‹ Œuvres complètes de P.-L. Courier (volume 2)Chapitre 28 sur 31 · AUX AMES DEVOTES · texte numérisé non relu

AUX AMES DEVOTES

teurs, flagorneurs, flagornant par tout le royaume, etc., -etc.

Voilà, mes chers amis, en quelle extrémité se trouve réduit le bonliomme Paul, que nous avons vu faire tant et de si bons fagots dans son bois de Larçai, tant de beau sainfoin dans son champ de la Chavonnière : sage, s'il n'eût fait autre chose! On l'avait maintes fois averti que sa langue lui attirerait quelque méchante affaire ; mais il n'en a tenu compte, Dieu sans doute le voulant châtier, afin d'instruire ses pareils, qui ne se peuvent empêcher de crier quand on les écorche. Le voilà mis en jugement et condamné, ou autant vaut. Car vous savez tous comme il est chanceux en procès. Chaque fois qu'on le volait ici, c'était lui qui payait l'amende. Et, de fait, se peut-il autrement? Il ne va pas même voir les juges! Prions Dieu pour lui, mes amis, et que son exemple nous apprenne à ne jamais dire ce que nous pensons des gens qui vivent à nos dépens.

SSEZ de gens connaissent la brochure I intitulée Simple Discours. Lorsqu'elle 'parut, on la lut, et déjà on n'y pensait iplus, quand le gouvernement s'avisa de réveiller l'attention publique sur cette bagatelle oubliée en persécutant son auteur, qui vivait aux champs, loin de Paris. Le pauvre homme, étant à labourer un jour, reçut un long papier, signé Jacquinot-Pampelune, dans lequel on l'accusait d'avoir offensé la morale publique en disant que la Cour autrefois ne vivait pas exemplairement; d'avoir en même temps offensé la personne du roi, et.

de ce non content, provoqué à offenser ladite personne. A raison de quoi Jacquinot proposait de le mettre en prison, et l'y retenir douze années, savoir : deux ans pour la morale, cinq ans pour la personne du roi, et cinq pour la provocation. Si jamais homme tomba des nues, ce fut Paul-Louis, à la lecture de ce papier timbré. Il quitte ses bœufs, sa charrue, et s'en vient courant à Paris, où il trouve tous ses amis non moins surpris de la colère de ce monsieur de Pampelune, et en grand émoi la plupart. Il n'alla point voir Jacquinot, comme lui conseillaient quelques-uns, ni le substitut de Jacquinot, qu'on lui recommandait de voir aussi, ni le président, ni les juges, ni leurs suppléants, ni leurs clercs, non qu'il ne les crût honnêtes gens et de fort bonne compagnie, mais c'est qu'il n'avait point envie de nouvelles connaissances. Il se tint coi; il attendit, et bientôt il sut que Jacquinot, a^fantdû premièrement faire approuver son accusation par un tribunal, ne sais quel, les juges lui avaient rayé l'offense à la personne du roi, et la provocation d'offense. C'était le meilleur et le plus beau de son papier réquisitoire : chose fâcheuse pour Pampelune, bonne affaire pour Paul-Louis, qui en eut la joie qu'on peut croire, se voyant acquitté par là de dix ans de prison sur douze, et néanmoins encore inquiet de ces deux qui restaient, se fût accommodé à un un avec Jacquinot pour n'en

entendre plus parler, s'il n'eût trouvé M* Berville, jeune avocat déjà célèbre, qui lui défendit de transiger, se faisant fort de le tirer de là. « Votre cause, lui disait-il, est imperdable de tout point ; il n'y en eut jamais de pareille, et je défie M. Régley de faire un jury qui vous condamne. Où M. Régley trouvera-t-il douze individus qui déclarent que vous offensez la morale en copiant les prédicateurs? que vous corrompez les mœurs publiques en blâmant les mœurs corrompues et la dépravation des cours? Régley n'aura jamais douze hommes qui fassent cette déclaration, qui se chargent de cet opprobre. Allez, bonhomme, laissezmoi faire; et, si l'on vous condamne, je me mets en prison pour vous. »

Paul- Louis toutefois doutait un peu. Maître Berville, se disait-il, est dans l'âge où l'on s'imagine que le bon sens et l'équité ont quelque part aux affaires du monde, où l'on ne saurait croire encore

Les hommes assez vils, scélérats et pervers Pour faire une injustice aux yeux de l'univers'.

Or, comme dans cette opinion qu'il a du monde en général il se trompe visiblement, il pourrait

Molière.

Courier. I. a 5

bien se tromper aussi dans son opinion sur le cas particulier dont il s'agit. Ainsi raisonnait Paul^ Louis, et cependant écoutait le jeune homme bien disant, auquel à la fin il s'en remet, lui confiant sa cause imperdable. Il la perdit , comme on va le voir : il fut condamné tout d'une voix , déclaré coupable du fait et des circonstances par les jurés, choisis, triés, tous gens de bien, propriétaires, ayant, dit-on, pignon sur rue, et de probité non suspecte. Mais, par la clémence des juges, il n'a que pour deux mois de prison : cela est un peu différent des douze ans de maître Jacquinot, qui, à ce que l'on dit, en est piqué au vif, et promet de s'en venger sur le premier auteur ayant quelque talent qui lui tombera entre les mains. De fait, pour un écrit tel que le Simple Discours , goûté aussi généralement et approuvé de tout le monde, on ne pouvait guère en être quitte à meilleur marché aujourd'hui.

