‹ Œuvres complètes de P. J. de BérangerChapitre 192 sur 199 · A M. L’ABBÉ DE PRADT · texte numérisé non relu

A M. L’ABBÉ DE PRADT

ASiCUX IvftvtK »■ H4UKU *.

U Momseioneur ,

» Je termine la lecture de votre dernier ouvrage, » et, ravi des grandes et utiles vérités qu’il contient, » je ne puis résister au plaisir de vous en témoigner n mon admiration, je dirai plus, ma reconnaissance n comme Français. Sans doute vous serez peu tou- » ché du suffrage d’un pauvre chansounicr condamné » pour avoir eu le courage de s’avancer, en enfant » perdu , et qui pourtant ne s’est aventuré que parce

• Cette lettre autographe nous a été communiquée par M. Eug. de Lanneau, qui l’a reçue des mains de M. l'abbé de Pradt, ami de cette honorable famille, qui a laissé de si beaux souvenirs dans l'enseignement de ce tcmps-là.

ET PKOCÉS.

» qu’il a jugé œmme vous, Monseigneur, que les » autres ne s’aventuraient pas assez. Oui, un cer- » tain orgueil personnel m’a exalté en lisant votre » écrit si éloquent, si substantiel; j’avais pensé une » partie de tout ce que vous démontrez si bien, et n j’en atteste une lettre écrite en Auvergne, sur des » renseignements qui me furent demandés, à l’épo- » que où vous donnâtes votre démission à la cham- » bre. Je défendais le parti que vous veniez de » prendre auprès d’une personne assez influente sur » la jeunesse de ce pays. Je crois que j’ajoutais à » mes raisonnettes , que vous seriez plus utile de- » hors que dans la chambre. J'avais bien raison ; » vous le prouvez.

» A des époques comme la nôtre, des hommes » comme vous. Monseigneur, doivent se tenir loin » des meneurs, pour guider ceux qui marchent et » censurer ceux qui font semblant de marcher, ou » qui ne marchent (jue pour reculer. Avec quel cou- » rage et quel talent vous vous actjuittez d’une si » belle mission ! Ceux qui ne sont pas encore com- » plétement stupidifiés, ou entièrement corrompus, » ne pourront s’empêcher de reconnaître la justesse » et la force du tableau que vous faites de notre » malheureuse position : il n’est pas possible qu’ils » nient les fautes que vous signalez si énergique- » ment ; il doit leur arriver , pour beaucoup de » points, ce qui m’arrive à moi-même pour l’accu- » sation portée contre le ministère Villèle. Hier ma- » tin encore, je la croyais la chose la plus belle du

LETTRES

» monde : vous m’avez ouvert les yeux , Monsei- » gneur, et je sens maintenant que celte question de » personnes ne pouvait qu’entraver l’application des » principes dont elle avait l’air d’être le but.

» Après avoir lu cet excellent livre, il me reste » une crainte, c’est que la ligue des torpilles n’en » amortisse les effets bienfaisants; mais, Dieu merci! » vous avez le génie avec lequel on fait tête à tous » les adversaires. Heureux homme , d’avoir con- » serve tant d’énergie et de voir son talent croître » avec l’âge ! Ah! Monseigneur, je crois en vérité » que c’est une grâce d’état. J’ai toujours observé » que les gens d’église conservaient leur verdeur » plus longtemps que d’autres; cela m’a souvent fait » regretter de n’avoir pas endossé leur robe. Je vous » assure que j’aurais été un fort bon prêtre. Je suis » beaucoup plus croyant qu’on ne le suppose ; et je » crois nécessaire de vous l’aflirmer, pour que vous » rougissiez moins de me voir chanter vos louanges. » On ne me traiterait pas d’anti-chrétien, si on ne » faisait du christianisme un moyen politique, comme » je ne serais peut-être pas anti-bourbonien, si au » droit divin, qui peut au moins faire des héros, on » ne substituait, chez nous, le prestige royal, qui » n’est propre qu’à faire une nation de laquais. Vous » voyez , Monseigneur, que je ne suis pas aussi dé- » raisonnable que le disent nos gens de la fusion.

