‹ Œuvres complètes de P.-L. Courier (volume 3)Chapitre 34 sur 37 · I . Devenu depuis beau-frère de Courier · texte numérisé non relu

I . Devenu depuis beau-frère de Courier

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nuis pas non plus : je les fais causer ensemble tant que je puis. Je serais enchanté que cela réussît, et toi aussi, je crois. Zaza est bonne personne; je trouve qu'elle gagne beaucoup depuis quelque temps. Elle est bien faite , quoique un peu forte : il y a de l'étoffe pour faire une belle et bonne femme, et le drôle ne serait pas malheureux. Il est aussi fort bon enfant et plus uni, à ce qu'il me semble, que la plupart des jeunes gens. Enfin, il en sera ce qui est écrit au Ciel.

A M""^ Courier.

Tours, le 29 janvier 1816.

J'ai passé hier la soirée chez M"^ de la Beraudière. Il y avait une douzaine de femmes et quelques hommes, la plupart jeunes gens dont je serais le père. Cela ne m'a pas empêché de faire beaucoup de folies avec eux. Deux tables de boston et un colin-maillard dans leur salon, que tu connais, outre M. Raymond et une petite fille de son âge: tu peux t'imaginer comme on était à l'aise ! Colinmaillard l'a emporté. Le boston a été culbuté , deux carreaux cassés dans le vacarme. M. d'Autichamp en était, sans uniforme et sans aucune déco-

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ration. Il est vraiment aimable, tout uni et fort à la main. Enfin, nous étions là huit ou dix jeunes gens en train de nous divertir. Je suis sorti à minuit : personne ne songeait encore à s'en aller. Ils ont joué vingt sortes de petits jeux fort drôles, qui la plupart m'étaient nouveaux. Cela n'était point ennuyeux comme sont d'ordinaire les petits jeux. Les jeunes personnes sont élevées on ne peut pas mieux, dans le ton à peu près des petites de la Beraudière. Celles-ci, ma foi, sont très-bien: décence parfaite, sans nulle espèce de gêne. Point de politique, tout le monde en bottes : quel délice ! Ce qui m'a le plus amusé, c'est l'histoire d'un bal donné ces jours passés. Il y a eu des gens invités qui n'ont pas voulu y venir, aimant mieux donner aux pauvres l'argent que cela leur eût coûté. C'est l'épigramme qu'ils ont faite et qui a porté coup. On la leur garde bonne. D'autres, au contraire, s'attendaient à être invités, et ne l'ont point été : ceux-là ne sont pas les plus contents. Selon eux, c'est un bal d'épurés. Tu entends ce que cela veut dire. D'autres invités y sont venus, et s'en sont allés parce qu'ils n'ont pas trouvé le bal assez épuré. Toute la capacité du gouverneur et des principaux magistrats a été employée à arranger ce bal, qui définitivement n'a contenté personne. Si tu t'étais trouvée ici, aurais- tu été assez pure? Tu es de race un peu suspecte. On t'eût admise à cause de moi,

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qui suis la pureté même , car j'ai été pur dans un temps où tout était embrené. C'est une justice qu'on me rend : M"* de la Beraudière ne tarit point là-dessus. La conclusion que j'ai tirée de tout cela, c'est que, quand nous serons nichés dans nos bois, sur les bords du Cher, il faudra nous y tenir, et n'avoir de liaisons, d'amis ni de connaissances qu'à Paris. Tu sais là-dessus mon système , dans lequel je me confirme par tout ce que j'observe ici.

A M""^ Courier.

Tours, le ... 1816.

Mes marchands de bois m'ont promis de m'apporter aujourd'hui les cinq mille francs; mais je n'ai garde d'y compter : il faudra en venir aux coups, c'est-à-dire aux assignations. Ils seront bien étonnés, car jamais je n'ai fait rien de pareil. Mais je vais ^ les étonner bien plus en leur demandant en justice des dommages et intérêts pour l'exécrable massacre de mon pauvre bois. Je comprends maintenant pourquoi mon père avait toujours quelque procès: c'était pour ne pas se laisser manger la laine sur le dos. Moi, je suis tombé dans l'autre excès, et on me dévore depuis vingt-cinq ans. Croirais-tu bien que d'une pièce de quatorze arpents de bois il ne m'en

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reste plus que six? Les huit autres sont passés du côté de mes voisins. Il y a des morceaux plus petits qui ont disparu entièrement : on sait seulement par tradition que je dois avoir là quelque chose. J'ai fait toutes ces découvertes dans l'énorme fatras des papiers de mon père. On ne me croyait pas homme à mettre le nez là-dedans. J'ai fait bien d'autres découvertes. Par exemple, je croyais mes fermes au même prix que du temps de mon père : cela me donnait de l'humeur. Le fait est qu'elles sont beaucoup plus bas. Il en est résulté cependant une sorte de bien, en ce que les fermiers, se regardant comme chez eux, ont beaucoup amé- Horé le fonds. Un seul m'a défriché, sans en être prié, six arpents de terre qui autrefois étaient incultes et inutiles ; un autre a rebâti une grange. Aussi me garderai-je bien de les dégoûter par des augmentations trop fortes; je veux seulement les engager à me faire meilleure part de mon bien.

Voici la nouvelle de Luynes. Le curé allait avec un mort; un homme venait avec son cheval. Le curé lui crie de s'arrêter; il n'en a souci, et passe outre sans ôter son chapeau, note bien. Le prêtre se plaint; six gendarmes s'emparent du paysan, l'emmènent, lié et garrotté, entre deux voleurs de grand chemin. Il est au cachot depuis trois semaines, et depuis autant de temps sa famille se passe de pain.

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Autre nouvelle du même pays. Le curé a défendu de boire pendant la messe : tous les cabarets à cette heure doivent être fermés. Le maire y tient la main. L'autre jour, mon ami Bourdon, honnête cabaretier, s'avise de donner à déjeuner à son beaufrère. Or c'était un dimanche, et on disait la messe. Le maire arrive, les voit et les met à l'amende, qu'ils ont très-bien payée. Mais voici bien pis. Le curé a défendu aux vignerons, qui voulaient célébrer la fête de saint Vincent, leur patron, d'aller ce jour-là au cabaret. J'ai vu le curé, et je lui ai dit : « Vous avez bien raison : c'est une chose horrible d'aller au cabaret, un jour de fête surtout; et vous faites très-bien, vous, Monsieur le curé, de ne jamais vous griser qu'en bonne compagnie dans le courant de la semaine. Cependant raisonnons, s'il vous plaît... Saint Vincent aime les vignerons, puisqu'il est leur patron; aimant les vignerons, il doit aimer la vigne, et par conséquent le vin , et aussi le cabaret, car tout cela se suit. Comment donc trouve-t-il mauvais que le jour de sa fête on aille au cabaret? » Il n'a su que me répondre.