Ce fut le 28 août dernier, au lieu ordinaire des séances de la cour d'assises, que, la <:ause appelée, comme on dit au barreau, l'accusé comparut. La salle était pleine. On jugea d'abord un jeune homme qui avait fait quelques sottises, à ce qu'il paraissait du moins, ayant perdu tout son argent dans une maison privilégiée du gouvernement, avec des femmes protégées, taxées par le gouvernement ; après quoi , le gouvernement accusa

Paul- Louis, vigneron, d'offense à la morale publique , pour avoir écrit un discours contre la débauche; mais il faut conter tout par ordre. On lut l'acte d'accusation , puis le président prit la parole, et interrogea Paul-Louis.

Le président. Votre nom ?

Courier. Paul-Louis Courier.

Le président. Votre état ?

Courier. Vigneron.

Le président. Votre âge ?

Courier. Quarante-neuf ans.

Le président. Comment avez-vous pu dire que la noblesse ne devait sa grandeur et son illustration qu'à l'assassinat, la débauche, la prostitution ?

Courier. Voici ce que j'ai dit : Il n'y a pour les nobles qu'un moyen de fortune , et de même pour tous ceux qui ne veulent rien faire : ce moyen , c'est la prostitution. La Cour l'appelle galanterie. J'ai voulu me servir du mot propre et nommer la chose par son nom.

Le président. Jamais le mot de galanterie n'a eu cette signification. Au reste, si l'histoire a fait quelques reproches à des familles nobles, ils peuvent également s'appliquer aux familles qui n'étaient pas nobles.

Courier. Qu'appelez- vous reproches, Monsieur

le président ? Tous les mémoires du temps vantent cette galanterie, et la noblesse en était fière comme de son plus beau privilège. La noblesse prétendait devoir seule fournir des maîtresses aux princes; et, quand Louis XV prit les siennes dans la roture, les femmes titrées se plaignirent.

Le président. Jamais l'histoire n'a fait l'éloge de la prostitution.

Courier. De la galanterie , Monsieur le président, de la galanterie.

Le président. Vous avez employé le mot de prostitution. Vous savez ce que vous dites; vous êtes un homme instruit. On rend justice à vos talents, à vos rares connaissances.

Courier. J'ai employé ce mot, faute d'autre plus précis. Il en faudrait un autre, car, à dire vrai , cette espèce de prostitution n'est pas celle des femmes publiques; elle est différente, et infiniment pire.

Le président. Comment la souscription pour S. A. R. Mi^ le duc de Bordeaux ne vous a-t-elle inspiré que de pareilles idées ?

Courier. Dans ce que j'ai écrit il n'y a rien contre la famille royale.

Le président. Aussi n'est-ce pas de quoi l'on vous accuse ici.

Courier. C'est qu'on ne l'a pas pu , Monsieur le président. On eût bien voulu faire admettre cette

accusation ; mais il n'y a pas eu moyen. On cherchait un délit plus grave; on n'a trouvé que ce prétexte d'offense à la morale publique.

Le président. Vous insultez une classe, une partie de la nation.

Courier. Je n'insulte personne. J'ai parlé des ancêtres de la noblesse actuelle, dans laquelle je connais de fort honnêtes gens qui ne vont point à la Cour. J'en ai vu à l'armée faire comme les vilains, défendre leur pays. Serait-ce insulter les Romains de dire que leurs aïeux furent des voleurs, des brigands? Ferais-je tort aux Américains, si je les déclarais descendus de malfaiteurs et de gens condamnés à la déportation ? J'ai voulu montrer l'origine des grandes fortunes dans la noblesse, et de la grande propriété.

Le président. Vous avez outragé tout le corps de la noblesse, l'ancienne et la nouvelle, et vous ne respectez pas plus l'une que l'autre.

Courier. Sans m'expliquer là-dessus , je vous ferai remarquer. Monsieur le président, que j'ai spécifié, particularisé la noblesse de race et d'antique origine.

Le président. Eh bien ! dans l'ancienne noblesse il y a des familles sans tache, qui ne doivent rien aux femmes : les Noailles, les Richelieu...

Courier. Les Richelieu ! Tout le monde sait l'histoire du pavillon de Hanovre, et de la guerre

d'Allemagne. M™* de Pompadour étant premier ministre...

Le président. Assez : point de personnalités.

Courier. Je réponds à vos questions, Monsieur le président. Sans M""^ de Maintenon , les Noaiiles...

Le président. On ne vous demande pas ces détails historiques.

Courier. La prostitution, Monsieur le président, toujours la prostitution.

Le président. Les faveurs de la Cour s'obtiennent sur le champ de bataille, par des services...

Courier. Par des femmes. Monsieur le président.

Le président. Votre décoration de la Légion d'honneur, l'avez-vous donc eue par les femmes ?

Courier. Ce n'est pas une faveur , et je n'ai pas fait fortune : il s'agit des fortunes. Je n'ai jamais eu rien de commun avec la Cour, et puis je ne suis pas noble.

Le président. Vous avez la noblesse personnelle, vous êtes noble.

Courier. J'en doute. Monsieur le président, permettez-moi de vous le dire ; je doute fort que je sois noble. Mais enfin je veux bien m'en rapporter à vous.

