I. Nulla xtas de tuis laudibus coniicesc(t. (Cicéron
2l6 LETTRE
Nous sommes d'accord sur les faits, et les circonstances qu'il raconte, la plupart de son invention, sont indifférentes au fond. Qu'importe, en effet, qu'il se soit le premier aperçu de cette tache, ainsi qu'il le dit, ou que je la lui aie montrée dès que je la vis moi-même, comme c'est la vérité? que ce soit liii qui m'ait indiqué ce manuscrit de Longus, ou que je le connusse longtemps auparavant, comme vous, Monsieur, le savez, et tant d'autres personnes à qui j'en avais écrit et parlé? que j'aie copié, selon ce qu'il dit, tout le supplément sous sa dictée, ou que je lui aie déchiffré et expliqué les endroits qu'il n'avait pu lire faute d'entendre le sens, comme le prouve cette copie même? Tout cela ne fait rien à l'affaire.
J'ai fait la tache, l'horrible tache, et j'en ai donné à M. Furia ma déclaration, sans qu'il songeât, quoi qu'il en dise, à me la demander. Après lui avoir offert ma copie, qu'il me demandait tout aussi peu, je la lui ai depuis refusée. Je suis loin de m'en repentir, et vous allez voir pourquoi.
J'offris d'abord, comme je l'ai dit, de mon propre mouvement, cette copie à M. Furia, et il accepta mon offre sans paraître en faire beaucoup de cas, observant très-judicieusement qu'aucune copie ne pouvait réparer le mal fait au manuscrit. Je continuai mon travail ; vous arrivâtes deux jours
A M. RENOUARD 2 1 ^f
après, et vous vîtes le désastre, comme l'appelle M. Furia. Ce jour-là, autant qu'il m'en souvient, il pensait encore fort peu à la copie promise; cependant je vois, par votre notice, qu'il en fut question, et sans doute je la promis encore. Ce ne fut que le lendemain, quand vous n'étiez plus à Florence, que M. Furia me demanda cette copie avec beaucoup de vivacité. Je lui dis que le temps me manquait pour en faire un double, qui me devait rester, mais qu'aussitôt achevée la collation du manuscrit, je songerais à le satisfaire. Ce même jour, regardant la tache dans le manuscrit, elle me parut augmentée, et je conçus des soupçons. Le soir, au sortir de la bibliothèque, M. Furia me pressa fort de passer avec lui chez moi, pour lui donner la copie. Il la voulait sur-le-champ, « parce que, disait-il, chez moi elle se pouvait perdre. » Son empressement ajoutant aux défiances que j'avais déjà, je lui répondis que, toutes réflexions faites, je serais bien aise de garder par devers moi cette copie qui, étant écrite de trois mains, était la seule authentique et l'unique preuve que je pusse donner du texte que je publierais, quant aux endroits effacés. «Par cette raison même, me dit-il, c'était la seule qui convînt à la bibliothèque, où, d'ailleurs, demeurant dans ses mains, elle ne courait aucun risque. » Je ne lui dis pas ce que j'en pensais, mais je le refusai nettement. Il se fâcha,
je m'emportai, et l'envoyai promener en termes qui ne se peuvent décrire.
Ne vous prévins-je pas, Monsieur, quand vous voulûtes enlever ce papier collé au manuscrit? Ne vous criai-je pas : Prenez garde, ne touchez rien : vous ne savez pas à quelles gens vous avez affaire? J'employai peut-être d'autres mots, que l'occasion et le mépris que j'avais pour eux me dictaient; mais, en gros, c'était là le sens, et vous vous en souvenez. Ne craignez rien, Monsieur : ceci ne peut vous compromettre. Vous ne m'écoutâtes point, vous portâtes la main sur la fatale tache : mal vous en a pris; mais enfin votre conduite prouva que vous pensez toujours bien des gens en place, quelle que soit leur place. Vous pouvez donc convenir, sans vous brouiller avec personne, que je vous avertis de ce qui vous arriverait; et vous en conviendrez, car on aime la vérité quand elle ne peut nous nuire.
Vous voyez. Monsieur, que dès lors j'avais deviné leur malin vouloir; j'ignorais encore ce qu'ils méditaient, mais je le savais quand je refusai ma copie à M. Furia.
