‹ Œuvres complètes de P.-L. Courier (volume 4)Chapitre 25 sur 32 · I. Visconti, Manni, et d'autres · texte numérisé non relu

I. Visconti, Manni, et d'autres

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l'ignorance est célèbre. Et il ne fallait pas dire seulement, comme vous faites, que cet homme cherche des torts dans les accidents les plus simples, mais qu'il est intéressé à en trouver, parce qu'il est cuistre en colère, dont la rage et la vanité cruellement blessée servent d'instrument à des haines' qui n'osent éclater d'une autre manière. Ce sont là de ces choses sur lesquelles vous gardez un silence prudent. Fontenelle, dit quelque part Voltaire, était tout plein de ces ménagements. Il n'eût voulu pour rien au monde dire seulement à l'oreille que F... est un polisson. Y ohâiTe cachait moins sa pensée; mais il est plus sûr d'imiter Fontenelle. Malheureusement le choix n'est pas en mon pouvoir, et je suis obligé de tout dire.

Pour commencer par les raisons que peut avoir le seigneur Furia de n'être pas aussi désintéressé qu'on le croirait dans cette affaire, il faut savoir que la découverte du précieux fragment de Longus s'est faite dans un manuscrit sur lequel lui, Furia, a travaillé longues années, et qu'il regardait en quelque sorte comme sa propriété; qu'on y a

I . Les Français alors delà les monts étaient détestés comme le sont maintenant les Allemands. Le gouvernement n'en savait rien, et ne voulait en rien savoir. Ce passage, et d'autres pareils ci-dessous, firent en Italie une très-vive sensation, et déplurent à Vautorité, qui redoute surtout qu'on imprime ce que chacun pense.

fait cette trouvaille au moment précisément où le seigneur Furia venait de donner au public une notice très-ample et très-exacte, selon lui^ de ce même manuscrit, dans laquelle est indiqué page par page, et fort au long, tout ce que le sieur Furia y a pu remarquer; que son travail sur ce petit volume, annoncé longtemps d'avance, a duré six ans, pendant lesquels il n'a cessé de le feuilleter et de le décrire avec une patience peu commune; qu'il en a même, à ce qu'il dit, extrait beaucoup de variantes des prétendues fables d'Esope, par lui réimprimées à la fin de sa notice, car ces sottises de quelque moine, par où l'on commence au collège l'étude de la langue grecque, se trouvent dans ce manuscrit à la suite du roman de Longus, et le sieur Furia n'a pas manqué d'en faire son profit; qu'enfin, à peine achevé, son ouvrage qu'il vendait lui-même et où il pensait avoir épuisé tout ce qu'on pouvait dire du divin manuscrit, arrive par hasard quelqu'un qui, tout au premier coup d'oeil, voit et désigne au public la seule chose qui fût vraiment intéressante dans ce manuscrit, et la seule aussi que le sieur Furia n'y eût pas aperçue.

On écrit aujourd'hui assez ordinairement sur les choses qu'on entend le moins; il n'y a si petit écolier qui ne s'érige en docteur. A voir ce qui s'imprime tous les jours, on dirait que chacun se croit obligé de faire preuve d'ignorance. Mais des

preuves de cette force ne sont pas communes, et le seigneur Bandini lui-même, maître et prédécesseur du seigneur Furia, fameux par des bévues de ce genre, n'a rien fait qui approche de cela.

Nous avons des relations de voyage dont les auteurs sont soupçonnés de n'être jamais sortis de leur cabinet; et, dans un autre genre,

Combien de gens ont fait des récits de batailles Dont ils s'étaient tenus loin !

Mais une notice d'un livre par quelqu'un qui ne l'a point lu est une bouffonnerie toute peuve, et dont le public doit savoir gré au seigneur Furia.