Je te conte des balivernes... L'heure de la poste arrive. Adieu.

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A M'"' Courier.

Tours, le 3o janvier 1816.

Tes lettres me ravissent. Tu as bien raison de dire qu'il ne faut point d'économie sur cet article. Le plaisir qu'elles me font ne peut se comparer aux dix sous qu'elles me coûtent.

J'ai vu I... Sa maison est bien ce qu'il nous faudrait; elle est plus simple que je ne l'aurais cru en la voyant de loin. Il dit qu'il ne veut point la vendre; cependant il me l'a fait voir dans le plus grand détail, et il me la vantait du ton d'un homme qui veut faire valoir sa marchandise. Moi, je l'ai fort approuvé de ne point vouloir s'en défaire, et j'ai refusé de voir les appartements, qu'il voulait aussi me montrer. C'est l'histoire de Vaslin. Il s'est mis en tête que je voulais avoir sa maison.

Demain je fais encore une course à Larçay, et puis une autre à Luynes pour mes marchands de bois, qui finalement se moquent de moi. Je m'en vais leur lâcher des huissiers, ce qui ne m'est jamais arrivé , sans compter un procès-verbal que je vais faire faire du dommage causé à mes bois. Je ne veux plus, ma foi, passer pour un benêt, et je vais leur montrer les dents. Je dis comme M"* de Pimbêche : Ces coquins viendront nous manger jus-

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qu'à l'âme, et nous ne dirons mof/ Ils vont me trouver bien changé. Ils t'attribueront ce changement : tu ne seras pas aimée de tes vassaux. Tu as pourtant une grande réputation dans le pays. Tu passes pour une beauté parfaite : heureux ceux qui t'ont vue ! A propos de beauté, un de nos fermiers a un fils qui passe avec raison pour le plus beau garçon du pays. Il est blond et a dix-huit ans. Ce ne sont point ces gros traits des Anglais et des Allemands : sa tête est toute grecque. Il est loin de s'en douter, et cela lui donne une grâce et un naturel que n'ont point vos messieurs de Paris. Avec sa blouse et ses sabots, il a tout à fait l'air d'Apollon chez Admète.

Quand je serai revenu de Luynes, il faudra retourner à Larçay pour mes impositions. Tu vois quelle vie! Je me donne au diable, mais j'espère que cela finira. Le pis est que je ne puis m'occuper d'aucune étude, et que j'ai beaucoup de moments où je ne sais que faire : alors je meurs d'ennui. J'ai trop ou trop peu d'occupations.

Je t'entretiens de mes sottes affaires, qui ne peuvent que t'ennuyer. Il vaut mieux répondre à tes lettres. Je suis bien aise que tu aies remarqué le monsieur en pantoufles. Rien n'est plus choquant, je t'assure.

Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien ; Mais enfin on en cause, et cela n'est pas bien.

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Je t'assure que tu fais trop d'avances à ces gens, qui n'y répondent pas. Il faut se garder d'être dupe en amitié, c'est-à-dire d'y mettre trop du sien. On joue un mauvais personnage.

Tu peins M"" S... C'est une pauvre étude et un maigre sujet, mais cela vaut mieux que de ne rien faire. Je ne m'étonne pas que tu aies de la peine à te mettre au travail: j'éprouverais la même chose. Nous nous prêcherons l'un l'autre. J'ai des projets admirables, et je les exécuterai en dépit de la paume.

A M'»* Courier.

Tours, le 1'^'' février 18 16.

J'espère qu'enfin tu auras reçu de mes lettres. Je t'ai écrit il y a eu hier huit jours, c'est-à-dire un mercredi, et je vois que le dimanche d'après tu n'avais encore rien reçu. Cela est étrange; mais tu t'es trop désolée : tu devraisêtre accoutumée aux sottises de la poste. Tu avais raison de m'attendre; j'étais à tout moment sur le point de partir, et c'est ce qui m'empêchait de t'écrire.

Tes lettres me font toujours un plaisir infini;

Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits Une suavité qu'on ne goûta jamais.

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C'est du Tartufe. Je suis bien aise que tu n'ailles pas chez les C... Pour que nous puissions former quelque liaison avec eux, il faudrait qu'ils fussent bonnes gens, et rien n'est si rare. Tous tes détails sont bien aimables et valent de l'or pour moi. Les la Beraudière ne sont pour rien dans l'usurpation dont je t'ai parlé. Leur gentilhommerie à part, ce sont des gens fort estimables; encore sont-ils sur leur noblesse plus supportables que les autres. Je voudrais être auprès de toi pour te faire travailler. Tu auras de la peine à t'y remettre ; mais il faut tenir bon : c'est l'affaire de quelques jours. Je te prêcherai d'exemple. Tu ne m'as pas encore vu travailler tout de bon; je veux finir mon Ane tout d'un trait.

Je gèle, et cependant je continue à t'écrire. II y a ici beaucoup de gens fort mécontents que j'aie osé acheter cette forêt : ce sont les gros du pays, et B... à la tête. Il m'avait dit d'abord, avant l'acquisition : « Cela ne convient qu'aux gens riches de ce pays-ci. » Un M. de Rhodes a eu là-dessus une querelle avec sa femme : c'est l'histoire de M. et M"^" de Sottenville. Sa femme lui disait : « Comment avez-vous pu ne pas acheter cela ? » Il s'en justifie de son mieux; il dit que c'était trop cher. Moi, je trouve qu'il aurait bien pu, lui ou quelque autre Sottenville, faire un petit sacrifice pour empêcher que cette forêt ne tombât en roture Quelscan-

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dale, en effet, n'est-ce pas qu'un si beau bien soit dans les mains de gens qui ne sont ni maires , ni préfets, ni généraux, ni marquis , ni négociants ! Cela crie vengeance !

A M'"^ Courier.