(A chaque réponse de l'accusé, il s'élevait dans

l'assemblée un murmure qui peu à peu se changeait en applaudissements. L'avocat général crut devoir mettre ordre à cela. « Monsieur le président, dit-il, ce bruit est contraire à la loi. »)

Le président. Messieurs , point d'applaudissements. Vous n'êtes pas au spectacle. Je ferai sortir d'ici tous les perturbateurs. Prévenu, vous avez dit que la Cour mangerait Chambord.

Courier. Oui. Qu'y a-t-il en cela qui offense la morale ?

Le président. Mais qu'entendez - vous par la Cour?

Courier. La définir serait difficile. Toutefois, je dirai que la Cour est composée des courtisans, des gens qui n'ont point d'autre état que de faire valoir leur dévouement, leur soumission respectueuse, leur fidélité inviolable.

Le président. Il n'y a point chez nous de courtisans en titre. La Cour, ce sont;, les généraux, les maréchaux, les hommes qui entourent le roi. Et que veut dire encore : « Les prêtres donnent tout à Dieu? » Cela est contre la religion.

Courier. Contre les prêtres tout au plus. Ne confondons point les prêtres avec la religion, comme on veut toujours faire.

Le président. Les prêtres sont désintéressés ; ils ne veulent rien que pour les pauvres.

Courier. Oui ; le pape se dit propriétaire de la terre entière ; c'est donc pour la donner aux pauvres. Au reste, ce que j'ai écrit n'offense pas même les prêtres, car il signifie simplement: les prêtres voudraient que tout fût consacré à Dieu.

Après cet interrogatoire , où le public ne parut pas un seul moment indifférent, l'avocat général, maître Jean de Broë , prit la parole, ou, pour mieux dire, prit son papier, car il lisait. C'est un homme de petite taille , qui parle de grands magistrats , et assure que la noblesse leur appartient de droit avec ce qui s'ensuit, honneurs et privilèges ; d'où l'on peut sans faute conclure que, dans cette affaire, croyant plaider sa propre cause et combattre pour ses foyers, il y aura mis tout son savoir. Il prononça un discours long, et que peu de gens auront lu imprimé dans le Moniteur, mais que personne ne comprendrait si on le rapportait ici , tant les pensées en sont obscures , le langage impropre. C'est vraiment une chose étrange à concevoir que cette barbarie d'expression dans les apôtres du grand siècle. Les amis de Louis XIV ne parlent pas sa langue. On entend célébrer Bossuet, Racine, Fénelon , en style de Marat, et la Cour polie en jargon des antichambres des

Fouché. Il y en a chez qui cette bizarrerie passe toute créance ; et , si je citais une phrase comme celle-ci , par exemple : Qui profilera d'un bon coup ? Les honnêtes gens ? Laissez donc ; ils sont si bêtes ! vous la croiriez de quelque valet, et des moins cduqués. Elle est du marquis de Castelbajac, imprimée sous son nom dans le Conservateur. Ainsi parlent ces gens nés autrement que nous, c'est-àdire bien nés, qui se rangent à part, avec quelque raison : classe privilégiée, supérieure, distinguée. Voilà leur langage familier. Veulent-ils s'exprimer noblement ? ce ne sont qu'altesses y» majestés , excellences, éminences. Ils croient que le style noble est celui du blason. Malheur des courtisans, ne point connaître le peuple, qui est la source de tout bon sens. Ils ne voient en leur vie que des grands et des laquais : leur être se compose de manières et de bassesses.

Je dis donc, revenant à maître de Broë, que, pour ceux qui l'emploient.

C'est un homme impayable, et qui, par son adresse. Eût fait mettre en prison les sept sages de Grèce,

comme mauvais sujets, perturbateurs. Sa prose est bonne pour les jurés, s'ils sont amis de M. Régley. Mais, à moins de cela, on ne saurait y prendre plaisir. Son discours , qui d'abord ennuie dans la

2Cn PROCES

Gazette officielle, assomme au second paragraphe ; et, par cette considération, je renonce à le placer ici, comme je voulais, si je n'eusse craint d'arrêter tout court mes lecteurs, car qui pourrait tenir à ce style : Un exécrable forfait avait privé la France d'un de ses meilleurs princes. Un espoir restait toute^ fois. Un prodige, une royale naissance, bien plus miraculeuse que celle dont nos aïeux furent témoins, se renouvela. Un cri de reconnaissance et d'admiration se fît entendre. Une anÙQUc et auguste habitation avait fait partie des apanages de la Couronne. Une pensée noble se présenta tout à coup, et elle fut répétée ; elle fut suivie de l'exécution : ce fut à l'amour qu'un appel fut adressé.

Ouf ! demeurons-en là sur l'appel à l'amour. Si vous ne dormez pas, cherchez-moi, je vous prie , par plaisir, inventez, imaginez quelque chose de plus lourd , de plus maussade et de plus monotone que cette psalmodie de maître de Broë , par laquelle il exprime pourtant son allégresse. L'auteur de la brochure n'y a point mis d'allégresse, dit maître de Broë qui, pour cette omission, le condamne à la prison. Lui, de peur d'y manquer, il commence par là, et d'abord se réjouit.

D'aise on entend sauter la pesante baleine', 1 . Homère.

