I. Voir t. VI , pp. 4 et
alloit en. confulion 6c en ruine : Que s'il y auoit quelque chofe qui l'obligeaft à defirer d'y demeurer plus long-temps, c'eftoit l'affedion qu'il portoit à fes amis, entre lefquels il tenoit le premier rang ; mais qu'il fe promettoit qu'ils ne feroient iamais efloignez l'vn de l'autre, & que fi leurs corps -eftoient feparez, pour le moins leurs âmes conuerferoient enfembie : Quant à luy, puis que c'eftoit le plaifir de Dieu, il y obéiffoit volontiers, ^' qu'aum bien cefte vie ne luy eftoit plus qu'vne mort continuelle : Qu'il reffentoit que Dieu l'appeloit à vne meilleure & plus affeurée, qu'il en auoit diuers aduis, non feulement par le manquement de la chaleur naturelle qui defailloit tout à fait, mais auffi par des prefages qui venoient de plus loin, & que quelques nuids auparauant, comme tout le monde eftoit forty de fa chambre, il luy eftoit apparu vne grande lumière, & là deftus luy recita cefte hiftoire dont mille perfonnes ont oûy parler ^ »
Après une quinzaine de jours passés à Croixval, il voulut revoir son prieuré de Saint-Cosme-en-l'Ile, près de Tours. C'est Du Perron qui nous donne sur ce dernier voyage de Ronsard les détails les plus précis : « Ce Prieuré eft fitué en vn lieu fort plaifant affis fur la riuiere de Loire, accompagné de boccages, de prairies, & de tous les ornemens naturels qui embelliffent la Touraine, de laquelle il eft l'œil & les délices : ce qui le luy faifoit aimer par deffus les autres maifons, comme eftant la plus propre à entretenir fes Mufes 8c recréer la beauté de fon efprit, & d'ailleurs le premier bien Eccleliaftique dont il auoit efté pourueu-. Ne conferuant donc plus autre paffion fînon de s'y voir tranfporter, à fin de jouir de cefte dernière félicité d'y mourir, ^- fe perfuadant que fes
1. Du Perron, Or. fim, texte de 1623, p. 1681. C'est à peu de chose près le texte princeps.
2. Il eût été plus exact de dire que c'était son premier prieuré. Avant d'en être pourvu, Ronsard avait reçu plusieurs cures, notam-
OS y repoferoient plus doucement, il le fit mettre dans fon chariot, tout perclus & eftropié que ie vous l'ay defcrit ; & s'eftant ainfi acheminé malgré les injures de l'air, trauailla tant de cefte première traitte, qu'il alla coucher euuiron à trois lieues de là, & l'autre lendemain d'après, qui eftoit vn iour de Dimanche, arriua finalement à S. Cofme fur les cinq heures du foir K » ,
Binet, dont le récit, plus succinct, concorde d'ailleurs sur tous les points essentiels avec celui-ci, dit qu'il demeura « en chemin, & pour faire sept lieues, trois iours entiers : pendant lequel temps, il eut deux foiblefles grandes ». Après huit jours de repos à Saint-Cosme, sentant ses forces diminuer de plus en plus, « il fit venir pour eftre confolé, l'vn des Religieux nommé Jacques Defguez, âgé de lxxv ans, Aumofnier de Saind Cofme, & iffu de noble maifon (car cefte Religion n'en reçoit d'autre forte) auquel, ainfi qu'il luy euft demandé de quelle refolution il vouloit mourir, il refpondit affez aigrement en cefte forte : Qui vous fait dire cela, mon bon amy? doutez-vous de ma volonté? ie veux mourir
ment celle d'Évaillé. — P. L. — « La maison prieurale existe encore au midi du chevet de l'église, et malgré quelques remaniements modernes elle n'a pas trop perdu de son caractère primitif. C'était un logis du xv'= siècle, comme une partie de l'église ellemême, avec des fenêtres carrées à meneaux croisés prismatiquement; un escalier de bois conduit au premier étage et dessert, à droite et à gauche, deux vastes pièces à poutres sculptées et à hautes cheminées. Ronsard habitait probablement la chambre à droite, accompagnée d'un large cabinet et ornée au nord d'une pittoresque galerie, ou loge en bois, soutenue en saillie sur des poutrelles obliques; du haut de ce balcon rustique ou a une belle vue sur les coteaux de la Loire. » (L. Froger, Ronsard ecclésiastique, p. 32.) Cf. Chevalier, Rapport sur la recherche des restes de Ronsard au. prieuré de Saint-Cosme-lès-Tours, dans le Bulletin de la Société archéologique du Vendômois, 1870, p. 170. On trouvera d'autres références dans la présente édition, ci-dessus, note du t. VII , p. 116. I. Or. fun., texte de 1623, p. 1680. Résumé du texte princeps.