» Mais c’est assez vous ennuyer de mon bavar- » dage. Je dois seulement ajouter que ce n’est point » pour établir uuc correspondance avec vous (|ue je

ET PROCÈS

» VOUS écris celte lellre. Je juge trop bien votre po- » sition et les obligations que votre caractère vous » impose pour avoir eu cette pensée, qui serait « trop téméraire. J’ai une mission à remplir toute » (lifTérente de la vôtre, un chansonnier doit aller » de l’avant; il a beau connaître les convenances, il » en est une foule au-dessus desquelles il doit se » mettre pour servir la cause qu’il a embrassée. B Enfant perdu , il faut qu'il se résigne à être quel- » quefois enfant abandonne. Aussi doit-il voir, sans » humeur, ceux qui le connaissent le mieux ne pas B lui rendre toujours ses coups de chapeau; s’il B tombe, il doit s’attendre môme que plus d’un ami B lui jettera la pierre. Seulement il ne lui est pas O défendu de se venger; ah! que je vous plains, O Monseigneur ! c’est un plaisir que vous ne pouvez B prendre! Toutefois, si vous aviez neuf mois à pas- B ser en prison, vous vous en donneriez peut-être B la joie. Si vous saviez combien il vient ici de mau- B vaises pensées ! On n’a pas toujours pour s’en dis- B traire des ouvrages comme les vôtres, de ces ou- B vrages si pleins, si forts, si rapides qu’ils vous B occupent encore bien longtemps après les avoir lus, » et qu’on en parle sans cesse, comme La Fontaine B parlait de Barucli. Ah ! que je voudrais colporter B celui-ci dans toute la France! Malheureusement on » y a mis bon ordre. Au moins on ne peut m’em- B pêcher d’en parler ni d’en témoigner ma recon- B naissance à son illustre auteur; c’est une consola- B tion que j’ai voulu me donner, et, à ce titre.

LETTRES

» Monseijîneiir, vous voudrez bien me pardonner la » liljcrié que j’ai prise de vous écrire aussi fami- » lièrement une lettre aussi longue.

» N'en croyez pas moins au profond respect avec » lequel j’ai l’honneur d’être,

» Monseigneur,

» Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

» nËRAÜGRR.

» Prison île la Foret, 1 i mars t8î9. »

Vous l’avez lu : Prison de la Force! Cette lettre, datée du fond de cet abîme, est une page admirable, un admirable échantillon de la prose de Béranger. bonté, la grâce, le sang-froid, l’ironie, le bon sens, n'ont jamais parlé un plus aimable langage. — Béranger est en prison quand il écrit cette lettre, et c’est à peine si le lecteur s’en aperçoit, tant l’allure de cette l)elle page est aisée, libre et dégagée de toute entrave. Heureusement que ses amis, les amis de sa gloire, ont publié tout un volume : Procès faits axuo Chansons de M. P. -J. de Béranger. — Ce tome judiciaire, publié comme une réponse aux iniquités de la censure, n’a pas même obtenu les hon-

ET PROCÈS

neurs d’un souvenir dans les chansons du poêle. I.a rancune ne convient guère à cet homme heureux, qui chante l'amitié et les amoui-s; le fiel du cœur gèlerait la gaieté animée et piquante de ces couplets populaires; en vain le pouvoir royal a-t-il livré le chansonnier à toutes les violences du réquisitoire de M. de Marchangy, cet homme malheureux réservé à une mort si prompte, à une célébrité si triste — le poëte, une fois hors de prison, que disons-nous? — au fond même de sa prison , ne veut pas se souvenir de ces violences : et à cette heure où chacun de nous se souvient encore des vives réclamations de l’accMsé quand il se vit ainsi livré, pieds et poings liés, aux violences d’un accusateur qui ne voulait pas de réplique, Béranger est le seul qui ait tout oublié*.