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Mais il a un peu l'air de se réjouir par ordre, par devoir, par état, et on lui dirait presque, comme le président disait à Paul-Louis : Sont-ce là les pensées qu'a pu vous inspirer la royale naissance ? Est-ce ainsi que le cœur parle ? Une si triste joie, un hymne si lugubre, sont plus suspects que le silence. Ne poussons pas trop cet argument , de peur d'embarrasser le pauvre magistrat, car il ne faudrait rien pour faire de son allégresse une belle et bonne offense à la morale publique, et même à la personne du prince, s'il est vrai

Qu'un froid panégyrique

Déshonore à la fois le héros et l'auteur.

Abrégeons son discours, au risque de donner quelque force à ses raisons en les présentant réunies. Voici ce notable discours, brièvement, corn pendieusement traduit de baragouin en français, comme dit Panurge.

Il commence par son commencement, car on assure qu'il n'en a qu'un pour toutes les causes de ce genre : Le duc de Berry est mort ; le duc de Bordeaux est né. On a voulu offrir Chambord au jeune prince. Éloge de Chambord et de la souscription.

A cet exorde déjà long, et qui remplirait plusieurs pages, il en fait succéder un autre non moins long, pour fixer, dit-il, le terrain, c'est-à-dire le

point de la question, comme on parle communément.

Il ne s'agit pas d'un impôt dans la souscription proposée pour l'acquisition de Chambord, et le mot même indique un acte volontaire. De quoi donc s'avise Paul-Louis de contrarier la souscription, qui ne l'oblige point, ne lui coûtera rien? C'est fort mai fait à lui, cela le déshonore. Vous ne voulez pas souscrire? eh bien ! ne souscrivez pas. Qui V ouï force? Un moment, de grâce, entendonsnous, Monsieur l'avocat général. Je ne souscrirai pas, sans doute, si je ne veux, car je n'ai point d'emploi, de place qu'on me puisse ôter. Je ne cours aucun risque, en ne souscrivant pas, d'être destitué. Mais je payerai pourtant, si ma commune souscrit ; je payerai malgré moi, si mon maire veut faire sa cour à mes dépens. Et quand je dis doucement : (' Je ne veux pas payer, » vous, Monsieur de Broë, vous criez: « En prison », ajoutant que je suis maître, qu'il dépend bien de moi, que la souscription est toute volontaire, que ce n'est pas un impôt. Comment l'entendez- vous?

Or cette pensée noble, cette récompense noble, cette souscription noble et libre, comme on voit, l'auteur entreprend de l'arrêter. Il veut empêcher de souscrire les gens qui en seraient tentés, paralyser l'élan, glacer l'élan des cceurs un peu plus généreux que le sien, tandis que maître Jean, par de

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nobles discours, chauffe l'élan des cœurs. Mais ne le copions pas; j'ai promis de le traduire, et de l'abréger surtout, afin qu'on puisse le lire.

Voilà l'objet de la brochure. Elle est écrite contre Vélan, et on ne saurait s'y méprendre. Puis il y a des accessoires, des diatribes contre les rois, les prêtres et les nobles.

Il est vrai que l'auteur ne parle pas des prêtres, ou n'en dit qu'un seul mot bien simple, et que partout il loue les princes. Mais ce sont des parachutes. Il ne pense pas ce qu'il dit des princes, et pense ce qu'il ne dit pas des prêtres.

Deux remarques ensuite : i" L'auteur ne s'afflige point de la mort du duc de Berry, ne se réjouit point de la naissance du duc de Boideaux. Il n'a pas dit un mot de mort ni de naissance. Il n'y a ni allégresse ni désolation dans sa brochure. 2" L'auteur parle du jeune prince comme d'un enfant à la mamelle. Il dit le maillot simplement, sans dire l'auguste maillot ; la bavette, et non pas la royale bavette. Il dit, chose horrible! de ce ce prince, qu'un jour son métier sera de régner.

Après s'être étendu beaucoupsur tous ces points, maître de Broë déclare enfin qu'il ne s'agit pas de tout cela. Ce n'est pas là-dessus que porte l'accusation, dit-il. On n'attaque pas le fond de la brochure, ni même les accessoires dont nous venons de parler, mais des propositions incidentes seule-

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ment. Là- dessus il s'écrie : Voilà le terrain fixé.

Puis il entame un autre exorde.

Dans les affaires de cette nature, on n'examine que les passages déterminés suivant la loi par l'acte même d'accusation. Or il y en a quatre ici

La loi est fort insuffisante. Les écrivains sont si adroits qu'ils échappent souvent au procureur du roi. Il faut leur appliquer d'une manière frappante la loi (style de Broë). La liberté d'écrire jouit de tous ses droits; elle est libre (Broë tout pur), bien qu'elle aille en prison quelquefois. £//e enjambe sur la licence [Bvoél Broë') par l'exessive indulgence des magistrats.

On avait d'abord essayé, dans le premier réquisitoire, d'accuser l'auteur de cet écrit d'offense à la personne du roi. On y a renoncé par réflexion.

