso:o:ages.

Page 1