en la Religion Catholique comme mes ayeulx, bilayeulx, trifayeulx, & comme i'ay tefmoigné affez par mes efcrits. L'Aumofnier luy dit lors, qu'il ne l'entendoit en cefte façon, mais que ce qu'il luy en auoit dit, eftoit pour fçauoir s'il vouloit ordonner quelque chofe par forme de dernière volonté, & pour tirer de luy-mefmes cefte refolution de bien mourir, qui a grand efficace quand elle naift en nous-mefmes, fans l'attendre d'autruy. Ronfard alors luy dit, le defn'e donc que vous & vos confrères foyez tefmoins de mes dernières adions. Alors il commença à difcourir de ûi vie'. « Ce discours, très sommairement indiqué par Binet, est développé par Du Perron, qui le place, comme celui que nous avons reproduit ci-dessus (p. 262), le jour de la mort du poète. Comme il a évidemment pour fond principal des paroles prononcées, nous avons jugé utile de le reproduire : « Lors commanda qu'on luy appelaft tous fes Religieux... aufquels quand ils furent affemblez il commença à faire cefte déclaration : Qu'il recognoiffoit qu'il auoit efté pécheur comme les autres hommes, voire beaucoup plus grand pécheur que la plus part des autres hommes : Qu'il s'eftoit laiffé deceuoir aux charmes de fes fens, & ne les auoit pas reprimez & chaftiez comme il deuoit : Ce pendant, qu'il auoit toufiours tenu la foy & la religion que fes ayeulx luy auoient laiffée ; qu'il auoit toufiours embraffé la créance & l'vnion de l'Eglife CathoHque ; qu'il auoit mis vn bon fondement, mais qu'il auoit bafty deffus, du foin, du bois & de la paille. Pour le regard du fondement qu'il auoit eftably, il eftoit tres-affeuré qu'il demeureroit : Quant à ce qu'il auoit édifié deffus, il efperoit en la mifericorde du Seigneur qu'il feroit confommé par le feu de fa charité ^ de fon amour. Pourtant les prioit-il qu'ils cruflent comme il auoit creu, mais ne vefcuffent pas comme il auoit vefcu : neant-
I. Binet, Vîe de Ronsard, texte de 1597. Voir mon édition, PP- 33"34 ^^ 1S2. — P. L.
Ronsard. — VIII. 23
moins qu'il n'auoit iamais entrepris ny fur la vie, ny fur les biens, ny fur l'honneur de perfonne, mais que ce n'eftoit pas dequoy fe glorifier deuant Dieu. Puis s'apperceuant qu'ils auoient le vifage tout trempé, adjoufta qu'ils ne pleuraffent point de le voir en l'extrémité où il eftoit, mais pluftofl: deploraffent leur condition de ce qu'ils auoient encore à languir û long-temps après luy. Que le Monde eftoit vne perpétuelle agitation, vne perpétuelle tourmente, vn perpétuel naufrage; que c'eftoit vne mer &: vne confufion de péchez, de larmes & de douleurs, & que le feul port de toutes ces infortunes & miferes c'eftoit la Mort. Pour luy, qu'il n'emportoit aucun defir ny aucun regret de la vie, qu'il en auoit effayé toutes les fauftes & prétendues félicitez, qu'il n'y auoit rien oublié qui luy euft peu apporter la moindre ombre de contentement, mais qu'à la fin il auoit trouué par tout l'Oracle du Sage, Vanité des vanitez. Que de la plus belle îx plus louable de toutes ces vanitez, qui eftoit la gloire &: la renommée, il auoit eu autant de fujet d'en eftre raffafié que perfonne de fon fiecle, qu'il en auoit joùy & triomphé par le paffé, maintenant qu'il la laiffoit & refignoit à fa patrie, pour la recueillir & poffeder après fa mort, & s'en alloit d'icy bas auffi content & affouuy de la gloire du Monde, comme defireux & affamé de celle de Dieu. ' »
Les sentiments chrétiens très sincères exprimés ici ne vont pas sans repentir. En imitant Horace, le poète n'avait su se défendre d'appliquer parfois à la conduite de sa vie quelquesunes de ces pensées qu'il traduisait avec tant de charme, sur la fuite du temps, la hâte de le mettre à profit pour la volupté, en un mot, toute cette philosophie païenne résumée par lui dans ce vers de son ode la plus citée (II, i68) : Cneilléi, cueille::^ vojlre iciniejfc.