Vient enfin l'examen des passages inculpés, dont le premier est celui-ci :

« Car la Cour donne tout au prince, comme les « prêtres tout à Dieu , et ces domaines, ces apa- « nages, ces listes civiles^ ces budgets, ne sont <( guère autrement pour le roi que le revenu des « abbayes n'est pour Jésus-Christ Achetez, donce nez Chambord, c'est la Cour qui le mangera : le « prince n'en sera ni pis ni mieux. »

Les prêtres, tout à Dieu? Ah ! oui, demandez aux pauvres. Tirade d'éloquence. Les abbayes ! Oh ! non. Il n'y a plus d'abbayes. Tirade de haut

Style sur la Révolution. De morale, pas un mot, ni des phrases inculpées.

Le second passage est celui-ci :

« Mais à Chambord qu'apprendra-t-il ? Ce que « peuvent enseigner et Chambord et la Cour. Là, u tout est plein de ses aïeux. Pour cela précisé- « ment je ne l'y trouve pas bien, et j'aimerais « mieux qu'il vécût avec nous qu'avec ses ancê- « très... »

Maître de Broë n'examine point non plus ce passage, ni ce qu'il peut avoir de contraire à la morale. Il le cite et le laisse là, sans autrement s'en occuper. Mais, dit-il, ensuite de ces phrases, il y en a d'autres horribles. Il ne les lira pas, parce qu'il n'en est point parlé dans l'acte d'accusation. Cependant elles sont horribles. Beau mouvement d'éloquence à propos de ces phrases, dont il n'est pas question et qu'on n^accuse pas. L'auteur, dit maître Jean, représente nos rois, ou du moins quelques-uns, comme ayant ma! vécu, et donné en leur temps de forts mauvais exemples. Il les peint corrompus, dissolus, pleins de vices, et condamne leurs déportements sans avoir égard aux convenances. Les tableaux qu'il en fait (non de sa fantaisie, mais d'après les histoires) sont scandaleux d'abord, et en outre immoraux, licencieux, déshonnêtes. Le scandale abonde de nos jours, et la brochure y ajoute encore, mettant les vieux scandales à côté

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des nouveaux. Chapitre le plus long de tous, et le meilleur par conséquent, sur la différence qu'il y a de l'historien au pamphlétaire, qu'il appelle aussi libelliste. L'un peut dire la vérité, parce qu'il fait de gros volumes qu'on ne lit pas. L'autre ne doit pas dire vrai, parce qu'on le lit en petit volume. L'auteur de la brochure va vous conter qu'il a copié les historiens ; mensonge, Messieurs, mensonge odieux, aussi dangereux que coupable , car l'histoire n'est pas toute dans sa brochure. Il devait copifer tout ou rien. Il montre le laid, cache le beau. Louis eut des bâtards . mensonge, car ce n'est pas le beau de son histoire II y avait bien d'autres choses à vous dire de Louis le Grand. Ne les pas dire toutes, selon maître de Broë, c'est mentir, et de plus insulter la nation. Qui ne sent, dit-il, qui ne sent...? Il croit que tout le monde sent cela. Vengez, Messieurs, vengez la nation, la morale.

Outre les historiens, Paul-Louis cite les Pères et les prédicateurs, morts il j a longtemps. Maître de Broë lui répond par une autorité vivante ; c'est celle de monseigneur le garde des sceaux actuel, dont il rapporte (en s'inclinant) les propres paroles extraites d'un de ses discours, page lo, sans songer que peut-être ailleurs monseigneur a dit le contraire.

Et puis l'Écriture, et les Pères, et les sermons de Massillon appartiennent aux honnêtes gens.

Les écrivains ne doivent pas s'en servir pour se justifier. Développement de cette proposition, appliquée à l'auteur d'un roman condamné, qui osa dernièrement alléguer l'Evangile.

Nota que cet épisode sur les horribles phrases dont on ne parle pas occupe deux colonnes entières du Moniteur.

Troisième passage :

« Sachez qu'il n'y a pas en France une seule face mille noble, mais je dis noble de race et d'anti- « que origine, qui ne doive sa fortune aux femmes: « vous m'entendez. Les femmes ont fait les gran- « des maisons : ce n'est pas, comme vous croyez (( bien, en cousant les chemises de leurs époux, ni « en allaitant leurs enfants. Ce que nous appe- « Ions, nous autres, honnête femme, mère de face mille, à quoi nous attachons tant de prix, trésor « pour nous, serait la ruine du courtisan. Que « voudriez -vous qu'il fît d'une dame Honesta « sans amant, sans intrigue, qui-, sous prétexte de « vertu, claquemurée dans son ménage, s'attache- « rait à son mari ? Le pauvre homme verrait pleu- « voir les grâces autour de lui, et n'attraperait ja- « mais rien. De la fortune des familles nobles, il « en paraît bien d'autres causes, telles que le pil- « lage, les concussions, l'assassinat, les proscrip- <i lions, et surtout les confiscations. Mais qu'on y '( regarde, et on verra qu'aucun de ces moyens

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« n'eût pu être mis en œuvre sans la faveur d'un « grand, obtenue par quelque femme, car, pour (( piller, il faut avoir commandements, gouverne- « ments, qui ne s'obtiennent que par les femmes; « et ce n'était pas tout d'assassmer Jacques Cœur « ou le maréchal d'Ancre, il fallait, pour avoir « leurs biens, le bon plaisir, l'agrément du roi, <( c'est-à-dire des femmes qui gouvernaient alors « le roi ou son ministre. Les dépouilles des hugue- <( nots, des frondeurs, des traitants, autres faveurs, « bienfaits qui coulaient, se répandaient par les mêmes « canaux aussi purs que la source. Bref, comme il (( n'est, ne fut, ni ne sera jamais, pour nous autres « vilains, qu'un moyen de fortune, c'est le travail, « pour la noblesse non plus il n'y en a qu'un,

« et c'est c'est la prostitution, puisqu'il

^c faut, mes amis, l'appeler par son nom. »

Quatrième exorde pour fixer encore le terrain.