Tours, le 6 février 1816.

Je me lève matin pour t'écrire. Il me faut aujourd'hui voir les gens du domaine pour réclamer la maison du garde, qui réellement nous appartient comme ayant de tout temps fait partie de la forêt. C'est une raillerie de prétendre avoir vendu le pot, et non l'anse. J'aurai encore une course à faire pour revoir cette maison à vendre, et puis je partirai pour Paris. Je ne compte me reposer que dans la voiture.

Tu te rappelles ces gens qui ne veulent pas qu'un paysan mange, boive et porte une chemise... J'allai l'autre jour chez M. Précontais de la Renardière, qui est un de nos débiteurs. Je le trouvai en famille. Il n'avait point d'argent, me dit-il : «ce sont les paysans qui ont tout, et, si cela continue, la noblesse mourra de faim ou sera obligée de faire quelque chose. Qu'il se'vende un quartier de pré,

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c'est un paysan qui l'achète ; chacun a maintenant sa goulée de henace. Ces gens-là mangent de la viande, boivent du vin, ont des souliers... Cela se peut-il souffrir?» J'abondai dans son sens, et je le fis frémir en lui racontant une chose dont je venais d'être témoin. « Croiriez-vous bien, lui dis-je, que Jean Coudray le vigneron... Ecoutez ceci, je vous prie. Je viens de chez Jean Coudray; il me devait quelque argent, qu'il m'a payé sur-le-champ. Sa femme m'a voulu donner à déjeuner. Mais elle, que pensez-vous qu'elle prenne à déjeuner?... Du café à la crème I » Cela leur fit dresser les cheveux à la tête. Du café à la crème! Tout le monde s'écria : « Du café à la crème ! » Nous convînmes tous que les choses ne pouvaient durer ainsi, et je les quittai en faisant des vœux bien sincères pour le retour du bon temps: car ils me payeront, j'imagine, quand les paysans mourront de faim et seront couverts de haillons.

Je voulais t'en dire plus long, mais Bidaut m'a envoyé chercher dès huit heures du matin. Je suis comme Petit- Jean, je n'aime pas qu'on m'interrompe. Adieu.

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Tours, le 7 novembre 18 16.

Je ne poursuis point les marchands de bois , parce que Doré a un fils qui va, dit-on, faire un mariage fort avantageux, et mes poursuites contre le père empêcheraient, dit-on, ce mariage, qui pourra aider au payement de ce qu'on me doit. Je n'en crois rien; mais, pour ne pas empêcher ces gens de coucher ensemble, j'attends le lendemain de la noce pour lâcher contre eux les huissiers. J'ai la réputation d'un homme qu'on ne paye que quand on veut. Cela me fait donner au diable.

Je n'ai point vu les la Beraudière : la mère est malade. Ils se sont fort bien conduits dans une infâme affaire qui a eu lieu dernièrement à Luynes. Dans ce village d'environ douze cents habitants, douze personnes ont été arrêtées pour propos séditieux ou conduite suspecte : c'étaient les ennemis du curé et du maire. Les uns sont restés en prison six mois, les autres y sont encore. Une jeune fille se meurt des suites de la peur qu'elle a eue envoyant arrêter son père. Or, dans cette affaire, il paraît que M. de la Çeraudière s'est employé tant qu'il a pu en faveur de ces pauvres diabJes. Cela fait

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qu'on en dit beaucoup de bien dans le pays. Dans le fait, ce sont des gens fort estimables.

Un curé me disait à Luynes qu'il ne voulait pas me jîeustrer du plaisir... Mets cela avec le dénaturer du médecin '.

A M'"' Courier.

1 3 novembre i 8 16.

Je suis allé dimanche à Luynes; j'ai dîné et couché chez les la Beraudière. Ils sont bien fâchés que tu ne sois pas venue. Il y avait chez eux deux émigrés rentrés, habitants du voisinage, qui sont bien ce qu'on peut voir de plus drôle au monde : deux figures à mettre aux Variétés. Ce ne sont que des révérences, compliments, cérémonies : tout tellement caricature qu'il y a de quoi crever de rire. Nous en avons bien ri quand ils ont été partis. Bonnes gens au demeurant. De Luynes je suis venu avec Odoux chez ce monsieur qui marchande noire Filonière, et, je crois, l'achètera ; mais c'est une af-

I . Un médecin, consulté par Courier, lui répondit un jour gravement : « Monsieur, ce symptôme me dénature votre maladie », voulant dire dénote.

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faire qui n'est pas prête à se conclure. Nous avons dîné chez lui. C'est une maison charmante, à Saint- Cyr, sur le chemin de Luynes. Tu dois te rappeler cet endroit, sur la colline, à mi-côte. On voitTours et toute la Loire. Tu verras cela quelque jour. Ils ont grande envie de te voir : tu as une réputation dans tout le pays.

Ton projet de venir passer ici l'hiver ne peut s'exécuter; d'ailleurs, il faut que j'imprime mon Ane cet hiver. Ce n'est point une chose indifférente. Enfin tout s'arrangera. Figure-toi que les propriétaires de terres sont toujours gueux, mais jamais

ruinés.

Ce monsieur qui épouse la vieille ne m'étonne point du tout. Il vient de mourir ici un homme appelé M. A... Il n'avait point d'autre état que d'épouser de vieilles femmes et de les enterrer. Il est mort veuf de la troisième, et riche : car, comme il les traitait fort bien pendant leur vie, elles le récompensaient à leur mort. J'avais prédit qu'il finirait par une fille de dix-huit ans qui l'enterrerait; mais je me suis trompé.

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A M"'" Courier.

Le 9 février 1818.

Tu vois comme je t'écris. Je te parle de moi. C'est comme il faut que tu fasses. Tout ce que tu fais, ce que tu penses, tout ce qui te vient à l'esprit sans examen, il me le faut coucher par écrit. Visconti est mort: je viens de recevoir son billet d'enterrement. Voilà trois places à l'Institut. En aurai-je une? Je ne sais. S'ils me reçoivent, j'en serai bien aise; s'ils me refusent, j'en rirai: je ne vaudrai ni plus ni moins, et le public sera pour moi. Je crois que je serai reçu. Mon Ane va paraître, je crois, la semaine prochaine. Il semble que Bobée ait envie d'en finir.