Pour comprendre l'importance que nous y attachions l'un et l'autre, il faut savoir comment cette copie fut faite. Le caractère du manuscrit m'était tout nouveau. MM. Furia et Bencini, l'ayant tenu assez longtemps pour en avoir quel-
que habitude, me dictaient d'abord, et j'écrivais; et, en écrivant, je laissais, aux endroits qu'ils n'avaient pu lire dans l'original parce que les traits en étaient ou effacés ou confus, des espaces en blanc. Quand j'eus ainsi achevé d'écrire tout ce qui manquait dans l'imprimé, je pris à mon tour le manuscrit, et, guidé par le sens, que j'entendais mieux qu'eux, je lus ou devinai partout les mots que ces messieurs n'avaient pu déchiffrer; et eux, qui tenaient alors la plume, écrivant ce que je leur dictais, remplissaient dans ma copie les blancs que j'avais laissés. De plus, dans ce que j'avais écrit sous leur dictée, il se trouvait des fautes que je leur fis corriger d'après le manuscrit : ce qui produisit beaucoup de ratures. Ainsi, dans chaque page^ et presque à chaque ligne, parmi les mots écrits de ma main se trouvent des mots écrits par l'un d'eux, et c'est là ce qui constate l'authenticité du tout : aussi voyez- vous que M. Furia, dans sa diatribe contre moi, atteste l'exactitude de cette copie, qu'il ne pourrait nier sans se faire tort à lui-même.
Plusieurs personnes, à Florence, me parlant alors de la tache faite au manuscrit, me parurent persuadées que c''était de ma part une invention pour pouvoir altérer le texte dans quelque passage obscur et en éluder ainsi les difficultés. Ces bruits étaient semés par M. Furia, qui, à toute force.
voulait discréditer l'édition que vous aviez annoncée, et sur laquelle il pensait que nous fondions,, vous et moi, une spéculation des plus lucratives : car il ne pouvait ni coire ni comprendre que je fisse tout cela gratuitement; et, forcé de le croire à présent, il ne le comprend pas davantage.
En ce temps-là même, vous avez pu lire dans la Gazette de Milan un article fait par quelqu'un de la cabale de M. Furia, où l'on avertissait le public de n'ajouter aucune foi à un supplément de Longus qui allait paraître à Paris, attendu la destruction du manuscrit original, etc. Vous concevez, Monsieur, que, dans cet état de choses, M. Furia était le dernier à qui j'eusse confié le dépôt qu'il exigeait. Comment pouvais-je réparer le mal fait au manuscrit, si ce n'est en donnant au public le texte imprimé d'après une copie authentique? et cette preuve unique du texte que j'allais publier, pouvais-je la remettre à l'homme qui m'accusait de vouloir falsifier ce texte?
Notez que cette pièce, à moi si nécessaire, est, pour la bibliothèque, parfaitement inutile : elle ne peut avoir, aux yeux des savants, l'autorité du manuscrit, ni par conséquent en tenir lieu. S'il y a quelque erreur dans mon édition , c'est que j'ai mal lu l'original, et ma copie ne saurait servir à la corriger. Elle est inutile à ceux qui pourraient douter de la fidélité du texte imprimé, dont elle
n'est pas la source; mais elle m'est utile à moi , contre l'infidélité et la mauvaise foi du seigneur Furia, qui, s'il l'avait dans les mains, en altérant un seul mot rendrait tout le reste suspect, au lieu que sa propre écriture le contraint maintenant d'avouer l'authenticité de ce texte, qu'il nierait assurément s'il y avait moyen.
Si M. Furia eût eu cette copie en son pouvoir, il aurait d'abord publié de longues dissertations sur les ratures dont elle est pleine. Sa conclusion se devine assez, et la sottise de ses raisonnements n'eût été connue que des habiles, qui sont toujours en petit nombre et ne décident de rien; aussi, loin de la lui confier, j'ai refusé même de la lui montrer : car, s'il eût pu seulement savoir quels étaient les mots écrits de sa main, cela lui aurait suffi pour remplir les gazettes de nouvelles impertinences. En un mot, toute demande de sa part devait être suspecte, et son empressement fut le premier motif de mon refus.