Je ne prétends pas dire par là qu'il ne l'ait examiné avec beaucoup d'attention. J'admire, au contraire, qu'il ait pu entrer dans tous ces détails, et en faire deux volumes. Son ouvrage, que je n'ai point lu (car j'en parle à peu près comme lui du manuscrit), sera quelque jour utile au relieur pour éviter toute erreur dans la position des feuillets. En un mot, dans le compte qu'il rend de ce livre, selon lui si intéressant, qui l'a occupé six années, il a pensé à tout, excepté à le lire.

Il est fâcheux pour vous. Monsieur, de n'avoir pas été témoin de l'effet que produisit sur lui la première vue de cette lacune dans le livre imprimé, et du morceau inédit qui la remplissait dans le ma-

nuscrit. Sa surprise fut extrême; et quand il' eut reconnu que ce morceau n'était pas seulement de quelques lignes, mais de plusieurs pages, il me fit pitié, je vous assure. D'abord (7 demeura stupide : vous en auriez peut-être ri; mais bientôt vous auriez eu peur, car en un instant il devint furieux. Je n'avais jamais vu un .pédant enragé; vous ne sauriez croire ce que c'est :

Le quadrupède écume, et son œi! étincelle.

Si des regards il eût pu mordre , j'aurais mal passé mon temps.

Dès lors le seigneur Furia se crut un homme déshonoré. Vous savez que Vatel se tua parce que le rôt manquait au souper de son maître. Il avait, comme dit le roi quand on lui apprit cette mort, de l'honneur à sa manière. M. Furia ne se tua point, parce que bientôt après il conçut l'espérance de rétablir un peu sa réputation aux dépens de la mienne : car ce fut, je crois, le surlendemain que je fis au manuscrit cette tache, dont il me sait, dans son âme, si bon gré, quoiqu'il s'en plaigne si haut. Après avoir copié tout le morceau inédit, j'achevai la collation du reste avec ces messieurs. Pour marquer dans le volume l'endroit du supplément, j'y mis une feuille de papier, sans m'apercevoir qu'elle était barbouillée d'encre en dessous.

Ce papier, s'étant collé au feuillet, y fit une tache qui couvrait quelques mots de quelques lignes. M. Furia a écrit en prose poétique l'histoire de cet événement. C'est, à ce qu'on dit, son meilleur ouvrage : c'est du moins le seul qu'on ait lu. Il y a mis beaucoup du sien, tant dans les choses que dans le style, mais le fond en est pris de la Pharsale et des tragédies de Sénèque.

J'avoue que ce malheur me parut fort petit. Je ne savais pas que ce livre fût le Palladium de Florence, que le destin de cette ville fût attaché aux mots que je venais d'effacer : j'aurais dû cependant me douter que ces objets étaient sacrés pour les Florentins, car ils n'y touchent jamais. Mais enfin, je ne sentis point mon sang se glacer, ni mes cheveux se hérisser sur mon front; je ne demeurai pas un instant sans voix, sans pouls et sans haleine. M. Furia prétend que tout cela lui arriva: mais moi je le regardai bien, et je ne vis en lui, je vous jure, aucun de ces signes alarmants d'une défaillance prochaine, si ce n'est quand je lui mis, comme on dit, le nez sur ce morceau de grec qu'il n'avait pu voir sans moi.

Les expressions de M, Furia pour peindre son saisissement à la vue de cette tache, qui couvrait, comme je vous ai dit, une vingtaine de mots, sont du plus haut style et d'un pathétique rare, même en Italie. Vous en avez été frappé, Monsieur, et

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VOUS les avez citées, mais sans oser les traduire. Peut-être avez-vous pensé que la faiblesse de notre langue ne pourrait atteindre à cette hauteur : je suis plus hardi, et je crois, quoi qu'en dise Horace, qu'on peut essayer de traduire Pindare et M. Furia : c'est tout un. Voici ma version littérale :