* • Ainsi J’ai été froissé par la saisie de mon ouvrage, par ma » destitution , par les harangues du ministère public, par la sévé- » rité de la cour qui a décidé, contre moi, ce que les jurés n'a- » vaieiit osé résoudre! Au désavantage d’avoir eu à répondre tout de » suite, et sans préparation, à une accusation élaborée avec soin, B écrite avec rrelierche et longtemps méditée, s esl joint le désa- » grémcnl, plus grand encore, de voir les déclamations dont j’avais » été l’objet longuement reproduites, répandues avec profusion, et, > sans le contrepoids, plus que jamais nécessaire , des justifications B qui devaient en paralyser l’effet.

» Voilà ce qui s’est passé, à la face de tout le monde! voilà ce B qu’ont remarqué tous les lecteurs de journaux, les curieux de B toutes les classes, les hommes do tous les partis, et cela dans le B moment même où le ministère propose une loi pour le renouvel- B lement do la censure pendant cinq ans, et où il en propose une B autre pour rendre les journalistes rr.s/wnsaè/ç.s de toute infidélité B qu'ils commettraient dans le compte-rendu des audiences des Iri- B bunaux.

B La censure prorogée! c’est-à-dire l’injustice, la partialité, la

Iti

LETTRES

Nous obéirons, nous aussi, à cel exemple de modération qui est un ordre pour nous; quand la victoire (“Si gagncîe, cpiand la chanson triomphe sur toute la ligne, (piand les cendres de l’Empereur sont rapportées de Sainte -Hélène jusque sous le dc'ime solennel des Invalides, Béranger ne veut pas que l’on parle davantage des procès qu’il a subis, nous n’en parlerons pas plus longtemps. D’ailleurs, le temps est si loin de nous, où c’était un crime d’avoir écrit cette touchante élégie : Les Deu.v Su'urs de charité; celte chanson charmante : Les Chantres de }>aroissc; cette vivante satire : Les Capucins ; ce |>oéme digne des poeiues les plus hardis de l’anticpiité : Le Bon Dieu! H .Apostropher Dieu lui -même, » s'écriait, en ce tetnps-là, .M. l’avocat général, « apostropher le bon » Dieu, cel (Mre éternel que les élans de la prière » et k's transports de l’admiration et de la recon-

n naissance avaient seuls ose atteindre! Apos-

» tropher le bon Dieu ! » Pauvre monsieur de Mar-

» calomniu rondiios plus faciles, per|>étuéos dans des mains qui en » usent avec autant de scandale et d'effronterie! Le silence, un Il silence de mort placé à côté de l'arbitraire, parce qu'en effet n l’arbitraire ne peut aller avec lo droit de se plaindre et la possibir lité d’appeler l’opinion à son aide ! La res|)Onsabilité des jour- » naux I comme s’il pouvait y avoir responsabilité, là où il n’y a pas » liberté, là où le journaliste n’est pas maître de rendre l’impres- • sion qu'il a reçue, cl où le récit de ce qu'il a vu est corrigé, » tronqué, mutilé par un censeur qui n'a rien vu, rien écouté, rien » entendu, et qui veut toutefois qu’on raconte les choses, non comme » elles se sont réellement passées, mais comme il voudrait qu’elles » se fussent passées en effet! »

(O morceau est extrait de !a préface que .M. Dupin mil en tête des Procès faits aux Chansons, etc.)

ET PROCÈS

cliangy! Il n’avail donc jamais lu la plus admirable tragédie de l’anliquité, le ProméUiée d'Eschyle, Prométhée adressant ses terribles apostrophes au roi toutpuissant des hommes et des dieux?

On trouvait aussi, en ce temps-là, que celait un crime de chanter : le V'jcua: Drapeau, les trois couleurs d’iéna, de Wagram et d’Austerlitz; cela s’appelait, juste ciel! pervertir l'esprit militaire ; « Cette chanson » du Vieux Drapeau, messieurs, ne peut être chantée » que dans un attroupement de conjurés! »

Que disait donc, en l’an de grâce 1519, Claude de Seyssel? « Les François ont toujoui's eu licence » et liberté de parler, à leur volonté, de toutes sortes » de gens et même de leurs princes, non pas apn'*s » leur mort tant seulement, mais encore de leur vi- » vant et en leur présence ! » C’est que nous étions moins avancés en 1819 qu’eu 1519.