La Charte fait des nobles qui descendent de leurs pères, et d'autres nobles qui ne descendent de personne, et puis de grands magistrats qui sont nobles aussi. Longue dissertation, à la fin de laquelle il déclare qu'il ne s'agit pas de la noblesse, qu'il ne la défend pas.

Mais l'auteur outrage une classe, une généralité d'individus. Il offense la morale évidemment. L'honneur de certaines familles fait partie de la morale, et l'auteur blesse ces familles, quand il répète

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mot à mot ce que l'histoire en dit, et qui est imprimé partout. Il blesse la morale, et le pis, c'est qu'il empêche toutes les autres familles d'imiter celles-là, de vivre noblement. Réprimez, Messieurs, réprimez. Oui, punissons, punissons. Ne souffrons pas, ne permettons pas, etc.

Maître Jean, qui appelle toujours l'auteur de la brochure libelliste, et l'associe, dans sa réplique, aux écrivains les plus déshonorés en ce genre, ajoute que c'est ['avidité qui a fait écrire Paul- Louis, qu'il écrit par spéculation, qu'il est fabricant et marchand de libelles diffamatoires ; et, quand il disait cela, maître Jean de Broë venait de lire à haute voix une déclaration de l'imprimeur Bobée, portant que jamais Paul-Louis n'a tiré nulle rétribution des ouvrages par lui publiés. N'importe, c'est un compte à régler du libelliste à l'imprimeur. Eh quoi ! maître Jean, selon vous rien ne se fait gratis au monde, rien par amour? tout est payé? Je vous crois, même les réquisitoires, même le zèle et le dévouement.

Quatrième passage inculpé :

(( O vous, législateurs nommés par les préfets, « prévenez ce malheur (celui du morcellement des « grandes propriétés); faites des lois, empêchez « que tout le monde ne vive ! ôtez la terre au la- « boureur et le travail à l'artisan, par de bons pri- « viléges, de bonnes corporations. Hâtez-vous :

« l'industrie, aux champs comme à la ville, enva- « hit tout, chasse partout l'antique et noble barba- (( rie. On vous le dit, on vous le crie : que tardez- « vous encore? Qui vous peut retenir? peuple, « patrie, honneur? lorsque vous voyez là emplois, « argent, cordons, et le baron de Frimont. »

Il y a ici injure à la nation entière : car on l'accuse de se laisser mener par les préfets, et ceux-ci de mener la nation. Quelle insigne fausseté ! Voyez la médisance ! Accuser la nation d'une si lâche faiblesse, les préfets d'une telle audace, n'est-ce pas outrager à la fois et la morale publique et celle des préfets? Il faut donc venger la morale, qui est, dit maître de Broë, le patrimoine du peuple. Oui, que le peuple ait la morale; c'est son vrai patrimoine. Cela vaut mieux que des terres; et vengeons, punissons. Variations sur cet air : oui, punissons, vengeons.

Pour conclure, maître de Broë prie, dans son patois, les jurés de réprimer vigoureusement tous ceux qui écrivent en français, et se font lire ave^: plaisir. Sûr de son affaire, il s'écrie : La soc/efe sera satisfaite ! (C'est la Société de Jésus.)

Tel fut, en substance, le dire de M. l'avoca^ général, et toutes ses raisons, si longuement déduites que personne, hors les intéressés, n'eut la patience de l'écouter, furent encore étendues, développées, amplifiées dans le résumé très-prolixe

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qu'en fit M. le président, où même il ajouta du sien, disant que l'auteur de la brochure écrivait pour encourager la prostitution, et gâter, par ce vilain mot, l'innocence des courtisans. Mais ceci vint ensuite; il s'agit à présent de la belle harangue de maître de Broë.

Ce discours, m'a-t-on dit, n'est pas extraordinaire au barreau, où l'on entend des choses pareilles, chaque jour, en plein tribunal, prononcées avec l'assurance que n'avaient pas les d'Aguesseau. Nous en sommes surpris, nous à qui cela est nouveau et concevons malaisément qu'un homme siégeant, comme on dit, sur les fleurs de lis, sachant lire, un homme ayant reçu l'éducation commune, puisse manquer assez de sens, d'instruction, de goût, pour ne trouver dans ces paroles d'un paysan à un grand prince : ton métier sera de régner, qu'une injure, et ne pas sentir que ce mot vulgaire de métier relève, ennoblit l'expression, par cela même qu'il est vulgaire; tellement qu'elle ne serait pas déplacée dans un poëme, une composition du genre le plus élevé, une ode à la louange du prince. Si on n'en saurait dire autant des autres termes employés par l'auteur dans le même endroit, ils ont tous du moins le ton de simplicité naïve, convenable au personnage qui parle; et le public ne s'y est pas trompé, souverain juge en ces matières. Personne, ayant le sens commun, n'a vu là

