‹ Œuvres completes de P.-L. Courier (volume 5)Chapitre 23 sur 57 · ET BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

ET BELLES-LETTRES

Messieurs ^

C'est avec grand chagrin, avec une douleur extrême que je me vois exclu de votre Acadé-^ mie , puisque enfin vous ne voulez point de moi. Je ne m'en plains pas toutefois. Vous pouvez avoir» pour cela, d'aussi bonnes raisons que ppur refiiser Corm et d'autres qui me valent bien. En me mettant avec eux , vous, ne me faites nul tort; mais d'un autre côté, on se moque de moi. Un auteur de journal, heureusement peu lu, imprime : « Monsieur Courier s'est présenté, se « présente et se présentera aux élections de l'A- « cadémie des Inscriptions .et Rell^-Lettres , qui « le rejette unanimeinent. Il faut, pour être adc( mis dans cet illustre corps, autre chose que du

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(c grec. Ou vient d'y Fecevair le vicomte Prévost ce dirai y gentilhomme de la chambre, le sieur Jo- « mardy le cheVaUet* Durèau de. La Malle, gens a qui y à dire vrai , ne savent point de grec , mais « dont les principes sont connus. »

Voilà les plaisanteries qu'il me faut essuyer. Je saurais bien que répondre ; Mais ce qili me Qdie le plus, c'est que je vois s'accomplir cette prédiction que me fit aiitrefoSs mon père : Tu ne seras jamais rien. Jusqu'à' présent je doutais (comme il y a toujours quelque chose d'obscur dans les oracles), je pensais qu'il pouvait avoir dit : Tu ne feras jamais rien; ce qui m'accommodait assez, et me semblait même d'un bon augure pour mon avancement dans le monde; car en ne faisant rien , je pouvais parvenir à tout, et sin^lièremeut à ^tre de l'Âcàdémie ) je ta'abusais. Le bfmhomme tons doute avait dit, et taremeni ii 0e trompa : Tu ne èeras jamms /tteh ,. c'efit-à^^re , tu ne seras ni genda^me^ ni hit-déi-cave^ tii espk>ù, ui àvLù^ ili laquais^ ni aôadénûlicieti. Tu ^i*as Pdul- Louis pour tout potage y id estj riéb. Tefiriblé mot!

C'est folie de lutter contré sa destiriée. Il y àvâU trois places vacantes à l'A^Oadémie^ ^uand j^ me pt*éBentai pour en obtenir une. J'avais le mérite requis; oti ine l'assurait;^ et je le croyais, je vous l'avoue. TrOfîs placée tacanles^ messieurs ! et noteas cëcij je vous pt*ie^ pei?sonnë pdul» les remplir.

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Vous aviez rebuté tous ceux qiii en eussent été capables. Goraï, Thtirot, .Haase, repousses une fois^ De se présentaient phiSj Lé paUvre Chai^don de la Rochette qui , toute sa vie ^ fut si simple de crc^re obtenir, par la sdience, une place de savant, à peine désabufié, môul-ut. 5'étais donc sans rivaux que je dusse redouter. IjCs candidats manquant, vous paraissiez en peine, et aviez ajourné déjà deux éXecûons faute de sujets recevables. Lés uns vous semblaient trop habiles, les autres trop igoiorans; car sans doute vous n'avez pas cru qu*il n'y eût en France personne digne de s'asseoir auprès de Gaîl. Vous cbeixhiess cette médiocrité justement vantée par les sages. Que vous dirai*je enfin? Tout me favorisait, tout m'appelait au fauteuil. Visconti me poussait^ Millin m'éncoUrageait, Letronne me tendait la main; chacun semblait me dire : Dignus es intrare. Je n'avais qu'à me présenter; je me présentai donc, et n'eus pas une voix.