Certes, la rage de ces messieurs se manifestait trop publiquement pour que je pusse me méprendre sur leurs intentions. Peu de jours après votre départ, les directeurs, inspecteurs, conservateurs du sieur Furia s'assemblèrent avec lui chez le sieur Puzzini, chambellan, garde du Musée : on y transporta en cérémonie le saint manuscrit, suivi des quatre facultés. Là, les chimistes, convoqués
pour opiner sur le pâté, déclarèrent tout d'une voix qu'ils n'y connaissaient rien; que cette tache était d'une encre tout extraordinaire, dont la composition, imaginée par moi exprès pour ce grand dessein, passait leur capacité, résistait à toute analyse, et ne se pouvait détruire par aucun des moyens connus. Procès-verbal fut fait du tout, et publié dans les journaux. M. Furia a écrit au long tout ce qui se passa dans cette mémorable séance : c'est le plus bel épisode de sa grande histoire du pâté d'encre, et une pièce achevée, dans le style de Diafoirus ou de Chiampot la Perruque. Pour moi, je ne puis m'empêcher de le dire, dussé-je m'atiirer de nouveaux ennemis, cela prouve seulement que les professeurs de Florence ne sont pas plus habiles en chimie qu'en littérature, car le premier relieur de Paris leur eût montré que c'était de l'encre de la petite vertu, et l'eût enlevée à leurs yeux par les procédés qu'on emploie, comme vous savez, tous les jours.
Mais que vous semble. Monsieur, de cette dévotion aux bouquins? A voir l'importance que ces messieurs attachent à leurs manuscrits, ne dirait-on pas qu'ils les lisent? Vous penserez qu'étant payés pour diriger, inspecter, conserver à Florence les lettres et les arts, ils soignent, sans trop savoir ce que c'est, le dépôt qui leur est confié, et se font de leur soin un mérite, le seul qu'ils puissent avoir.
Mais ce zèle de la maison du Seigneur est, je vous assure, bien nouveau chez eux; il n'a jamais pu s'émouvoir dans une occasion toute récente, et bien plus importante, comme vous allez voir.
L'abbaye de Florence, d'où vient dans l'origine ce texte de Longus, était connue dans toute l'Europe comme contenant les manuscrits les plus précieux qui existassent. Peu de gens les avaient vus, car, pendant plusieurs siècles, cette bibliothèque resta inaccessible : il n'y pouvait entrer que des moines, c'est-à-dire qu'il n'y entrait personne. La collection qu'elle renfermait, d'autant plus intéressante qu'on la connaissait moins, était une mine toute neuve à exploiter pour les savants ; c'était là qu'on eût pu trouver, non pas seulement un Longus, mais un Plutarque, un Diodore, un Polybe, plus complets que nous ne les avons. J'y pénétrai enfin, comme je vous l'ai dit, avec M. Akerblad, quand le gouvernement français prit possession de la Toscane; et en une heure nous y vîmes de quoi ravir en extase tous les hellénistes du monde, pour me servir de vos termes, quatre-vingts manuscrits des IX'' et X^ siècles. Nous y remarquâmes surtout ce Plutarque dont je vous ai si souvent parlé. Ce que nous en pûmes lire parut appartenir à la vie d'Epaminondas, qui manque dans les imprimés. Quelques mois après, ce livre disparut, et avec lui tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus beau
dans la bibliothèque, excepté le Longus, trop connu par la notice récente de M. Furia, pour qu'on eût osé le vendre. Sur les plaintes que nous fîmes, M. Akerblad et moi, la junte donna des ordres pour recouvrer ces manuscrits. On savait où ils étaient, qui les avait vendus, qui les avait achetés; rien n'était plus facile que de les retrouver : c'était matière à exercer le zèle des conservateurs, et nous pressâmes fort ces messieurs d'agir pour cela; mais ils ne voulaient, nous dirent-ils, faire de la peine à personne. La chose en demeura là. J'ai gardé la minute d'une lettre que j'écrivis à ce sujet à M. Chaban, membre de la junte.
Livourne, le 3o septembre 1807.
« Monsieur,
« Les ordres que j'ai reçus m'ont obligé de partir si précipitamment que j'eus à peine le temps de porter chez vous ma carte à une heure où je pouvais espérer de vous parler: manière de prendre congé de vous bien contraire à mes projets, car, après les marques de bonté que vous m'avez données, Monsieur, j'avais dessein de vous faire ma cour, et de profiter des dispositions favorables où je vous voyais pour rassembler et sauver ce qui se peut encore trouver de précieux dans vos biblio-
thèques de moines. Mais puisque mon service m'empèciie de partager cette bonne œuvre, je veux au moins y contribuer par mes prières. Je vous conjure donc de vouloir bien ordonner que tous les manuscrits de l'abbaye soient transportés à la bibliothèque de Saint-Laurent, et qu'on cherche ceux qui manquent d'après le catalogue existant. J'ai reconnu dernièrement que déjà quelques-uns des plus importants ont disparu; mais il sera facile d'en trouver des traces, et d'empêcher que ces monuments ne passent à l'étranger, qui en est avide, ou même ne périssent dans les mains de ceux qui les recèlent, comme il est arrivé souvent, etc. »
On donna de nouveaux ordres pour la recherche des manuscrits. Je fus même nommé par la junte, avec M. Akerblad, commissaire à cet effet : honneur que nous refusâmes, lui comme étranger, moi comme occupé ailleurs. Ce soin demeura donc confié à MM. Puzzini et Furia, que rien ne put engager à y penser le moins du monde; ils ne voulaient alors faire de la peine à personne. Ceux qui avaient les manuscrits les gardèrent, et les ont encore.