dedans rien d'offensant pour le jeune prince, auquel il serait à souhaiter qu'on fît entendre ce langage de bonne heure, et toute sa vie. Mais il ne faut pas l'espérer, car tous les courtisans sont des Jean de Broë, qui croient ou font semblant de croire qu'on outrage un grand quand d'abord, pour lui parler, on ne se raet pas la face dans la boue. Ils ont leurs bonnes raisons, comme dit la brochure, pour prétendre cela, et trouvent leur compte à empêcher que jamais front d'homme n'apparaisse à ceux qu'ils obsèdent. Cependant, il faut l'avouer, quelques-uns peuvent être de bonne foi, qui, habitués comme tous le sont aux sottes exagérations de la plus épaisse flagornerie, finissent par croire insultant tout ce qui est simple et uni, insolent tout ce qui n'est pas vil. C'est par là, je crois, qu'on pourrait excuser maître de Broë , car il n'était pas né peut-être avec cette bassesse de sentiments. Mais une place, une cour à faire

Le même jour qui met un homme libre aux fers Lui ravit la moitié de sa vertu première.

Et voilà comme généralement on explique la persécution élevée contre cette brochure, au grand étonnement des gens les plus sensés du parti même qu'elle attaque. Répandue dans le public, elle est venue aux mains de quelques personnages comme

Jean de Broë, mais placés au-dessus et en pouvoir de nuire, qui, aux seuls mots de métier, de de layette, de bavette, sans examiner autre chose, aussi incapables d'ailleurs de goût et de discernement que d'aucune pensée tant soit peu généreuse, crurent l'occasion belle pour déployer du zèle, et crièrent outrage aux personnes sacrées. Mais on se moqua d'eux , il fallut renoncer à cette accusation. Un duc, homme d'esprit, quoique infatué de son nom, trouva ce pamphlet piquant, le relut plus d'une fois, et dit : « Voilà un écrivain qui ne nous flatte point du tout. » Mais d'autres ducs ou comtes, et le sieur Siméon, qui ne sont pas gens à rien lire, ayant ouï parler seulement du peu d'étiquette observée dans cette brochure, prirent feu là-dessus, tonnèrent contre l'auteur, comme ce président qui jadis voulut faire pendre un poëte pour avoir tutoyé le prince dans ses vers. Si maître Jean a des aïeux, s'il descend de quelqu'un, c'est de ce bon président; et si vous n'en sortez, vous en devez sortir^, maître Jean Broë.

Mais qu'est-ce donc que la Cour, où des mots comme ceux-là soulèvent, font explosion Pet quelle condition que celle des souverains entourés, dès le berceau, de pareilles gens? Pauvre enfant! O mon fils, né le même jour, que ton sort est plus

i. Boileau.

heureux! Tu entendras le vrai, vivras avec les hommes; tu connaîtras qui t'aime; ni fourbes ni flatteurs n'approcheront de toi.

Après l'avocat général, M'' BerviUe parla pour son client, et dit :

Messieurs les Jurés,

Si, revêtus du ministère de la parole sacrée, vous veniez annoncer aux hommes les vérités de la morale, on ne vous verrait point sans doute, timides censeurs, faciles moralistes, composer avec la corruption, et dégrader, par des ménagements prévaricateurs, votre auguste caractère. Vous sauriez vous armer, pour remplir vos devoirs, d'indépendance et d'austérité. La haine du vice ne se cacherait point sous les frivoles délicatesses d'un langage adulateur; vos paroles, animées d'une vertueuse énergie, lanceraient tour à tour sur les hommes dépravés les foudres de l'indignation et les traits pénétrants du sarcasme. Vous n'iriez point contrister le pauvre, alarmer la conscience du faible, et baisser, devant le vice puissant, un œil indignement respectueux; mais votre voix, généreuse autant que sévère, flétrirait jusque sous la pourpre les bassesses de la flatterie et de la corruption des cours. Faudrait-il vous applaudir, ou vous plaindre'*

Je sais quel prix vous serait dû : sais-je quel prix vous serait réservé ? Seriez-vous offerts à l'estime publique en apôtres des mœurs, de la vérité? Seriez-vous traduits en criminels devant la cour d'assises?

Qu'a fait de plus l'auteur que je défends? A l'exemple des écrivains les plus austères, il a opposé aux vices brillants des cours la simplicité des vertus rustiques : on a pris contre lui la défense des cours ; il s'est indigné contre des scandales : on s'est scandalisé de son indignation ; il a plaidé la cause de la morale publiquement outragée : on l'accuse d'avoir outragé la morale publique.

Je ne dois point vous dissimuler, Messieurs les jurés, l'embarras extrême que j'ai éprouvé lorsqu'il s'est agi de préparer la défense de cette cause. Ordinairement, l'expérience des doctrines du ministère public, que nous partageons rarement, mais que du moins nous avons appris à connaître, nous permet de prévoir, en quelque façon, le système de l'accusation, d'en démêler l'erreur, et de méditer nos réponses. Ici, je l'avoue, j'ai vainement cherché à deviner le système du ministère accusateur; il m'a été impossible de concevoir par quels arguments, je ne dis pas raisonnables, mais du moins soutenables, on pourrait trouver dans les pages incriminées un délit d'outrage à la morale publique ; et l'accusation doit à l'excès même de son

2lb PROCES

absurdité l'avantage de surprendre son adversaire, et de le trouver désarmé.

