Notaire à Tours
296 LETTRES INEDITES
Je ne m'ennuie point ; Plutarque m'est d'un grand secours pour passer le temps. Je serais heureux si je t'avais; mais, en bonne foi, je ne crois pas que tu puisses , dans un pays tel que celui-ci, être une semaine sans mourir. Il est vrai que tu t'occuperais. Enfin nous verrons quelque jour. Je me promène, je vais courir au haut et au loin, je revois les endroits où j"'ai joué à la fossette et au cerf-volant: ces souvenirs me font plaisir.
Je ne sais que te marquer encore : rien de ce que je vois ne t'est connu. Quand je te dirai que la petite Bourdon mourut il y a quelques mois, n'en seras-tu pas bien fâchée? C'était la fille du boulanger, jeune, fraîche et gentille petite blonde d'environ dix-neuf ans , mariée à un homme de vingt-deux : cela devait être heureux. Point du tout : au bout de cinq ou six mois de ménage, il lui prend un chagrin. La voilà qui ne dit mot et maigrit à vue d'œil. Et mère de l'interroger, et voisines de la tourmenter, pour savoir où le mal la tient. Qu'a-t-elle? Rien. Que veut-elle? que lui manquet-il ? On ne sait. Elle languit et meurt. Le mari n'en a cure, et c'est là, dit-on, ce qui l'a tuée. Il est le seul qui ne la regrette pas.
Mais M. de Ferrières regrette trop la sienne. C'est un gentilhomme que tu connais comme Jean de Werth. Elle était jeune , belle et bonne. Elle lui laisse deux enfants. Il l'a tant soignée, tant
veillée dans sa dernière maladie, et tant pleurée depuis, qu'il s'en va mourir, le pauvre homme , à quarante-cinq ans ! Ceci a l'air d'un conte inventé à la gloire des quadragénaires ; mais demande au petit Gasnault, quand tu le verras.
Veux-tu de la politique? Les chouans, les Vendéens, les brigands, les insurgés, les royalistes, les bourbonistes , sont à douze lieues d'ici, au Lude. Quand ils y entrèrent, un parent de M. Vaslin, qui demeure là, patriote, jacobin, terroriste, républicain, bonapartiste, comme tu voudras, fit feu sur eux, leur tua un homme. Ils l'ont pris, lui, et ne l'ont pas tué ; mais ils ont pillé sa maison et quelques autres. Toute la gentilhommerie se sauve des campagnes, de peur des paysans. M. de la Beraudière s'est retiré à Tours avec sa famille. Les petites en sont ravies, parce qu'elles s'amusent. Ce sont des gens qui de leur vie n'ont fait mal à qui que ce soit : ils font bien d'être sur leurs gardes.
Je ne sais, de tout temps, quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence.
C'est Racine qui dit cela, et il dit bien vrai.
Tours, le mercredi.
Voilà tes lettres de samedi, dimanche, lundi, mardi, mercredi. Je les ai lues avec grand plaisir et
beaucoup plus de raison que je n'eusse imaginé. Continue, je t'en prie, ce journal, le seul qui me puisse intéresser. Je ne t'en écris pas davantage, parce que le temps me manque. Je ne suis pas non plus si bien ici qu'à Luynes pour causer avec toi: une maudite auberge, des allants et venants, un vacarme d'enfer. Et puis, de quoi te parlerais-je? d'hypothèques, de contrat, de principal, d'intérêts et de cent autres misères auxquelles tu n'entends rien, et moi fort peu de chose. Que n'ai-je cent mille livres de rentes! j'en laisserais quatre-vingt-dix aux honnêtes gens qui me viennent dire :
J'étais fort serviteur de monsieur votre père,
et je vivrais sans soins peut-être avec le reste. Mais quoi! on me le volerait encore, et il faudrait livrer bataille pour garder un morceau de pain. Je ne serais pas plus tranquille.
Tours, le i 7 juin.
Je reçois ta lettre de mercredi soir et jeudi, bien bonne et bien longue. Que te dirai-je? il faudrait t'adorer. Ta pauvre santé m'afflige bien. Je suis
sûr que la campagne te rétablira. Mais ne songe point à venir ici, par cent raisons. D'abord, le pays n'est pas tranquille, et il y a tel événement qui pourrait nous engouffrer dans une bagarre effroyable. Moi, seul, je m'échappe aisément. Et puis tu me gênerais dans mes courses. Cette raison ne m'arrêterait pas si ta santé y devait gagner; mais Luynes est un endroit malsain dans cette saison -ci : j'y reste le moins que je puis, de peur de la fièvre, et je me sauve sur les hauteurs, où l'air est plus pur, mais où je ne pourrais me loger avec toi. Sitôt que je serai de retour, nous irons, si tu veux, nous établir quelque part, à Sceaux, à Saint-Germain. Au reste, attends quelques jours. Si l'empereur gagne la partie, ce pays-ci sera bientôt calme.
Je retourne à Luynes, et j'y achèverai mes affaires. Je visiterai mes biens, et ferai du tapage aux gens qui me doivent. Malheureusement ils me connaissent et ne s'effrayent pas de mes menaces : ils finissent toujours par me payer quand ils veulent.
OOO LETTRES INEDITES
A M""^ Courier.
(fragment.)
Tours, novembre i8i5.
J'ai dîné chez M. de Chavaignes en grande compagnie, avec des chouans, des Vendéens, etc., plus extravagants royalistes que tout ce que tu as jamais vu, mais du reste bonnes gens. On a porté ta santé avec enthousiasme. Tu as une grande réputation. Il y avait là deux curés qui se sont enivrés tous les deux. Un d'eux avait ce jour-là un enterrement à faire : c'est la première chose qu'il a oubliée. A son retour, il a trouvé , à dix heures du soir, le mort et sa séquelle qui l'attendaient depuis midi. Il s'est mis à les enterrer. Il chantait à tuetête , il sonnait ses cloches : c'était un vacarme d'enfer. L'autre curé , qui était le plus ivre des deux, voulait se battre avec moi. Ayant appris que j'avais une femme jeune et jolie, il fit là-dessus des commentaires à la housarde qui réjouirent fort la compagnie.
ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 3oi
A M'"« Courier.
Paris, 2$ à 28 décembre 181 5.
Ayant reçu la lettre de M. Lamaze, tu auras pensé , j'imagine , à envoyer les affiches au garde pour la coupe que nous voulons vendre cette année. Si tu ne l'as point fait, va voir Bidaut, et dislui de faire parvenir ces affiches dans les villages d'Azay-sur-Cher, Montbazon, Saint-Avertin, Véretz et Larçay. Les trois premiers sont les plus importants. Je ne puis te dire encore quand je partirai : je voudrais que ce fût après-demain ou au plus tard dimanche. Je dînai hier chez ta mère, qui me fit dire le matin par Edouard devenir de bonne heure, parce qu'elle allait au spectacle : tout cela comme si elle m'eût invité et que j'eusse accepté. Dans le fait, il n'en avait pas été question. Je répondis qu'on ne m'attendît pas, et je vins à quatre heures et demie. J'y trouvai Paye ', qui me paraît assez attentif auprès de Zaza. On les mit côte à côte à table. Ta mère le choie, Zaza ne le néglige pas. Il comprend à merveille ce que cela veut dire. On voit qu'ils pensent à quelque chose. Moi, je n'y