Binet, Vie de Ronsard, texte de
après, il fortit de ce fommeil, ou plutoft de ceft affoupifl'ement : mais comme il fe fentit efueillé, il recognut que fon difcours commençoit à fe troubler, & appréhenda que les aftiftans n'y remarquaffent de l'altération, & qu'il luy arriuafi; de leur dire quelque choie mal à propos. Pour à quoy remédier il appela fa garde, & luy commanda qu'elle prift garde à luy, & que quand il commenceroit à refuer elle le pouffafl, & l'en aduertift : ayant encore ce beau foin au dernier ade de fa vie, de ne vouloir pas qu'il luy efchappaft aucune parole indigne de l'efprit & de la bouche du grand Ronfard ^ ». « Semblable à celuy qui fommeille, il rendit (fon efprit) à Dieu, ayant les mains jointes au Ciel, & qui en tombant firent cognoiftre aux affiftans le moment de fon trefpas, qui fut fur les deux heures de nuid, le Vendredy vingt feptiefme de Décembre mil cinq cens quatre-vingts cinq, ayant vefcu foixante & vn an, trois mois & feize iours-. »
Près de deux mois après, le lundi 24 février 1586, eut lieu dans la chapelle du collège de Boncourt un service solennel en l'honneur de Ronsard 3. S'il faut en croire Du Perron, « le deffein de ces funérailles fut pris » chez Desportes, dans
1. Du Perron, Or. fan., texte de 1623, p. 1682. C'est la substance du texte princeps, avec une transposition de phrase et quelques suppressions.
2. Binet, Vie de Ronsard, texte de 1597. — I''%e que Binet donne à Ronsard au moment de sa mort reporte sa naissance à la date traditionnelle du 11 septembre 1524. Au reste son expression « fur les deux heures de nuict » est très obscure. A-t-il voulu dire le vendredi 27, à deux heures du matin, ou à six heures du soir? Pour la discussion, voir mon édition de la Vie de Ronsard, pp. 184- 186. — P. L.
3. Ce jour fut choisi parce que le 24 février, fête de saint Matthias, il y avait vacance régulièrement pour toute la Faculté des Arts, dont faisaient partie les collèges. Cf. Maxime Targe, Professeurs et Régents de l'ancienne Université de Paris, thèse de 1902. — P. L.
un « feftin » qu'il offrit à ses amis le mardi gras, 18 février ' ; ce qui veut dire, non pas que l'idée de la cérémonie appartient à Desportes, car Galland l'a revendiquée par la plume de Binet, par celle de Velliard et par la sienne-, mais qu'on arrêta chez Desportes, d'accord avec Galland, le plan de la cérémonie. En fait d'initiative, Desportes eut seulement celle de « faire entreprendre » ce soir-là à Du Perron V Oraison funèbre qu'il prononça le lundi suivant; c'est ce qui ressort nettement de la dédicace primitive de ce discours 3.
Binet rend compte en ces termes de l'imposante cérémonie célébrée par les amis du poète : « Le fieur Galland... fit dreffer vn magnifique appareil en la Chappelle de Boncourt... Le feruice mis en Mufique nombrée, animé de toutes fortes d'inflrumens, fut chanté, par l'eflite de tous les enfans des Mufes, s'y eftans trouuez ceux de la Mufique du Roy, fuiuant fon commandement... le n'aurois iamais fait, fi ie voulois defcrire par le menu les Oraifons funèbres, les Eloges & vers qui furent ce iour facrez à fa mémoire, & combien de grands Seigneurs auec ce généreux Prince de Valois, accompagné du Duc de loyeufe, & du Reuerendiflime Cardinal fon frère, aufquels Ronfard appartenoit,
1. La. phrase qui contient ce renseignement se trouve dans la dédicace de VOraison funèbre à Desportes ; mais Du Perron ne l'y a insérée qu'en 161 1, dans la cinquième édition, après la mort de Desportes, et a laissé imprimer par inadvertance mars au lieu de février. — P. L.
2. Binet, Vie de Ronsard, et dédicace des Derniers Vers (voir notre t. VI, p. 3); Velliard, dédicace de la Landatio funehris, d'où il ressort que Galland eut l'idée de cette cérémonie dès le mois de janvier; Galland, dédicace de l'édition posthume des Œniires de Ronfard (i 586-1 587). De son côté, J. de Thou, témoin digne de foi, dit expressément que ce fut Galland qui projeta et organisa cette cérémonie (Hist., livre lxxxii, fin). — P. L.
3. Nous avons dû substituer cet alinéa à celui de Marty-Laveau::, qui était erroné. — P. L.
honorèrent cefte pompe funèbre, à laquelle l'eflite de ce grand Sénat de Paris daigna bien affifter, comme à vn acle public, iuiuie de la fleur des meilleurs el'prits de la France.
« Apres difner le fieur Du Perron prononça l'Oraifon Funèbre auec tant d'éloquence, & pour laquelle oùir l'affluence des Auditeurs fut li grande, que Monfeigneur le Cardinal de Bourbon, & plufieurs autres Princes & Seigneurs furent contraints de s'en retourner pour n'auoir pu forcer la preffe. . .