Soyons justes toutefois, et, après avoir écouté l'orateur du ministère public, reconnaissons que l'embarras de l'accusation a dû surpasser encore l'embarras de la défense. Vous en pouvez juger par le soin avec lequel on a constamment évité d'aborder la question. Vous aviez imaginé sans doute que, dans une accusation d'outrage à la morale publique, on allait commencer par définir la morale publique, et puis expliquer comment l'auteur l'avait outragée. Point du tout. Vous avez entendu de nombreux mouvements oratoires, d'éloquentes amplifications sur le clergé, sur la noblesse, sur François l", sur Louis XIV, sur le duc de Bordeaux, sur Chambord, des personnalités amères (et beaucoup trop amères) contre l'écrivain inculpé...; mais de la morale publique, ^pas un mot : tout se trouve traité dans le réquisitoire du ministère accusateur, hormis l'accusation.

Ainsi, je me félicitais d'avoir enfin à défendre, en matière de délits de la presse, une cause étrangère à la politique. « Du moins, me disais-je, je ne serai plus condamné à traiter ces questions si délicates, que l'on n'aborde qu'avec inquiétude, que l'on ne discute jamais avec une entière liberté. Je n'aurai plus à redouter dans mes juges la dissidence des opinions, l'influence des préventions po-

litiques. Tout le monde est d'accord sur les principes de la morale ; nous parlerons, le ministère public et moi, un langage commun, que toutes les opinions pourront comprendre et juger... »

Et voilà qu'on nous fait une morale politique ! Voilà qu'on s'efforce encore, dans une cause où la politique n'a rien à démêler, de parler aux passions politiques 1 On commence par reprocher à M. Courier d'avoir dit irrespectueusement, en parlant du duc de Bordeaux, que son métier est de régner un jour, et d'avoir employé d'autres expressions également familières, sans songer que c'est un villageois que l'auteur a mis en scène, et que le langage d'un villageois ne peut pas être celui d'un académicien ! On lui impute à crime d'avoir traité un pareil sujet sans dire un seul mot de l'auguste naissance du jeune prince, de sorte que désormais les écrivains devront répondre à la justice, non-seulement de ce qu'ils auront dit, mais encore de ce qu'ils n'auront pas dit! Enfin, par une réflexion un peu tardive, on reconnaît que ce n'est pas là l'objet de l'accusation, et cependant on a cru pouvoir se permettre d'en faire un sujet d'accusation !

Vous le voyez, Messieurs les jurés, la marche incertaine de l'accusation trahit à chaque pas sa faiblesse et sa nullité. Aux définitions, qu'on n'ose donner, on substitue les lieux communs oratoires;

à défaut de la raison, qu'on ne peut convaincre, on cherche à soulever les passions; au délit de la loi, qu'on ne peut établir, on s'efforce de substituer le délit d'opinion.

Ce n'est point ainsi que procédera la défense; tout, chez elle, sera clair et précis. Mais, avant d'aborder la discussion relative à l'écrit, qu'il nous soit permis de rappeler les considérations personnelles à l'écrivain. Ces considérations ne sont pas indifférentes. Dans les délits purement politiques, la criminalité peut, jusqu'à certain point, être indépendante du caractère de l'auteur : la passion, l'erreur, le préjugé, peuvent faire d'un honnête homme un citoyen coupable; mais l'auteur d'un outrage à la morale publique est nécessairement un homme immoral : il y a incompatibilité entre la moralité de la conduite et l'immoralité des principes, et justifier l'auteur, c'est déjà justifier l'ouvrage.

Paul-Louis Courier, un de nos savants les plus estimés et de nos plus spirituels écrivains, entra, au sortir de ses études, dans le corps du génie militaire. Officier d'artillerie, distingué par ses talents, il pouvait fournir une carrière brillante; mais, lorsqu'il vit le chef de l'armée envahir le pouvoir et dévorer la liberté, il refusa de servir la tyrannie, il s'éloigna. Retiré à la campagne, il partagea ses journées entre les utiles travaux

de l'agriculture et les nobles travaux des lettres et des arts. Gendre d'un helléniste célèbre ', il marcha sur ses traces avec honneur; nous devons à ses recherches le complément d'un des précieux monuments de la littérature ancienne. L'ouvrage de Longus offrait une lacune importante; M. Courier, dans un manuscrit vainement exploré par d'autres mains, découvrit le passage jusqu'alors inconnu, et donna un nouveau prix à sa découverte par l'habileté avec laquelle, imitant le vieux style et les grâces naïves d'Amjot, il compléta la traduction en même temps que l'original. Ce succès eut pour lui des suites assez fâcheuses : par un bizarre effet de la fatalité qui semble le poursuivre, l'auteur, qu'on accuse aujourd'hui pour un écrit moral, fut alors persécuté à l'occasion d'un roman pastoral. Sa fermeté triompha de la persécution. Depuis ce temps, retiré à la campagne, cultivateur laborieux, père, époux, citoyen estimable, il a constamment vécu loin de la capitale, étranger aux partis, quelquefois persécuté, jamais persécuteur; refusant, pour garder son indépendance, les places qu'on lui offrit plus d'une fois ; se délassant, par l'étude des lettres, de ses travaux agricoles, et ne tirant aucun profit de ses ouvrages, que les ap-

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