Adieu. Je m'arrange avec Rosine on ne peut mieux. Elle jouit du bonheur de voir son fils ne rien faire du tout. J'ai voulu hier l'envoyer porter quelques livres chez ta mère. Rosine s'en est emparée et les a portés elle-même. Il ne faut pas qu'un gentilhomme sache rien faire , dit Molière. Adieu.

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A M. Kaoul Kochetk.

Paris, le i5 avril 1818.

Monsieur, je n'aurai point l'honneur de dîner demain avec vous, parce que je pars pour la campagne, à mon grand regret, je vous assure.

Ne croyez pas que je me plaigne de votre Académie; je reconnais, au contraire, qu'elle a eu toute sorte de raison de me refuser; que je n'étais point fait pour être académicien, et que c'était à moi une insigne folie de me mettre sur les rangs. Seulement, je ne veux pas qu'on me croie plus sot encore que je ne suis; et, comme bien des gens s'imaginent que je me présente à chaque élection pour essuyer un refus, je ne dois pas négliger, ce me semble, de les désabuser. C'est là l'objet du petit mémoire que je vais publier, et dans lequel je ne prétends point justifier, mais atténuer ma sottise. Je n'en ai guère fait en ma vie que par le conseil de mes amis. Ah! Visconti! Visconti !

[C'est au mois d'avril de cette année que Courier acheta sa maison de la Chavonnière II était à Paris pendant que sa femme sollicitait à Tours au sujet du procès contre Claude Bourgeau , procès perdu par Courier, et dont l'objet est connu par le Mémoire contre Claude Bourgeau. La lettre qui suit a trait à cette affaire.^

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A M. Etienne, de la Minerve.

Paris, le i 4 juin 1818.

Monsieur, j'ai prié M. Bobée, mon imprimeur, de vous faire tenir une feuille qu'il vient d'imprimer sous ce titre : Procès de Pierre Clavier Blondeau, etc. Lisez cela, Monsieur, si vous en avez le temps, et vous verrez ce que c'est pour nous, pauvres paysans, d'avoir affaire à un maire. Vous serez d'avis, comme moi, que ces faits sont bons à publier. Dites-en donc un mot, je vous prie, dans un de vos excellents articles , afin que Paris du moins sache comme on traite ceux qui le nourrissent : car vous ne vous doutez de rien, gens de Paris, dans vos salons; et, comme vous sifflez les ministres s'il leur échappe à la tribune un mot impropre ou malsonnant, vous croyez que nous pouvons ici nous moquer d'un maire. Défaites-vous de cette idée. L'opposition réussit mal dans les départements, et je puis vous en dire des nouvelles. Mon exemple est une leçon pour tous ceux qui seraient tentés de prendre, comme j'ai fait, le parti des vilains, non-seulement contre les nobles, mais contre les vilains qui pensent noblement. Il m'en coûte mon repos et mon bien : les juges veulent me ruiner, et ils y réussiront avec l'aide de Dieu

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et de M. le procureur du roi. Enfin , depuis quelque temps ma vie est un combat, comme disait Beaumarchais. Il était ferrailleur, et souvent cherchait noise. Moi, je ne me défendrais même pas, tant je suis bonne créature, si on me battait modérément.

Votre Minerve s'est déjà déclarée pour moi d'une manière qui m'a fait beaucoup de plaisir et d'honneur. Souffrez, Monsieur, que je lui recommande à présent mon pauvre Blondeau, ainsi qu'à votre Kenommée, qui, je l'espère, ne jugera pas de l'importance des faits par les noms des personnages. Une présentation à la cour ne lui fera pas oublier les doléances de Blondeau et de vingt millions de paysans opprimés, je veux dire administrés, comme lui.

A M""" Courier.

Saint-Germain, du i 5 au i8 juillet i8i8.

Je suis allé, comme je t'ai dit, aux Français avec ces jeunes gens. Je croyais qu'ils allaient au parterre : point du tout, c'était aux galeries à quatre francs. J'y ai eu grand regret. Qn donnait Androinaque. Je n'ai rien vu au monde de si pitoyable

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Tout était révoltant : Andromaque avait dix-huit ans et Oresle soixante. Tantôt il hurle, il beugle; tantôt il parle tout bas, et semble dire : Nicole, apportemoi mes pantoufles. Tout cela est entremêlé de coups de poing et de gestes de laquais dans les endroits de la plus noble poésie. Je t'assure que celui de la Gaieté qu'on nomme le Talma des boulevards vaut beaucoup mieux que son modèle. Talma était fagoté on ne peut pas plus mal : des draperies si lourdes et si embarrassantes qu'il ne pouvait faire un pas; un gros ventre, un dos rond, une vieille figure : c'était un amoureux à faire compassion. Tu sais que je n'ai point de prévention : je ne demandais pas mieux que de m'amuser. Je crois d'ailleurs que le parterre, tout enthousiasmé qu'il était, ne s'amusait pas plus que moi. Le Crispin (c'était Monrose) ne m'a pas paru merveilleux. Le fait est, comme je'l'ai toujours dit, que le Théâtre-Français et tous les vieux théâtres de Paris, à commencer par l'Opéra, sont excessivement ennuyeux.

A M'"^ Courier.

Paris, dimanche.

Je trouve ici tes deux premières lettres. Je vois que tu vas garder mon mémoire jusqu'à ce que la

chose soit jugée, ou, ce qui est la même chose, jusqu'à la veille du jugement. Comment ne comprends-tu pas que cela est plutôt fait pour le public que pour les juges? Tu ne me marques point quand on doit juger. Aussitôt ma lettre reçue, distribue tout ce que tu as, mais avec discernement. N'en donne qu'à ceux qui peuvent trompeter cela, et qui n'ont point d'intérêt à ce que la chose n'éclate pas.

Le 9 janvier 1819.

Je suis bien content de Félix et d'Emilie. Cela m'a fait grand plaisir. Voilà qui sera un joli ménage, bien assorti. C'est un petit roman que cette course en Amérique et la souffrance de la belle. Je souhaite qu'elle soit heureuse; je l'espère bien, et elle le mérite.

Ne te tourmente point, tout s'arrange avec le temps : l'essentiel, c'est la santé.

Ce qu'Hyacinthe t'a dit de ma réputation doit te rassurer pour l'avenir. La réputation, à Paris, vaut mieux que l'argent et procure l'argent. Nous ne devons pas craindre d'être jamais embarrassés.