Or, ces gens si indifférents à la perte d'une collection de tous les auteurs classiques, croirait-on que ce sont -eux qui aujourd'hui, pour quatre mots Courier. II. 29
d'une page d'un roman, quatre mots que, sans moi, ils n'eussent jamais déchiffrés, quatre mots qui sont imprimés et qu'ils liraient s'ils savaient lire, travaillent avec tant d'ardeur à soulever contre moi le public et le gouvernement, remplissent les gazettes d'injures et de calomnies ridicules, et par des circulaires promettent à la canaille littéraire d'Italie le plaisir de me voir bientôt traité en criminel d'Etat? M. Puzzini en répond; il sait sans doute ce qu'il dit, et, ma foi, je commence à le croire un petit, comme dit Sosie.
Ce qui vous surprendra. Monsieur, c'est qu'aucun d'eux ne me connaît. Jamais aucun d'eux, excepté le seigneur Furia, n'a eu avec moi ni liaison, ni querelle, ni rapport d'aucune espèce. J'ai parlé un quart d'heure à M. Pulcini*, et ne me rappelle pas même sa figure; ainsi leur haine contre moi ne peut être personnelle. Pour me faire une guerre si cruelle et sur si peu de chose, eux qui naturellement ne veulent faire de mal à personne, leur motif est tout autre qu'une animosité, si cela se peut dire, individuelle. L'offense que j'ai faite très-involontairement au seigneur Furia lui est particu-
I. C'est son nom encore estropié, mais d'une autre façon. Pulcini veut dire poussin, petit poulet, en italien : on en a fait Pulcinella, polichinelle chez nous. Ces lazzi, qui ne demandaient pas assurément beaucoup d'esprit, chagrinèrent plus que tout le reste le pauvre chambellan.
lière; la rage de toute sa clique a une cause plus générale.
Vous vous rappelez le mot des Espagnols : Non comme Français, mais comme hérétiques'. Ces messieurs disent bien ici cjuelque chose d'approchant, mais je vous assure qu'ils déguisent fort peu les vrais motifs de leur haine : tout le monde en est instruit. Mon premier crime a été de découvrir leur ignorance; mais cela seul n'eût été lien, car s'ils persécutaient tous ceux qui en savent plus qu'eux, à qui pourraient-ils pardonner? Le second, qui me rend indigne de toute grâce, c'est que je ne prononce pas comme eux le mot ciceri- : c'est là une sorte de péché originel que rien ne peut effacer.
Si j'avais le moindre crédit, le moindre petit emploi, quelque gain à leur promettre, quelques bribes à leur jeter, ils seraient tous à mes pieds, et imagineraient autant de bassesses pour me faire la cour qu'ils inventent aujourd'hui de calomnies
1 . Les Espagnols, dans la Floride , firent pendre et brûler les Français protestants , avec cet écriteau : Non comme Français, mais comme hérétiques. A quoi les flibustiers , depuis, répondirent en massacrant les Espagnols : Non comme Espagnols, mais comme assassins.
2. Ceci fait allusion aux Vêpres siciliennes, où, pour connaître les Français, on les obligeait de dire ce mot. Ceux qui ne le prononçaient pas bien étaient massacrés.