L’empereur Napoléon avait été plus sage, il ne s’était pas reconnu dans le Roi d'Yvetot.

Mais quoi ! tous ces réquisitoires ont pas.sé ! Que disons- nous? Saint-Acheul est tombé dans l’abîme qui venait d’engloutir, à jamais, celte antiipie maison de Bourlx)n , qui s’est défendue si mal , en se

défendant par ces violences La chanson qu’ils

voulaient écraser est plus vivace que jamais :

Suivei-moi ,

C’ost la loi ,

Suivez-moi, de par le Roi!

Et l’on rit des persécutions passées, cl l’on sjdue

LETTRES

(le nouveau ces odes chanlt-es, dans les(]uelles se déploie, ironicjue et pi(|uante, la liberté française, et l’on se iuo(jue du censeur qui, avant de se mettre en colère au nom de la morale publique, aurait dû lire la satire Ménippée et nos vieilles chansons d’autrefois.

Mais quand on veut proscrire, c’est si facile :

fris pour un nigle, un coq vous fait mettre en prison,

comme disait M. Dupaty.

Donc, une fois pour toutes, laissons là ces tristes souvenirs. Les défenseurs de notre poète, .MM. Dupin, Barthe, Bcrville, ont répondu victorieusement, et le premier jour, à œs violences déplorables. Revenons à des temps meilleurs, et pour compléter, autant que nous le pouvons faire, la notice biographique du tome 1", qu’on nous permette de recueillir, çà et là, quelques vers, quelques lettres de Béranger qui sont entre nos mains.

En effet, quelle lettre plus charmante que cette lettre adressée par ce jeune homme qui était rés(‘rvé à tant de popularité et à tant de gloire, à M. de Fontanes, ce grand-maitre tout-|)uissant de l'université de France, .M. de Fontanes, qui ne se doutait guère quel était ce très-humble et très-obéissant serviteur P. -J. de Béranger'?

ET PROCÈS

« Monsieur,

» Mon nom vous est inconnu; la circonstance qui » aurait pu lui donner une place dans votre mémoire » est trop éloignée pour que vous puissiez vous le » rappeler. Je crains même de retracer inutilement » à votre souvenir cette circonstance qui seule me » donne l’espoir de vous inspirer quelque intérêt.

» Il y a quatre ans que .M. Lucien Bonaparte, mon » protecteur, vous lut. Monsieur, deux poi-mes : » l’un, le Rétablissement du culte, et l’autre le Dé- » luge. Selon ce qu’il m’a dit, ces ouvrages, quoique » chargés de fautes, obtinrent votre éloge, .\pparem- » ment que quelques-uns de ces traits que parfois le » hasard fait rencontrer à la médiocrité vous por- » tèrent à l’indulgcncc envers une muse novice. J’ai » su, .Monsieur, que votre suffrage, ainsi que celui » de M. .\rnault, qui depuis m’honore de son ami- » tié, contribua dans le temps à me faire obtenir la » protection de M. Lucien. La pension qu’il m’a ac- » cordée, des bienfaits particuliers et les lettres ai- » mables et flatteuses qu’il daigne m’adresser me » donnent la certitude qu’il n’a pas cessii de s’inté- » cesser à moi. Malheureusement j’ai des charges » qu’il n’est pas obligé de connaître, et l’état de » gêne dans lerfuel je vis me fait hasarder de vous 1) faii-e la demande, .Monsieur, de quelque emploi

LETTRES

» dans rUuivcrsité : non dans le corps enseignant, » je n’ai reçu aucune éducation et c’est contre toute » raison que je cultive les muses, mais dans l’ad- » ministration de ce vaste établissement à la tête O duquel vous êtes si dignement placé.