Courkr. lU.

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A M'"- Courier.

(Fin de mars i8 19.)

Ce qui nous aidera puissamment dans toutes nos affaires, c'est la lettre à l'Académie, dont le succès paraît certain. Il n'y a encore que trois ou quatre exemplaires de distribués, et déjà les têtes s'échauffent. Faye était prévenu peu favorablement sur ce que je lui en avais débité de mémoire; mais, après l'avoir lue et fait lire à d'autres, il en est enchanté. Haxo en est presque content.

J'allai voir Hyacinthe avant-hier : je le trouvai au lit. On l'avait saigné, on lui avait mis les sangsues : il avait eu un coup de sang. C'est tout le tempérament. Je lui recommande la fatigue et les exercices violents, pendant qu'il en est temps encore. Il ne suivra pas mon conseil; il paraît un peu indolent : du reste, le meilleur garçon, et bien aimable. Il veut absolument être sous-préfet, et il le sera. Son père et sa mère iront vivre avec lui: sottise, selon moi. Il doit m'aboucher avec Villemain d'ici à quelques jours. Je crois que tout ira bien, et que nous aurons ici pleine satisfaction.

J'achèterai ici du sainfoin, qui est beaucoup meilleur marché que là-bas. J'en ai vu des tas à la

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halle, et je sais maintenant distinguer le bon du mauvais.

Fais toujours couper du mauvais bois. Si je n'arrivais pas le 2 ou 3 avril, fais vendre les bourrées par Blondeau. Tu en fixeras le prix avec lui : ce doit être de seize à vingt-deux ou vingt-trois.

Je suis bien aise que tu plantes des châtaignes. Il faut les mettre loin du bois.

A M""' Courier.

Mars i8i<

J'ai vu hier M. Guizot. Il m'a promis solennellement la destitution que je ne lui demandais pas. Je dois le revoir mercredi au soir : ainsi, je ne puis partir que jeudi. Je dois voir d'ici à ce temps le ministre de la justice , dont j'espère beaucoup. Ainsi, j'espère que nous aurons raison de nos persécuteurs.

La lettre à l'Académie commence à faire sensation. B... m'a écrit une lettre d'une bêtise rare. Tout le monde est content du style, excepté... M. Daunou , dont le suffrage n'est pas peu de chose, m'en a fait mille compliments; Villemain, Viollet Le Duc, il n'y a qu'une voix. Mais l'Acadé-

mie est un peu sotte. Tout cela, je crois, me fera Inonneur. Villemain est enthousiasmé de mon Plutarque, et veut l'imprimer à tout prix.

Dis à Blondeau que ses affaires vont bien, que cependant je ne puis encore lui rien promettre.

A M'"^ Courier.

J'ai dîné hier avec Hyacinthe et Jules Bonnet chez Hardi. Jules est un peu pincé, mais du reste il m'a paru aimable. Après le dîner, ils se sont mis à jouer au billard, et je suis rentré chez moi. Le matin, j'allai voir Lemontey : je croyais qu'il pourrait par ses connaissances me faire parler au ministre de la justice. Je sais bien que ce ministre me donnera une audience quand je la demanderai; mais je suis pressé, je veux m'en retourner là-bas. Au reste, Lemontey ne peut ou ne veut rien faire.

Je dois voir Villemain aujourd'hui à deux heures. Il me lira la lettre du ministre au préfet. Je regarde la destitution de Debaune comme certaine. On m'a proposé de me faire maire à sa place : je n'ai pas voulu. Villemain a fort dans la tête l'impression de mon Plutarque, comme une chose

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qui pourrait faire honneur au ministre actuel. Nous parlerons de cela aujourd'hui : si la chose se fait, je reviendrai ici dans cinq ou six semaines.

Je vois que mes premières lettres t'ont inquiétée : tu verras par les lettres suivantes que tout s'arrange. Quand on saura à Tours que nous avons à Paris des gens qui pensent à nous, on nous laissera tranquilles ; et je crois que *** regrettera plus d'une fois d'avoir pris parti contre nous. Si je puis rester ici seulement quelques jours, le procureur du roi aura aussi sa semonce, et enfin nous serons en repos. Je vois qu'on se fait ici un honneur et une gloire de me protéger. Cependant il y a encore une chose qui pourrait changer tout : c'est ma lettre à l'Académie, que Villemain n'a point encore lue, et qui paraît à tout le monde trop âpre et trop violente. Il se pourrait que cette lecture le fît changer, non de sentiments, mais de conduite avec moi. Ainsi, ne comptons encore sur rien.

Regarde toujours le cachet de tes lettres.

A M"'^ Courier.

Paris, le i*'' mai 1821.

J'ai vu le maréchal et sa femme. Grandes ca-

Saô lETTRES INÉDITES

resses et grandes amitiés. Mon Chambord a un grand succès ; il s'en vend beaucoup. M.d'Argenson en a fait acheter je ne sais combien d'exemplaires, outre ceux que je lui ai donnés. Bobée ne ne me dit pas tout, mais je sais que des libraires lui en ont demandé. Cela arrive bien à propos.

Tout Paris est en l'air pour le baptême. Je m'en vais à la campagne, chez M""^ Viguier, qui fuit avec raison les fêtes et les embarras.

Demarçay m'a enseigné le moyen de défricher sans qu'on puisse m'en empêcher, et je crois que je ferai comme il me dit.

Je sèche ici, je meurs d'ennui. Mon impression étant finie, il me tarde d'être auprès de toi et de notre enfant.

A M""" Courier.

Paris, juin 1821.

Ma grande affaire du pamphlet marche, mais je ne sais encore si je serai mis en jugement. Cela sera décidé demain. On m'a beaucoup pressé, et même importuné, pour voir les juges. Je m'y suis refusé, et je crois que je fais bien, et on finit par en convenir. Je suis sûr de n'avoir point de tort.

ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 827

J'ai le public pour moi, et c'est ce que je voulais. On m'approuve généralement, et ceux qui blâment la chose en elle-même conviennent de la beauté de l'exécution. Deux personnes qui n'ont entre elles aucun rapport (car c'est M. Dubost et Etienne) m'ont dit que cette pièce est ce qu'on a fait de mieux depuis la Révolution. Ainsi, j'ai atteint le but que je me proposais, qui était d'emporter le prix. Plus on me persécutera, plus j'aurai l'estime publique.