pour me nuire. Soyez assuré, Monsieur, qu'avant de se décider à m' entreprendre, comme on dit, ils se sont bien informés si je n'avais point quelque appui; et comme ils ont appris que je ne tenais à rien, que je vivais seul avec quelques amis aussi obscurs que moi, que je me tenais loin des grands, et qu'aucun homme en place ne s'intéressait à moi, ils m'ont déclaré la guerre. Avouez que ce sont d'habiles gens : car que ces bons Espagnols fissent un aufo-da-fé des Français dans la Floride, c'était quelque chose assurément; il y avait là de quoi louer Dieu. Mais si on pouvait faire brûler un Français par les Français mêmes, quel triomphe ! quelle allégresse! Je vois ici des gens qui lisent cette triste rapsodie de Furia contre moi : Son style est mauvais, disent-ils, son intention est bonne. La découverte que j'ai faite dans le manuscrit n'est rien, au dire de ces messieurs: c'est la plus petite chose qu'on pût jamais trouver ; mais le mal que j'ai fait est immense. Entendez bien ceci, Monsieur : le fragment tout entier n'est rien; mais quelques mots de ce fragment, effacés par malheur, font une perte immense, même alors que tout est imprimé. M. Furia a étendu cette perte le plus qu'il a pu, puisque la tache est aujourd'hui double au moins de celle que j'ai faite, si le dessin qu'en a publié M. Furia est" exact. Il l'a augmentée à ce point afin de pouvoir dire qu'elle
était immense; car il accommode non l'épithète à la chose, mais la chose à l'épithète qu'il veut employer. Avec tout cela, il s'en faut que le dommage soit immense ; et quand j'aurais noyé dans l'encre tous ses vieux bouquins et lui, le mal serait encore petit.
Cependant cette découverte, toute méprisable qu'elle est, M. Furia entend qu'elle nous soit commune, ou, pour mieux dire, il y consent; car on voit bien d'ailleurs qu'elle lui appartient toute, puisque c'est lui, dit-il, qui m'a fait connaître, montré, déchiffré ce manuscrit, que sans lui apparemment je n'aurais pu ni trouver ni lire. C'est là, au vrai, le but principal de son libelle, et à quoi tendent tous les détails par lui inventés dont son récit est rempli. Sans y mettre beaucoup d'art, il a trouvé ses lecteurs disposés à le croire et à lui adjuger la moitié de cet honneur; car tout pour un seul, ce serait trop.
Que de haines accompagnent la renommée ! qu'il est difficile d'échapper à l'oubli et à l'envie ! De tous les chemins qui mènent au temple de Mémoire, j'ai suivi le plus obscur : huit pages de grec font toute ma gloire, et voilà qu'on me les dispute ! M. Furia en veut sa part; il crie dans les gazettes, il arrange, il imprime un tissu de mensonges pour arriver à ce mot : Notre commune découverte. Vous, Monsieur, vous voyez la fourbe,
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et, bien loin de la découvrir, vous tâchez d'en profiter pour vous glisser entre nous deux. Vou semblez dire à chacun de nous : Souffre qu'au moins je sois ton ombre. Furia y consentirait , mais moi je suis intraitable : je veux aller tout seul à la postérité.
La gloire aujourd'hui est très-rare : on ne le croirait jamais, dans ce siècle de lumières et de triomphes, il n'y a pas deux hommes assurés de laisser un nom. Quant à moi, si j'ai complété le texte de Longus, tant qu'on lira du grec il y aura toujours quatre ou cinq hellénistes qui sauront que j'ai existé. Dans mille ans d'ici, quelque savant prouvera, par une dissertation, que je m'appelais Paul-Louis, né en tel lieu, telle année, mort tel
jour de l'an de grâce sans qu'on en ait jamais
rien su; et pour cette belle découverte il sera de l'Académie. Tâchons donc de montrer que je suis le vrai, le seul restaurateur du livre mutilé de Longus; la chose en vaut la peine, il n''y va de rien moins que de l'immortalité.
Vous savez, Monsieur, ce qui en est, quoique vous n'en disiez rien, et M. Clavier le sait aussi, à qui j'écrivis de Milan ces propres paroles :
« Milan, le i3 octobre 1809.