» Dans ce moment sans doute. Monsieur, un » grand nond)ie de jjersonnes de mérite s’adressent » à vous pour le même objet, aussi n’est-ce j)as une » injustice (]ue je sollicite; mais lorsque vous aurez » pourvu ceux (|ui ont des droits réels à votre bien- » veillance, j’espère, Jlonsieur, que vous voudrez » bien songer à moi dont le plus grand regret, si » mon espoir était tronqw, serait d’avoir perdu l’oc- » casion de connaître j)lus particulièrement l’un de » nos poiHes les plus distingués.

» Je suis, .Monsieur, avec le plus profond respect,

» Votre très-humble serviteur,

» P. -J. DE Uëhanuer.

» P. S. — .M. Arnault doit avoir la l)onté de vous » confirmer les détails que j’ai l’honneur de vous » donner *.

» Une du Port-Mahon , n" 1 î. »

* C’est M. Arnault tui-mùme qui avait ronscillé à Béranger ü ccriro cette lettre.

ET PROCES

A vingt ans de dislanre, quand sa gloire a dépassi; toutes ses espérances, quand il est devenu le jHiële naliimal — en plein repos, en pleine retraite, heureux de peu, content de rien, le poëte, un jour qu’il avait tourné vers l’ilalic un de ces regards de pitié et de respect que les nobles âmes ne sauraient refuser à cette Home maîtresse des nations, écrivait à .M. Jostqih Bernard, député du Var, la ln'lle lettre que voici ;

A M. JOSEPH BEUNARl).

« Vous voilà donc à Rome, Monsieur le Député » du Yar, tandis que la chambre, où vous devriez » être, fait de si belle besogne! .Ma foi! vous avez » raison de planter là nos rapetasseurs de lois, nos » badigeonneurs de trùnes, pour voir l'Italie, que » vous désiriez tant connaître. Eh bien! que dites- » vous de la ville éternelle? Vous promenez-vous » bien sur .ses amas de ruines? Et ses palais, et ses » temples, et Saint-Pierre, qu’en dites-vous? Vous n devez être fatigué de chi'fs-d’œuvre. Le nom de » .Michel-.\nge assourdit vos oreilles. C’est un génie » prodigieux, n’est-cc pas, mais qui sent un peu » son barbare? Il nous faut cela à nous autres mo- » dénies. Et mon Raphaël, admirez- le surtout, je » vous en prie! Dieu avait oublié de donner celui-là

LETTRES

» aux plus belles époques de la Grèce antique; féli- » cilez-cn bien le catholicisme.

» Je pense que vous ne restreignez pas vos ex- » ploralions à l'intérieur de Rome, et que vous par- »i courez scs campagnes, si riches en souvenirs,

» Horace et Virgile à la main, voire Cicéron. Il me » semble qu’où vous êtes, je regretterais de ne pas » savoir le latin. Comment causer avec tous ces dé- » bris dans une autre langue? Là, peut-être, pren- » drais-je goût aux vieux Romains et à leurs au- » teurs jusqu’à vouloir me mettre au rudiment. Oh!

» que de fois j’ai maudit cette langue latine! Vous » ne vous figurez pas le malheur d’un pauvre jeune » homme poussé par le démon des vers et qui n’a » pas même décliné : Musa! A vingt ans, honteux, » de mon ignorance, j’éludais avec soin les occa- » sions qui l’auraient mise à nu, ou, qucl(|uefois, » je faisais en rougissant l'aveu de mon malheur à » ceux qui me paraissaient être au-dessus des pré- » jugés; mais pres<jue tous, hochant la tête avec un » regard de pitié, m'engageaient à me mettre à l’é- » tude. Triste recette pour moi si paresseux et qui » me rappelais que tout jeune et malgré mon heu- » reusc mémoire, je n'avais pu apprendre mes prières » en latin. Et puis alors de beaux désespoirs! Com- » bien souvent j'ai été sur le point de renoncer à la » poésie! Je vous assure, mon cher ami, (jue la mi- » st'-re m’a bien moins tourmenté que cette idré tant » répandue qu’un homme sans le latin, ne pouvait w bien écrire en français. Dès qu’un peu de répiita-