A un si horrible spectacle (il parle de ce pâté que je fis sur son bouquin), mon sang se gela dans mes veines; et, durant plusieurs instants, voulant crier, voulant parler, ma voix s'arrêta dans mon gosier : un frisson glacé s'empara de tous mes membres stupides Voyez-vous, Monsieur? ce pâté,

c'est pour lui la tête de Méduse. Le voilà stupide: il l'assure, et c'est la seule assertion qui soit prouvée par son livre. Mais il y a dans cet aveu autant de malice que d'ingénuité : car il veut faire croire que c'est moi qui l'ai rendu tel, au grand détriment de la littérature. Moi je soutiens que longtemps avant que d'avoir vu cette affreuse tache , dont le seul souvenir le remplit d'horreur et d'indignation, il était déjà stupide, ou certes bien peu s'en fallait, puisqu'il a tenu, feuilleté, examiné, décrit et noté par le menu chaque page de ce petit volume, sans se douter seulement de ce qu'il contenait.

Lorsque son directeur, ou son conservateur, comme il l'appelle quelquefois, le seigneur Tho-

mas Puzzini', apprit cet étrange accident par la trompette sonore de la Renommée, qui, toujours infatigable fit à son oreille bref, quand on

lui conta l'aventure du pâté, il fut saisi d'horreur; il frémit au récit d'une action si atroce. En effet , il y a de plus grands crimes, mais il n'y en a point de plus noirs. Ailleurs, M. Furia représente Florence désolée : toute une ville en pleurs, les citoyens consternés. Pour lui, dans ce deuil public, quand tout le monde pleurait, vous imaginez bien qu'il ne s'épargnait pas. Depuis que sa voix s'était arrêtée dans son gosier, il ne disait mot, et sans doute il n'en pensait pas davantage, car il était devenu stupide. Mais la nuit, dans ses songes, cette image cruelle (il n'a osé dire sanglante) s'offrait à ses yeux. Et il déclare dans son début que l'obligation où il est de raconter ce fait lui pèse, est pour lui un fardeau excessivement à charge, parce qu'elle lui rappelle (cette obligation) la mémoire plus vive de l'acerbité d'un événement qui, bien qu'aucun temps ne puisse pour lui le couvrir d'oubli, ce nonobstant, il

I . Son vrai nom était Puccini. L'auteur, se voulant divertir, en a fait Puzzini, sobriquet italien qui signifie putois, puant, puantini, et s'appliquait au personnage: car, comme dit Régnier, (7 sentait bien plus fort, mais non pas mieux que rose. Le nom lui demeura. Il n'y a si mauvaise plaisanterie qui ne réussisse contre la cour, les chambellans, la garde-robe

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ne peut y repenser sans se sentir compris tout entier d'horreur. Je traduis mot à mot. Ici, c'est Virgile amplifié à proportion du sujet : car ce que le poëte avait dit du massacre de tout un peuple a paru trop faible à M. Furia pour un pâté d'encre. N'adinirez-vous point, Monsieur, qu'un homme écrivant de ce style attache tant d'importance au texte de Longus, qui est la simplicité même? C'est le zèle des bouquins qui enflamme M. Furia et le fait parler comme un prophète. Au reste, l'hyperbole lui est familière, et c'est où il réussit le mieux. En voulez- vous un bel exemple? Quelqu'un de ses protecteurs (car il en a beaucoup, tous brûlant du même zèle et acharnés contre moi) se charge, au refus des libraires, de l'impression d'un de ses livres : aussitôt M. Furia le proclame dans sa dédicace le premier homme du siècle, et l'assure qu'aucun âge à venir ne se taira sur ses louanges. Cicéron en disait autant jadis aux conquérants du monde'. Or, si un homme qui dépense cinquante écus pour imprimer les sottises du seigneur Furia mérite des autels, il est clair que celui qui fait, quoique involontairement, voir et palper à chacun l'ignorance dudit seigneur, est digne de tous les supplices : c'est la substance du libelle qu'il a publié contre moi.

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