A M"^ Courier.

Paris, 6 juin 182 i .

Je ne puis absolument t'écrire : je n'ai pas un moment à moi, et d'ailleurs je crains que mes lettres ne soient décachetées. Rien encore de décidé sur l'affaire du pamphlet. Il y a encore beaucoup de formalités à remplir. Je ne puis m'expliquer làdessus; mais sois tranquille : j'ai pour moi tout le monde. Ton parent me sert bien, du moins par les informations qu'il me donne, car, du reste, il a une peur extrême de se compromettre. Je suis logé chez le philosophe dont tu as reçu la lettre après mon départ, et qui était d'avis que je ne

bougeasse de là-bas. Je suis bien aise d'être venu, par plusieurs raisons que je ne puis te marquer. Je ne sors presque point de ma chambre, qui est un grenier ayant vue sur le Luxembourg. Je travaille du matin au soir à mon Longus et à d'autres choses. Les invitations me pleuvent de tous les côtés. Je n'en accepte aucune, et fuis les cliques de toute espèce, non-seulement par une aversion naturelle, mais aussi parce que je ne veux point perdre de temps. Je n'ai point encore vu le maréchal. Ils sont à la campagne. Je ne vois plus ni ta mère ni... Je suis enterré pour tout le monde.

A M""^ Courier.

Paris, 10 juin 1 82 i .

Il est décidé que je serai jugé par la cour d'assises. On te signifiera je ne sais quel grimoire, qu'il faut me renvoyer. Ne t'inquiète point : on croit non-seulement possible, mais probable, que je m'en tirerai. Au reste, tu sais comme je pense. Mon but était de faire quelque chose qui fût bien, et il paraît que j'ai parfaitement réussi. Le reste s'arrangera.

J'ai vu aujourd'hui Hyacinthe, qui m'a reçu mer-

ÉCRITES DE FRAiNCE ET d'iTALIE 829

veilleusement. Il a voulu absolument me mener chez son beau- frère. Autre réception, accueil, enthousiasme, etc. Sa mère se porte bien. Cassé était chez lui, qui est un peu maigri; assez spirituel. Ta mère et Amelin m'ont servi de toute leur puissance et se sont mis en quatre.

Tu me renverras, poste restante, ce que tu recevras relatif aux assises.

J'ai pris un avocat que tu connais peut-être. Il se nomme Berville. Il venait chez ta mère autrefois. C'est un jeune homme de beaucoup d'esprit et fort aimable.

Adieu, chère femme. Ménage surtout ta santé; garde-toi de te rendre malade, car nous serions perdus tous. Toute l'existence de la famille roule sur toi seule à présent.

A M'^^ Courier.

Paris, jeudi matin, juin 1821.

Ma brochure a un succès fou ; tu ne peux pas imaginer cela : c'est de l'admiration, de l'enthousiasme, etc. Quelques personnes voudraient que je fusse député, et y travaillent de tout leur pouvoir. Je serais fort fâché que cela réussît, par bien

33o LETTRES INEDITES

des raisons que tu devines. Je n'oserais refuser, mais je suis convaincu que ce serait pour moi un malheur. Cela ne me convient point du tout. Au reste, il y a peu d'apparence, car je crois que je ne conviens à aucun parti.

Tu trouveras quatre exemplaires de la brochure avec tes souliers, qui doivent être partis aujourd'hui.

Vendredi.

Je n'ai point mis ma lettre, et j'ai mal fait : tu l'aurais reçue demain samedi. Tous les gens que je vois sont dans l'enthousiasme de ma brochure. On l'a lue avant-hier au parquet du procureur du roi (je ne sais ce que c'est que ce parquet) ; on la lisait tout haut, et il y avait foule. Tout cela ne peut manquer, je crois, de bien tourner pour nous. Tu m'entends.

Cherche dans Bonaventure Desperriers, nouvelle 74, vers la fin ; tu trouveras ces mots : le plus du temps, c'est-à-dire la plupart du temps. Copie cette phrase, et me l'envoie dans ta première lettre.

A M"*' Courier.

Paris, août 1821.

J'ai parlé à Cotelle, qui m'offre de l'argent; mais je ne puis me faire à l'idée de vendre ce que

ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 33i

j'écris. C'est une sotte idée avec laquelle je suis né, et qui m'empêche de pouvoir faire un marché avec ces libraires, quoique je sente la duperie de donner et la nécessité de quitter cette méthode. Enfin je verrai. Je lui refuse mon fragment : il veut Favoir absolument. Corréard aussi veut l'avoir. Au milieu de tout cela, je ferai quelque sottise.

Je travaille tout le jour à mon LonguSj et me prépare pour le 28. Tout le monde croit que je m'en tirerai.

J'occupe tout seul l'appartement de Cousin : sa conduite avec moi est fort aimable, et en le voyant je suis tenté de croire qu'il y a des caractères francs et généreux; mais que penser de ceux qui dès la jeunesse sont avares, fourbes et de mauvaise foi?

Adieu, cher ange.

A M''''^ Courier.

Paris, août 1821.

Je viens de voir dans les gazettes que l'affaire de Cauchois-Lemaire sera jugée avant la mienne. Je crois cela fâcheux pour moi; je ne me repens point néanmoins de n'être pas venu le mois passé.

J'espère comme toi que notre Paul sera bon ;

mais il faut qu'il vive avec nous, ou du moins avec toi. Ainsi, soigne ta santé, d'où dépend la vie de nous trois.

Je vais voir aujourd'hui Bobée et Berville : nos jurés doivent être nommés. Je suis tout occupé à méditer ma harangue, que peut-être à la fin je ne prononcerai pas. Tous les avocats sont d'avis que je ne dise mot; le public s'attend que je parlerai. Nous verrons.

A M'"^ Courier.

Paris, août 1821.

Mon jury est abominable, et il y a peu d'espérance.

Quel bonheur que j'aie pu avoir cet appartement de Cousin! Sans cela, je ne sais ce que je serais devenu. La chaleur est affreuse et Pans inhabitable. Tu es bien heureuse d'être à la Chavonnière!

Je dois demain aller voir Berville à la campagne, chez son père , pour concerter ensemble toute notre défense. Il faut que je me prépare.

Dimanche.