« A l'iffuë de l'Oraifon fut reprefentée vne Eclogue par moy faide, pour fermer ceft acte funèbre ^ »
Binet ne s'était pas contenté de composer cette dernière pièce, intitulée : Pcrrot. Eclogue viejlée, et un Difcours de la Vie de Pierre de Ronfard. Dès le mois de janvier il avait songé à réunir, suivant l'usage du temps, les pièces d'un imposant Tombeau en l'honneur du poète. Nous en trouvons la preuve dans la lettre suivante, écrite par lui à Sainte- Marthe, le 24 janvier 1586-.
« A Monfieur, Monfieur de Saincle Marthe, Treforier gênerai de France A Poidiers.
« Monfieur, l'amitié que i'ay receue de Monfieur de Ronfard & qu'il vous a départie lors qu'il viuoit, pour les vertus
1. Sur tous ces hommages rendus à la mémoire du poète, voir mon édition de la Vie de Ronsard, pp. 192-195. — Pour le Requiem composé par le musicien Mau<iuit, voir Julien Tiersot, Ronsard et la musique de son temps (Paris, Fischbacher, 1902), pp. 72 et suiv., et Michel Brenet, Musique et musiciens de l'ancienne France (Paris, Alcan, 1911), chapitre sur Jacques Mauduit. — P. L.
2. Nous devons la communication de cette lettre, demeurée jusqu'à ce jour inédite, ù l'obligeance de notre confrère, M. Ludovic Lalanne. Elle se trouve à la Bibliothèque de l'Institut, manuscrits, in-fol. n" 292, ft 59.
rares qu'il recognoiffoit en vous, m'ont incité à vous refcrire & vous prier d'honorer fa mémoire de quelques vers affin de les mettre au rang de ceux que i'affemble pour fon tombeau. le fçay que fa mémoire eft affez illuftrée par fes propres efcritz, mais fi nous ne l'honorons gueres dauantage pour les vers que nous luy facrerons nous pourrions encourir vn deshonneur ne faifant pour luy ce que nous n'auons refufé pour d'autres de moindre vertu. le ne vous mande rien de fa mort qui eft tout affeurée au grand regret de la Mufe françoife, mais ie vous puis affeurer que la plus part de fes amis, ie dy de ceux dont luy mefme il a fait cas & eftime, m'ont ia baillé pour fatisfaire à mon defir. Vous eftes l'vn de ceux qu'il a le plus eftimé comme il m'a dit maintesfois, voila pourquoy plus affeurement i'attens de voz nouuelles. Monfieur Rapin fe recommande à voz bonnes grâces comme auffi ie fais de bien bon cœur, priant Dieu,
« Monfieur, de vous donner autant d'heur que voz vertus en méritent. De voftre maifon à Paris ce x x 1 1 1 e Janvier 1586.
« Voftre tres-humble feruiteur. Cl. B i n e t . «
Binet aurait souhaité que sa biographie de Ronsard et le Toinhcau. qu'il avait préparé pussent paraître à la date des obsèques célébrées au collège de Boncourt. N'ayant pu y parvenir, il publia seulement ce jour-là Les Derniers Vers de Pierre de Ronfard^. Quant à Galland, il ne se contenta pas
I. Voir notre t. \l, pp. 5-9, et les notes. — Le Tombeau parut avec la biographie quelques semaines après, probablement à la fin de mars. Voir mon édition de la Vie de Ronsard, Introduction, pp. XXII et XXIII. — On trouvera le Toinhcau à la fin de toutes les anciennes éditions posthumes des Œuvres de Ronsard et au t. VIII de celle de Blanchemain, et l'on remarquera que, parmi les nombreux collaborateurs, Desportes brille par son absence (cf. une note de notre t. VI, p. 23). — P. L.
de préparer avec Binet une nouvelle édition des Œuvres du poète, qui les en avait chargés'. Nous savons par l'historien J.-A. de Thou qu'il fit élever à Ronsard une statue de marbre dans la chapelle de son collège, et que pendant de nombreuses années il célébra son anniversaire par un service solennel et par des disputes littéraires dont les tenants étaient ses meilleurs élèves-.
Par contre, trois ans après ces imposants hommages rendus à la mémoire du poète, son souvenir n'était pas même consacré, dans le prieuré de Saint-Cosme, par une simple inscription, si nous en croyons ce témoignage d'Estienne Pasquier : « Ronfard mourut le 27 décembre 1585, en fon prioré de Saind Cofme près de Tours, où il fut enterré à codé feneftre de l'autel (fi vous entrez dedans l'Eglife), fans qu'il y ait aucune remarque de tombeau, fors une vingtaine de carreaux neufs de brique, au milieu de plufieurs autres vieux. Qui fut caufe qu'un jour Saind Marc, l'année mil cinq cens odante neuf, oyant vefpres en ce lieu, pouffé de fon influence, ou bien d'un jufte defpit de voir ce grand perfonnage en une fepulture fi pauvre, je lui fis fur le champ ceft autre epitaphe, qui ne peut eflre approprié qu'à lui :
Si Laiiis viundus, Gratis qui -/ôo-iao; hahetur
Atquc tiiiis toto floret in orbe lahor, Dignins hoc nulluin poteras Jperare fepulcruvi,
lu Cofmi fancta qui requiefds hniuo>. »
Cette epitaphe, pur hommage littéraire, ne changea rien à l'état de la sépulture du poète. Ce fut seulement en 1609