ET PROCÈS

» lion m’est venu trouver, j’ai avoué mon igno- » rance, car je hais le mensonge. Mais alors j’ai » éprouvé un autre désappointement. J’avais beau » protester que je n’avais lu Horace qu’à l’aide des » traductions : Bonne plaisanterie! me disait-on. Ne » voit-on pas que vous l’avez étudié à fond? Vous » l’imitez sans cesse. Il est encore des gens qui n’en » veulent pas démordre. Vous comprenez , d’après » cela, mon antipathie pour les Latins. Vivent les » Grecs! leur langue n’est pas du domaine des Sga- » narelle, aussi ne m’a-t-elle jamais joué de vilains » tours.

» C’est bien longtemps vous parler de moi ; pour- » tant il faut que je vous en entretienne encore pour 1) répondre au pa.s,sage de votre dernière, où vous » me demandez si je travaille à mes petites biogra- » plues. Oui et non. Je rassemble des matériaux et » des souvenirs, mais je n’ai pas encore écrit une » ligne. Je ne tarderai pas à m’y mettre. Rapportez- » moi des indulgences pour cette besogne.

» Bonne occasion pour vous demander des nou- » velles du pape, dont vous ne me dites mot. Cette » vieille sentinelle, dans sa guérite délabrée, sur un » amas de décombres, exposée à toutes les bourras- » ques d’une époque de tempêtes, m’intéresse Iwaii- I) coup; elle me semble n’être plus mise là que pour » tirer le canon d’alarme à chaque désertion qui a » lieu dans son année, depuis si longtemps à la » dél)andade. Dites-moi votre opinion sur ce gouver- )) nement si arriéré; il y a là à coup sùr pour vous.

LETTRES

» liomnic vraiment ami du peuple, matière à de » profondes réflexions. Il faudrait leur donner place

» dans quelque nouveau livre fait pour lui pour

» vulgariser la vraie philosophie. Oh! mon cherBer- » nard , il est bien temps que cette grave matrone » descende dans la rue, au risque de .se crotter un » peu. Le jour où elle placera sa chaire sur une » borne, je croirai au salut du petiple.

)) On voit qu’il y a longtemps que je n'ai habillé » avec vous; je m’en donne à cœur joie. Embrassez » pour moi votre femme et vos enfants. Je vous ai » parlé de l’accident arrivé à votre frère. Grâce au » ciel , il va mieux. Je regrette bien qu’avec son » beau talent et son patriotisme il se lais.se aller à la ^ » paresse, comme il semble faire. Hélas! le décou- » ragement gagne aujourd’hui tous les nobles cœurs!

» Son silence à la chambre veut dire cela sans doute.

» Adieu, mon cher ami; achevez d’explorer l’Ita- » lie et revenez nous tous bien portants et satisfaits.

» Vous me raconterez toutes vos impre.ssions et me » consolerez ainsi de n’avoir pas le moyen de faire » un si long et si beau voyage. Adieu ; revenez B bien vite.

» A vous de cœur et pour la vie.

» Hkranuer.

> Passy, 48 juillet 4833. »

ET PROCÈS

Au reste, il a toujours aimé l’Ilalie; un vague instinct d’admiration et peut-être de reconnaissance l’a rapproché sans cesse de la patrie d’Horace, ce grand poëte qui a fourni, lui aussi, tant de matériaux poulies commentaires de ses œuvres. Cette passion pour la patrie romaine se révèle déjà dans une épîtro en vers adressée au prince Lucien Bonaparte, le protecteur de Béranger :

Vous qui vivez dans le séjour antique Où triomphaient les rois de l'univers ;

Que reste-t-il de leur pompe héro'ique?

De vains débris et des tombeaux déserts. Lé, pour les grands quelle leçon profonde ! AhI puissiez-vous, attentif à ma voix , Plein des vertus que le calme féconde , Aimer les champs, la retraite et les bois! Oui , ber du sort dont vous avez fait choix , Restez, restez, pour l’exemple du monde, Libre de l'or qui pèse au front des rois.