« Envoyez-moi vite. Monsieur, vos commissions grecques ; je serai à Florence un mois, à
A M. RENCUARD 2^1
Rome tout l'hiver, et je vous rendrai bon compte des manuscrits de Pausanias. Il n'y a bouquin en Italie où je ne veuille perdre la vue pour l'amour de vous et du grec. Je fouillerai aussi pour mon compte dans les manuscrits de l'abbaye de Florence. Il y avait là du bon pour vous et pour moi, dans une centaine de volumes du IX'' et du X^ siècle ; il en reste ce qui n'a pas été vendu par les moines : peut-être y trouverai-je votre affaire. Avec le Chariton de Dorville est un Longus que je crois entier; du moins n'y ai-je point vu de lacune quand je l'examinai; mais, en vérité, il faut être sorcier pour le lire. J'espère pourtant en venir à bout à grand renfort de besicles, comme dit maître François. C'est vraiment dommage que ce petit roman d'une jolie invention, qui, traduit dans toutes les langues, plaît à toutes les nations, soit dans l'état où nous le voyons. Si je pouvais vous l'offrir complet, je croirais mes courses bien employées, et mon nom assez recommandé aux Grecs présents et futurs. Il me faut peu de gloire : c'est assez pour moi qu'on sache quelque jour que j'ai partagé vos études et votre amitié »
M. Lamberti lut cette lettre, où il était question de lui, et me promit dès lors de traduire le supplément, comme il pouvait faire m.ieux que per-
sonne. Il se rappelle très-bien toutes ces circonstances, et voici ce qu'il m'en écrit :
Délia speranza che avevate di scoprire nel codicc Fiorentino il frammento di Longo Sofsta, voi mi parlaste sino dai primi momenti del vostro arriva in Milano. Questa cosafu me in quel tempo ancor delta ad alcuni amici, che non possono avernc la rimenbranza. Si parla ancora délia tradazione italiana che sarebbe sîato bene di farne, quando non fosscro riuscite vone le speranze délia scopcrta ; ed io, per l'infinita amicizia chi vi profeiso, mi vi obligai con solennepromessaperuntale lavoro. A gran ragione adunque mi dovettero sorprendere le ciancie del signor Furia, che nel suo scritto si voleva far credere corne cooperatore c partecipe di quello scoprimento "...
Enfin, voici une lettre de M. Akerblad qui
I . C'est-à-dire, en français : « L'espoir que vous aviez de trouver dans les manuscrits de Florence un texte complet de Longus me fut annoncé par vous dès les premiers moments de votre arrivée ici, et j'en pariai à quelques amis qui n'en peuvent avoir perdu le souvenir. Nous parlâmes aussi de traduire le supplément en italien; à quoi je m'obligeai envers vous par une promesse fondée sur l'amitié qui nous unit tous deux. Ainsi, ce ne fut pas sans beaucoup d'étonncment que je vis depuis l'étrange folie et le bavardage de M. Furia, qui, dans sa brochure, prétendait avoir part à cette découverte. »
montre assez en quel temps je vis ce manuscrit pour la première fois :
« Je me rappelle effectivement qu'il y a
trois ans nous allâmes ensemble voir la bibliothèque de l'abbaye de Florence, où, entre autres manuscrits, on nous montra celui qui contient le roman de Longus, avec plusieurs autres erotiques grecs. Je me souviens très-bien aussi que, pendant que J'étais occupé à parcourir le catalogue de ces manuscrits, dont les plus beaux ont disparu depuis, vous vous arrêtâtes assez longtemps à feuilleter celui de Longus, le même qui vous a fourni l'intéressant fragment que vous venez de publier. »
Ainsi, bien avant que ce manuscrit passât dans la bibliothèque de Saint-Laurent de Florence, je l'avais vu à l'abbaye ; je savais qu'il était complet; je l'avais dit ou écrit à tous ceux que tout cela pouvait intéresser. Depuis, dans la bibliothèque, M. Furia me montra ce livre que je lui demandais, et que je connaissais mieux que lui sans l'avoir tenu si longtemps; et moi je lui montrai dans ce livre ce qu'il n'avait pas vu en six ans qu'il a passés à le décrire et en extraire des sottises. On voit par là clairement que tout le récit de M. Furia et les petites circonstances dont il l'a chargé pour montrer que le hasard nous fit faire à tous deux en-
semble cette découverte, qu'il appelle commune, sont autant de faussetés. Or, si dans un fait si notoire M. Furia en impose avec cette effronterie, qu'on juge de sa bonne foi dans les choses qu'il affirme comme unique témoin; car à ce mensonge, assez indifférent en lui-même, il joint d'autres impostures dont assurément la plus innocente mériterait cent coups de bâton. C'était bien sur quoi il comptait pour être un peu à son aise, comme l'huissier des Plaideurs. J'aurais pu donner dans ce piège il y a vingt ans, mais aujourd'hui je connais ces ruses, et je lui conseille de s'adresser ailleurs. J'ai très-bien pu, par distraction, faire choir sur le bouquin la bouteille à l'encre; mais, frappant sur le pédant, je n'aurais pas la même excuse, et je sais ce qu'il m'en coûterait.
