‹ Œuvres complètes de P.-J. de Béranger (volume 3)Chapitre 161 sur 167 · LES · texte numérisé non relu

LES

LUTINS DE MONTLHERI.

Air : Ce 8oir-là sous son ombrage.

A pied 9 la nuit , en voyage , Je m'étais mis à Fahri Contre le vent et l'orage , Dans la tour de Montlhéri.

Je chantais , lorsqu'un long rire D'épouvante m'a glacé ;

Puis tout haut j'entends dire :

Notre règne est passé.

Des follets brillent dans l'ombre ,

£t la voix que j'entendais

Se mêle aux cris d'un grand nombre

De lutins , de farfadets.

Au bruit d'une aigre trompette

Le sabbat a commencé.

38o LES LUTINS.

plus haut la voix répète :

Notre règne est passé.

u Non y dkt la voix , plus de fêtes ! « Esprits , vite délogeons.

« La Raison y par ses conquêtes ,, a Nous bannit des vieux donjons., (c Le monde a changé d'oracles ; « Nos prodiges ont cessé.

« L'homme fait les miracles ;

a Notre règne est passé.

(c Nous donnâmes à la Grèce « Ces dieux créés pour les sens , « Dont Féternelle jeunesse « Vivait de fleurs et d'encens.

f< Dans la Gaule encor sauvage (c Pour nous le sang fut versé.

« Hélas ! même au village c( Notre règne est passé.

<c On nous vit, sous vos trophées , (c Paladins et troubadours , « Enchaîner aux pieds des fées^ ce Les rois , les saints , les Amours.

(( La magie à notre empire « Soumit le ciçl courroucé,

DE MONTLHÉRL 38 1

« Des sorciers j'entends rire ; « Notre règne est passé.

a La Raison nous exorcise ; « Esprits, fuyons sans retour. »

La voix se tait... O surprise !

J'ai ctn voir crouler la tour. De leur reti*aite chérie Tous ont fui d'un vol pressé.

Au loin la voix s'écrie :

Notre règne est passé.

Aift : A lolKanteuc il ne tant pac remettre.

Dieu contre nous envoie une comète ; A ce grand choc nous n échapperons pas. Je sens déjà croulék* notre planète ; L'Observatoire y perdra ses compas, (bis.) Avec la table adieu tous les convives ! Pour peu de gens le banquet fut joyeux, {his.) Vite à confesse allez, âmes craintives.

Finissons-en : le monde est assez vieux , I^ monde est assez vieux, {bis.)

(ùù.)

Oui , pauvre globe égaré dans l'espace, Embrouille enfin tes nuits avec tes jours , Et , cerf- volant dont la ficelle casse , Tourne en tombant , tourne et tombe toujours. Va, franchissant des routes qu'on ignore , Contre un soleil te briser dans les cieux.

Tu leteindrais; que de soleils encore ! Finissons-en : le monde est assez vieux , I^e inonde est assez Tieus:.

N'est-on pas las d'ambitions vulgaires , De sots parés de pompeux sobriquets , D'abus, d'erreurs, de rapines, de guerres, De laquais-rois, de peuples de laquais?

N'est-on pas las de tous nos dieux de plâtre ; Vers l'avenir las de tourner les yeux?

Ah ! c'en est trop pour si petit théâtre. Finissons- en : le monde est assez vieux, Le motide est assez vieux.

Les jeunes gens me disent : Tout chemine; A petit bruit chacun lime ses fers ; La presse éclaire, et le gaz illumine , Et la vapeur vole aplanir les mers.

Vingt ans au plus, bon homme, attends encore ; L'œuf éclôra sous un rayon des cieux.

Trente ans, amis, j'ai cru le voir éclore. Finissons-en : le monde est assez vieux, Le monde est assez vieux.

Bien autrement je parlais quand la vie Gonflait mon cœur el de joie et d'amour. Terre , disais-je, ah ! jamais ne dévie

Du cercle heureux où Dieu sema le joun Mais je vieillis , la b^uté me rejette ; Ma voix s'éteint ) plus de concerts joyeux. Arrive donc , implacable comète.

Finissons-en : le monde est assez vieux ^ Jje monde est assez vieux.

Air: Tt toQTieBs-tu? ttc.

Tout est fini ; la foule se disperse;

À son cercueil un peuple a dit adieu ^

£t l'amitié des larmes qu'elle verse

Ne fera plus confidence qu'à Dieu.

J'entends sur lui la terre qui retombe.

Hélas ! Français ^ vous l'allez oublier.

A vos enfants , pour indiquer sa tombe ^ | . .

Prêtez secours au pauvre chansonnier, j

Je quête ici pour honorer les restes D'un citoyen votre plus ferme appui.

J'eus le secret de ses vertus modestes : Bras y tête et cœur, tout était peuple en lui. L'humble tombeau qui sied à sa dépouille, £st par nous tous un tribut à payer.

Près de sa fosse un ami s'agenouille : Prêtez secours au pauvre chansonnier.

II a5

Mon cœur lui doit ces soins pieux et tendres. Voilà douze ans qu'en des jours désastreux , Sur les débris de la patrie en cendres , Nous nous étions rencontrés tous les deux. Moi y je chantais ; lui , vétéran d'ArcoIe , Sourit au luth vengeur d'un vieux laurier. Grâce à vos dons, qu'un tombeau me console : Prêtez secours au pauvre chansonnier.

L'ambition n'effleurait point sa vie ; Mais, même aux champs, rêvant un beau trépas, Il écoutait si la France asservie , En appelant, ne se réveillait pas.

Contre la mort j'aurais eu son courage , Quand sur son bras je pouvais m'appuyer. Ma voix pour lui demande un peu d'ombrage : Prêtez secours au pauvre chansonnier.

Contre un pouvoir qui de nous se sépare , Son éloquence a toujours combattu.

Ce n'était point la foudre qui s'égare ; C'était un glaive aux tûains de la Vertu. De la tribune on l'arrache ; il en tombe Entre les bras 'd'un peuple tout entier. La haine est là ; défendons bien sa tombe : Prêtez secoufs au pauvre chansonnier.

Tu l'oublias y peuple encor trop volage, Sitôt qu'à l'ombre il goûta le repos.

Mais y noble esquif mis à sec sur la plage , Il dut compter sur le retour des flots. La seule mort troubla la solitude Où mes chansons accouraient l'égayer.

Pour effacer quatre ans d'ingratitude ^ Prêtez secours au pauvre chansonnier*

Oui, qu'un tombeau témoigne de nos lartnes. Assistez-moi , vous pour qui j'ai chanté Paix et concorde, au bruit sanglant des armes ; Et sous le joug, espoir et liberté.

Payez mes chants doux à votre mémoire : Je tends la main au plus humble denier. De Manuel pour consacrer la gloire , Prêtez secoiu's au pauvre chansonnier*

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