Ct puisque nous citons des vers familiers du chantre de la grande armée, il nous faut citer aussi quelques passages d’une épître en vers — alexandrins! chose curieuse! écrite à vingt-deux ans, par ce jeune homme, qui ne se doutait guère de la place qui lui était réservée dans l’histoire (le France. Ceux qui liront avec soin ces fragments précieux, ceux-là seulement pourront se faire une juste idée du travail, de l’effort et de l’inspiration irrésistible qui devaient faire de ce jeune écrivain sans expérience et complètement ignorant de toutes les ressources de l’art poétique , le poëte de ce siècle et de celte nation :

LETTRES

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Cette touchante élégie, écrite en 1802, se ressent fort peu (lu règne de l’abbé Delille et du poëme de la Pitié. On voit déjà dans ces vers, tout remplis du souille inspirateur, un esprit indépendant qui échappe au potte régnant, pour se donner au poète, par droit de conquête, à M. de Chûteaubriand , l’auteur des Martyrs. Remarquez, en passant, que Béranger, tout comme M. de Châteaubriand , a commencé par faire paraître s('s vers dans des pages d'almanachs :

« No8 grandeurs, nos revers no sont point notre ouvrage,

» Dieu seul mène à son gré notre aveugle courage.

» Sans honte succombez, triomphez sans orgueil,

» Vous mortels qu’il plaça sur un ponq'ciix écueil.

» Des hommes étaient nés pour le trône du monde,

■> Huit siècles l'assuraient à leur race féconde :

<1 Dieu dit ; soudain aux yeux de cent peuples surpris s Et ce trône et ces rois confondent leurs débris, s Les uns sont égorgés, les autres en partage ■> Portent au lieu de sceplre un bâton de voyage, n Exilés et contraints, sous le poids des rebuts,

0 D'errer dans l'univers qui ne les connaît plus.

» Spectateur ignoré de ce désastre immense,

i> Un homme enfin, sortant de l’ombre et de l’enfance,

» Parait. Toute la terre, à ses coups éclatants, t Croit dès le premier jour l’avoir connu longtemps. t> Il combat, il subjugue, il renverse, il élève;

» Tout ce qu’il veut de grand , sa fortune l'achève.

> Nous voyons, lorsqu'à peine on connaît ses desseins,

<> Les peuples étonnés tomber entre ses mains.

» Alors son bras puissant, apaisant la victoire,

» Soutient le monde entier qu'ébranlait tant de gloire.

■I Le Très-Haut l'ordounait. Où sont les vains mortels a Qui s’opposaient au cours des arrêts éternels?

• Faibles enfants qu’un char écrasa sur la pierre,

> Voilà leurs corps sanglants restés dans la |>oussière.

ET PROCÈS

• Au milieu des tombeaux, qu'environnait la nuit,

» Ainsi je méditais par leur silence instruit, a Les Plis viennent ici so réunir aux pères a Qu'ils n'y retrouvent plus, qu'ils y portaient naguères, a Disais-je, quand l’éclat des premiers feux du jour a Vint du chant dos oiseaux ranimer ce séjour, a Le soleil voit, du haut des voûtes étemelles, a Passer dans les palais des familles nouvelles; a Familles et |)alais, il verra tout périr!

B II a vu mourir tout, tout renaître et mourir, a Vu des hommes produits de la cendre des hommes, a Et, lugubre flambeau du sépulcre où nous sommes,

B Lui-même, à ce long deuil, fatigué d'avoir lui, a S'éteindra devant Dieu, comme nous devant lui. a

C'est ainsi qu’un zèle pieux recueille avec respect les nobles détails de cette noble vie si noblement remplie. Une volonté, à laquelle nous devons nous soumettre, nous interdit d’aller plus avant dans cette bioi^raphie et dans ces recherches qui pourraient devenir autant de chapitres de gloire et de reconnaissance. Que de bienfaits à raconter! que de nobles actions ! quelle abnégation profonde ! combien de douleurs consolées, de jeunes talents encouragés! Mais il faut nous taire, on le veut, nous obéissons, laissant ce travail, qui nous est défendu, aux commentateurs à venir.

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