Depuis l'article inséré dans la Gazette de Florence, par lequel vous annonciez une édition du supplément et de l'ouvrage entier, j'étais en pleine possession de ma découverte, et plus intéressé que personne à sa conservation. Tout le monde savait que j'avais trouvé ce fragment de Longus, que j'allais le traduire et l'imprimer. Ainsi mon privilège, mon droit de découverte, étaient assurés ; on ne saurait imaginerque j'aie faitexprès la tache au manuscrit pour m'approprier ce morceau inédit qui était à moi. C'est néanmoins ce que prétend M. Furia : cette tache fut faite, dit-il, pour le piver de sa
part h la petite trouvaille (vous voyez, par ce qu précède, à quoi cette part se réduit), et aiin de l'empêcher, lui ou quelque autre aussi capable, d'en donner une édition. Cela est prouvé,' selon lui, par le refus de la copie.
Ce discours ne peut trouver de créance qu'auprès de ceux qui n'ont nulle idée d'un pareil travail : car qui eût pu l'entreprendre à Florence, quand même votre annonce n'eût pas appris au public et la découverte et à qui elle appartenait? Ne m'en croyez pas. Monsieur, consultez les savants de votre connaissance, et tous vous diront qu'il n'y avait personne à Florence en état de donner une édition supportable de ce texte d'après un seul manuscrit. Il faut pour cela une connaissance de la langue grecque, non pas fort extraordinaire, mais fort supérieure à ce qu'en savent les professeurs florentins.
En effet, concevez. Monsieur, huit pages sans points ni virgules, partout des mots estropiés, transposés, omis, ajoutés, les gloses confondues avec le texte, des phrases entières altérées par l'ignorance, et plus souvent par les impertinentes corrections du copiste. Pour débrouiller ce chaos, Schrevelius donne peu de lumière à qui ne connaît que les Fables d'Ésope. Je ne puis me flatter d'y avoir complètement réussi, manquant de tous les secours nécessaires; mais hors un ou deux endroits,
que ceux qui ont des livres corrigeront aisément, j'ai mis le tout au point que M. Furia lui-même, avec ma traduction et son Schrevelius, suivrait maintenant sans peine le sens de l'auteur d'un bout à l'autre. Tout cela se pouvait faire par d'autres que moi, et mieux, à Venise ou à Milan, mais non à Florence.
Les Florentins ont de l'esprit, mais ils savent peu de grec, et je crois qu'ils ne s'en soucient guère; il y a parmi eux beaucoup de gens de mérite, fort instruits et fort aimables ; ils parlent admirablement la plus belle des langues vivantes : avec cela on se passe aisément du grec.
Quelle préface aurait pu, je vous prie, mettre à ce fragment M. Furia, s'il en eiàt été l'éditeur? Il aurait fallu qu'il dît : « Dans le long travail que j'ai fait sur ce manuscrit dont j'ai extrait des choses si peu intéressantes, j'ai oublié de dire que l'ouvrage de Longus s'y trouvait complet; on vient de m'en faire apercevoir. » Et là-dessus, il aurait cité votre article de la Gazette. Vous voyez, Monsieur, par combien de raisons j'avais peu à craindre que ni lui ni personne songeât à me troubler dans la possession du bienheureux fragment. J'en ai refusé à M, Furia, non une copie quelconque, qui lui était utile comme bibliothécaire, mais une certaine copie dont il voulait abuser comme mon ennemi déclaré; et l'abus qu'il en voulait faire n'était pas
de la publier, car il ne le pouvait en aucune façon, mais de l'altérer, pour jeter du doute sur ce que j'allais publier. Tout cela est, je pense, assez clair.
Mais si l'on veut absolument que, contre mon intérêt visible, j'aie mutilé ce morceau, que je venais de détenir et dont j'étais maître, pour consoler apparemment M. Furia du petit chagrin que lui causait cette découverte, encore faudrait-il avouer que les adorateurs de Longus me doivent bien moins de reproches que de remercîments. S ce texte est si sacré, pour l'avoir complété je mérite des statues. La tache qui en détruit quelques mots dans le manuscrit ne saurait être un crime d'État, que la restauration du tout dans les imprimés ne soit un bienfait public ; mais si tout l'ouvrage, comme le pensent des gens bien sensés, n'est en soi qu'une fadaise, qu'est-ce donc que ce pâté dont on fait tant de bruit ? En bonne foi, le procès de Figaro, qui roulait aussi sur un pâté d'encre, et la cause de l'Intimé, sont, au prix de ceci, des affaires graves.