J'ai fait hier un dîner d'avocats, où je me suis

ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 333

assez diverti, chez Berville, à la campagne, aux carrières de Charenton. J'ai pensé mourir de chaud en allant. On a beaucoup parlé de moi et de mon affaire : je te conterai tout cela. On croit généralement qu'ils n'oseront pas me condamner. Il y a des circonstances favorables que je ne puis t'écrire. On est fort curieux de savoir comment je me tirerai de ma harangue. Les avocats croient et espèrent que je ne réussirai pas. Je suis à peu près sûr du succès, si je me décide à parler; mais peutêtre trouverai-je plus à propos de me taire.

Quoi qu'il arrive, je vais sûrement te rejoindre bientôt : car, quand même on me condamnerait, j'aurais, selon toute apparence, du temps pour mettre ordre à mes affaires. Je ne m'arrêterai ici que pour faire imprimer le plaidoyer de Berville et mon discours, ce qui sera bientôt expédié. Je meurs d'impatience de me revoir auprès de toi et de notre cher enfant... Sans vous deux je n'existe pas.

A M"" Courier.

Paris, 29 août 182 i.

Deux mois de prison et deux cents francs d'amende, voilà le résultat d'hier.

Je ne puis absolument l'écrire. Je vais travailler à publier ma défense et les plaidoyers pour et contre. Je ne sais si on me donnera du temps.

Tes lettres me font un plaisir que tu ne peux imaginer, et c'est mon seul bien ici, où tout m'ennuie et m'excède. On me recherche, on veut me voir; mais, ma foi, je ne suis pas assez content de mes vieux amis pour en vouloir de nouveaux. Toute ma parentaille est venue à mon jugement. J'ai manqué tomber en syncope.

Je devrais être ivre de louanges et de compliments : j'en ai reçu hier à foison de toute part. Je m'étonne moi-même du peu de plaisir que cela me fait.

Si tu veux lire un rapport à peu près exact sur mon jugement de la cour d'assises , prends le Courrier d'aujourd'hui 29.

A M"" Courier.

Paris, septembre ou octobre 182 i.

Toute réflexion faite, je crois que je ferai mieux de surveiller ici l'impression de mon Longus que l'on va commencer, et pour cela je me mettrai à

ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTAI.IF, 335

Sainte-Pélagie. J'emploierai mon temps utilement, et, ce temps passé, je serai quitte. Cependant je ne puis encore prendre aucune résolution. Mon Jean de Broë paraît demain. On y travaille le dimanche. Je crois qu'il aura du succès et achèvera de me mettre bien avec le public.

La censure a rayé dans le Miroir l'annonce de mon Jean de Broc. On ne sait si les autres feuilles pourront l'annoncer. C'est à présent le temps des élections.

Il faut que tu me copies deux passages de Brantôme : c'est dans le tome III'', page 171 et page 333. Dans chacune de ces deux pages tu trouveras ces quatre mots : Quand tout est dit. Copie et envoie-moi les deux passages où se trouvent ces mots.

A M'«^ Courier.

Paris, jeudi matin, 11 octobre 1821.

Ce soir, je m'établis à Sainte-Pélagie, non sans beaucoup de répugnance. On y est fort bien : on ne manque de rien, on voit du monde, on reçoit des visites de dehors plus que je n'en voudrais. Cependant... tu sais ce que. je pense sur la sottise

de ceux qui se mettent en prison. Dieu veuille que je ne m'en repente pas!

Le mari de Z... est furieux contre moi à cause de ma dernière brochure. Il prétend que cela le compromet beaucoup. Tu vois ce que c'est qu'une place. Tout le monde est pour moi : je peux dire que je suis bien avec le public. L'homme qui fait de jolies chansons disait l'autre jour : « A la place de M. Courier, je ne donnerais pas ces deux mois de prison pour cent mille francs. » Ne me plains donc pas trop, chère femme, si ce n'est d'être séparé de toi.

Un vieux président, que tu as vu chez ta tante, a dit qu'il était fâcheux que cet arrêt ne pût être cassé, qu'il était ridicule. Il paraît que ce n'est pas seulement son opinion : il ne parle jamais, dit-on, que d'après d'autres.

Ne réponds pas à tout ceci, et ne me mets rien dans tes lettres qui ne puisse être vu de tout le monde.

J'allai hier voir le local qu'on me destine : il me paraît bien disposé, au midi, sec, en bon air. Tous ces gens-là ont la mine de se bien porter; ils reçoivent des visites sans fin jusqu'à huit heures du soir. Il y avait là trois jeunes femmes ou filles trèsjolies.

ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 33^

Paris, dimanche, 14 octobre 1821.

Je suis entré ici le 1 1 : c'était, je crois, jeudi dernier. Je suis étonné de n'avoir point de lettres de toi depuis ce temps. J'ai peur qu'il ne s'en soit perdu quelqu'une; j'en serais bien fâché. J'attends de toi des nouvelles importantes. Sois tranquille sur mon compte; je suis aussi bien qu'on peut être en prison: bien logé, bien nourri, du monde quand j'en veux, et des gens fort aimables; logement sain, air excellent. J "espère n'être point malade : c'était tout ce que je craignais.

Te rappelles-tu deux volumes que nous avait prêtés la Homo ' sur l'histoire de la peinture en Italie? L'auteur^ vient de me les envoyer avec cette adresse : « Hommage au peintre de Jean de Broë. » Je reçois le Constitutionnel sans y être abonné. Je ne sais à qui je dois cette galanterie.

Je suis dans une chambre grande comme ta chambre jaune, exposée au midi ; point de cheminée : en hiver on met un poêle; couché sur un lit de sangle et un matelas de crin que j'ai apporté;

* I . Libraire de Tours.