Et quand il serait vrai que par pure folie J'aurais exprès gâté le tout ou bien partie Dudit fragment, qu'on mette en compensation Ce que nous avons fait depuis cette action,
et l'édition du supplément qui se distribue gratis,
et celle du livre entier donnée aux savants, et enfin cette traduction dont vous rendez compte, qui certes éclaircit plus le texte que la tache ne l'obscurcit. On ne vous soupçonnera pas, Monsieur, de partialité pour moi. Vous trouvez que j'ai complété la version d'Amyot si habilement^ dites-vous, qu'on n'aperçoit point trop de disparate entre ce qui est de lui et ce que j'y ai ajouté, et vous avouez que cette tâche était difficile. Je ne suis pas ici en termes de pouvoir faire le modeste : un accusé sur la sellette, qui voit que son affaire va mal, se recommande par où il peut et tire parti de tout. Cette traduction d'Amyot est généralement admirée, et passe pour un des plus beaux ouvrages qu'il y ait en notre langue. On ferait un volume des louanges qui lui ont été données seulement depuis trois ou quatre ans, tant dans les journaux que dans les différents livres. L'un la regarde comme le chefd'œuvre du genre naïf; l'autre appelle Amyot le créateur d'un style qui n'a pu être imité ; un troisième déclare aussi cette traduction inimitable, et va jusqu'à lui attribuer la grande réputation du roman de Longus. Or, ce chef-d'œuvre inimitable, ce modèle que personne n'a pu suivre dans le plus difficile de tous les genres, je l'ai non-seulement imité, selon vous, assez habilement, mais je l'ai corrigé partout, et vous n'osez dire. Monsieur, qu'il y ait rien perdu. L'entreprise était telle
qu'avant l'exécution tout le monde s'en serait moqué, parce qu'en effet il y avait très-peu de personnes capables de l'exécuter. Les gens qui savent le grec sont cinq ou six en Europe; ceux qui savent le français sont en bien plus petit nombre. Mais ce n'est pas seulement le grec et le français qui m'ont servi à terminer cette belle copie, après avoir si heureusement rétabli l'original; ce sont encore plus les bons auteurs italiens, d'où J'ai tiré plus que des nôtres, et qui sont la vraie source des beautés d''Amyot : car il fallait, pour retoucher et finir le travail d'Amyot, la réunion assez rare des trois langues qu'il possédait et qui ont formé son style. Ainsi cette bagatelle, toute bagatelle qu'elle est, et des plus petites assurément, peu de gens la pouvaient faire.
Je comprends. Monsieur, que votre jugement n'est pas celui de tout le monde, et que ce qui vous a plu semblera ridicule à d'autres ; mais, l'ouvrage n'étant connu que par votre rapport, la prévention du public doit, pour le moment, m'être favorable; et si cette prévention en faveur de ma traduction peut me faire absoudre du crime de lèse-manuscrit, je me moque fort qu'après cela on la trouve bonne ou mauvaise.
Qu'on examine donc si le mérite d'avoir complété, corrigé, perfectionné cette version que tout le monde Ut avec délices, et donné aux savants un
texte qui sera bientôt traduit dans toutes les langues, peut compenser le crime d'avoir effacé involontairement quelques mots dans un bouquin que personne avant moi n'a lu, et que jamais personne ne lira. Si j'avais l'éloquence de M. Furia, j'évoquerais ici l'ombre de Longus, et, lui contant l'aventure, je gage qu'il en rirait, et qu'il m'embrasserait pour avoir enfin remis en lumière son auvre amoureuse. Y ous pouvez penser la mine qu'il ferait à M. Furia, qui le laissait manger aux vers dans le vénérable bouquin.
J'ai l'honneur d'être. Monsieur^ etc.
Tivoli, le 2 0 septembre 1810.
P. S. Est-ce la peine de vous dire, Monsieur, pourquoi je ne vous envoyai ni le texte, ni la traduction que je vous avais promise? Accusé de spéculer avec vous sur ce fragment, dont je vous faisais présent, comme vous en convenez, le seul parti que j'eusse à prendre, n'était-ce pas de le donner moi-même au public? Je vous avoue aussi que votre ambition m'alarmait. Si, pour m'avoir accompagné dans une bibliothèque, vous disiez et vous imprimiez à Milan : Nous avons trouvé et nous allons donner un Longus complet, n'était-il pas clair qu'une fois maître et éditeur de ce texte, vous auriez dit, comme Archimède : Je l'ai trouve!
Vous et M. Furia vous alliez vous parer de mes plus belles plumes, et je restais avec ma tache d'encre que personne ne me contestait. J'avais pensé faire deux parts : le profit pour vous, l'honneur pour moi. Vous vouliez avoir l'un et l'autre, et ne me laisser que le pâté : une pareille prétention rompait tous nos arrangements.
Courier. II.
A MESSIEURS DE L'ACADÉMIE