2. M. Beyie, connu sous le pseudonyme de Stendhal. Courier. III. 4Î

une petite table pour écrire, une autre pour manger. Je mange chez moi; on m'apporte de chez un restaurateur assez passable, aux prix ordinaires. Ma chambre donne, comme les autres, sur un long corridor. On m'enferme le soir à neuf heures, à double tour : cela me contrarie extrêmement, quoique je n'aie nulle envie de sortir. On m'ouvre le matin à la pointe du jour. Nous avons une promenade grande comme le quartier de terre d'Isambert. Nous n'en jouissons qu'à certaines heures; le reste du jour, elle appartient aux prisonniers pour dettes, qui sont séparés de nous. On vient nous voir de dehors, mais il faut aller demander k la police une permission qui ne se refuse pas; cependant c'est un ennui. Il y en a qui aiment mieux être ici qu'en pays étranger, et je crois qu'ils ont raison; cependant je maintiens toujours que c'est une grande sottise de se mettre en prison. Il y a ici un homme qui l'a faite, cette sottise- là, et s'en repent cruellement. Cauchois-Lemaire voit sa femme tous les jours et beaucoup d'autres gens. Il me paraît tellement accoutumé à ceci qu'il n'y pense seulement pas. Pour moi, cinq jours, depuis que je suis enfermé, m'ont paru longs, et les cinquante-cinq qui me restent me paraissent aussi

bien lones.

« Adieu, trésor! Embrasse le cher Paul.

ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE SSg

A Af'"« Courier.

Sainte-Pélagie, mardi, octobre 1821.

J'ai eu des nouvelles d'Emilie par Béranger, avec qui j'ai dîné hier. Elle va partir pour l'Amérique avec son mari, qui la vient chercher. Béranger la dit fort aimable et très-spirituelle. Elle se vante de nous connaître et d'être liée avec toi : c'est depuis qu'on parle de nous. On en parle beaucoup, et chaque jour j'ai des preuves du grand effet de ma drogue.

Vendredi.

J'ai encore dîné hier avec le chansonnier. Il imprime le recueil de ses chansons, qui paraît aujourd'hui. C'est une grande affaire, et il pourrait bien avoir querelle avec maître Jean Broë. Il y a de ces chansons qui sont vraiment bien faites; il me les donne.

Samedi.

Je rêve souvent de Paul et de toi, et sans dormir je m'imagine souvent que je vous tiens dans mes bras l'un et l'autre. Le temps me paraît long, quoique je sois fort occupé. Ce n'est pas vivre pour moi que d'être sans vous deux.

A M*"® Courier.

Sainte-Pélagie, octobre.

Ta description de Paul à table m'enchante. Que ne suis-je avec vous deux! Cependant mon absence aura cela de bon que tu t'accoutumeras à te passer de moi pour toutes les affaires.

Je reçois des visités qui me font perdre un temps bien précieux. C'est à présent surtout que mes journées sont chères. Ta tante m'a fait demander si je tenais beaucoup à la voir.

Les chansons de Déranger, tirées à dix mille exemplaires, ont été vendues en huit jours. On en fait une autre édition. On lui a ôté sa place. Il s'en moque : il en trouvera d'autres chez des banquiers ou négociants, ou dans des administrations particulières. Il était là simple copiste expéditionnaire. On ne sait s'il sera inquiété : je ne le crois pas. Il a pourtant chanté des choses qui ne se peuvent dire en prose.

Mes drogues se vendent aussi très-bien, et le marchand est venu m'annoncer ici que nous pourrions bientôt compter ensemble. Je crois que j'ai * bien fait de m'en tenir au marché à moitié. On le dit honnête homme, et c'est pour commencer. Je le tiens par l'espérance.

A M'"^ Courier.

Le 3 1 octobre 182 1.

J'ai reçu tes divines lettres, dont la dernière est du 26. J'en ai eu trois à la fois qui m'ont rendu bien heureux. Je t'avoue que l'endroit où tu me parles de tes talents enfouis, perdus, m'a fait pleurer. J'ai eu bien peur que quelqu'un n'entrât chez moi, car on n'aurait su ce que c'était. Pourquoi n'ai-je pas eu seulement ton portrait? Tu as bien fait de ne pas aller au déjeuner. Il* est sûr que tu as bien fait, car, ne voyant personne ordinairement, il eût été mal de voir du monde en mon absence. Cela aurait fait croire que je te tenais malgré toi dans la solitude. Je comprends à merveille comment tu as accepté sans le vouloir.' Cela m'est arrivé mille fois.

La lettre que je t'envoie est du frère de Dupin le fameux avocat. Ce frère est lui-même fameux par de fort bons ouvrages sur l'Angleterre. Je t'envoie cela, parce que tu aimes à voir les succès de ton mari.

A M""^ Courier.

Le 3 ou le 4 novembre 1821.

Viollet Le Duc m'est venu voir avec Bobée. Il veut avoir mes notes sur Boileau. Je serai obligé de leur donner quelque chose qui me fera perdre un temps infiniment précieux.

B... vient aussi me tourmenter: il m'a tenu trois heures aujourd'hui. La perte de ces heures est irréparable pour moi et pour mon Longus, qui s'imprime. Il est probable que jamais je n'aurai le temps d'y retoucher après cette édition, qui n'est cependant pas telle que je la voudrais. J'ai heureusement donné quelques touches imperceptibles à ma letiie à Renouard, qui, sans y rien changer, raniment quelques endroits, mettent des liaisons qui manquaient. Je suis assez content de cela.

Je relis ton excellente lettre. Toute réflexion faite, je suis bien aise que tu sois jeune, pour moi et pour notre fils. Je lui parlais hier tout haut sans y penser. Tes détails me ravissent.

Il fait un*bien beau temps. Que je serais heureux avec toi et notre cher Paul! Il faut lui garder toutes nos lettres , afin qu'il voie quelque jour combien il a été aimé. Je ne puis me consoler d'avoir perdu celles de mon père.

ÉCRITES DE FRANCE ET d'iTALIE 343

A M""' Courier.

Le i6 novembre 1821.

Me voici levé à quatre heures, et Thomme qui tousse toujours m'empêclie de travailler. Je l'écoute, et il me semble que j'ai mal à la poitrine.

Je quitte à l'instant Béranger, qui va être jugé et sans doute condamné. J'ai vu le député qui se nomme comme ton charretier de Saint-Avertin. C'est un brave homme; il est de mon âge, et il a une jeune femme. Mais cette femme n'est pas une Minette : elle aime la dépense et le plaisir.

M""' Shœnée est venue ici voir un prisonnier, son parent; elle a fait un éloge de toi qui a charmé toutes ces bonnes gens. Ils sont venus me le redire, et je suis convenu avec eux qu'il en était quelque chose.

Samedi.

J'ai reçu tout à l'heure un colonel fameux', dont je te dirai le nom. Je le crois homme de mérite, et je ne m'étonne pas qu'il ait l'ambition de se distinguer.

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