Non, messieurs, non, je le sais, ée ne fut point votre faiit^. Vous me vouliez du bien , j'en suis sûr. Il y parut dans les visites que j'eus l'honneirt» de vous faire alors. Vous m'àccueillites d'une fa-^ çon qui ne pouvait éti^e trompeuse; car pourquoi m'auriëz-voùs flatté ? Vous me recotinùtes des droits. La plupart même d'entré vous se moquè-^ rent un peu avec moi de mes nobles concurrens; car, tout en les nommant de préférence à., moi,

VOUS les savez bien apprécier y et n'êtes pas assez peu instruits pour me confondre avec messieurs de l'Œil-de-Bœuf. Enfin^ vous me rendîtes justice, en convenant que j'étais ce qu'il fallait pour iine des trois plac^ à remplir dans l'Académie. Mais quoi? mon «tort est. de n'être rien. Voius eûtes beau vouloir faire dé moi quelque chose , mon étoile l'emporta toujours, et vos suffrages, détournés par cet ascendant, tombèrent) Dieu sans doute le voulant , sur le gentilhomme ordinaire. La noblesse^ messieurs, n est pas une chimère j mais quelque chose de très-réel, très^blide, très* bon , dont on sait tout le prix. Chacun en veut tâter; et ceux qui autrefois firent les dégoûtés, ont bien changé d'avis depuis un certain temps. Il n'est vilain qui, pour se faire un peu décrasser, n'aille du roi à l'usurpateur et de l'usurpateur au roi, ou qui, faute de mieux, ne mette du moins un ^e à son nom , avec grande raison vraiment. Car voyez ce que c'est , et la différence qu'on fait du gentilhomme au roturier, dans le pays même de l'égalité, dans la république des lettres. Chardon de la Rochette( vous l'avez tous connu ), paysan comme moi, malgré ce nom pompeux, n'ayant que du savoir, de la probité, des mœurs , enfin un homme de rien, abimé dans l'étude, dépense son patrimoine en livres, en voyages, visite les monùmens de la Grèce et de Rome, les bibliothèques, les sa vans, et devenu lui-même

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un des hommes les plus sa vans de l'Europe, connu pour tel par ses ouvrages, se présente à TAcadémie, qui tout d'une voix le refuse. Non, c'est mal dire ; on ne fit nulle attention à lui, on ne l'éqouta pas. Il en mourut , grande sottise. Le vicomte Prévost passe sa vie dans ses terres , où foulant le parfum de ses plantes fleuries ^'^ compose un couplet afin d'entretenir ses douces rêiSeries. L'Académie, qui apprend cela (non pas rAcadémie française , où deux vers se comptent pour un ouvrage, mais la vôtre, messieurs, l'Académie en us y celle des Barthélemi, des Dacier, des Saumaise), offre timidement à M. le vicomte une place dans son sein ; il fait signe qu'il acceptera, et le voilà nommé tout d'une voix. Rien n'est plus simple que cela : un gentiihomme de nom et d'armes, un homme comme M. le vicomte, est militaire sans faire la guerre, de l'Académie sans savoir lire. La coutume de France ne veut pas, dit Molière , qutin gentilhomme sache rien faire , et la même coututne veut que toute place lui soit dévolue, même celle de l'Académie.

Napoléon , génie, dieu tutélaire des races antiques et nouvelles, restaurateur des titres, sauveur des parchemins ; sans toi la France perdait l'étiquette et le blason, sans toi Oui, messieurs,

ce grand homme aimait comme vous, la noblesse, prenait des gentilshommes pour en faire ses soldats , ou bien dfe ses soldats faisait des gentils-

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hommes. Sans lui, les vicomtes que seraient-ils? pas même académiciens.

Vous vojez'hiwi, messieursv que je ne vous en veux point. Je cause avec vous; et de fait , si j'avais à me plaindre, ce serait de moi, non pas de voujs. Qui diantre me poussait à vouloir être de TAcadémie, et qu'avais-je besoin d'une patente d' érudit, moi,qui sachant; du grec autant qu homme de France y étais connu et célébré par tous les doctes derÂUemagne,sous les noms de Correrius^ Courierus j Hemerodromus ^ Cursor^ avec les épithètes de vir ingemosuSj vit acutissimus , vir prœstantissimus ^ c'est-à-dire homme dérudiJtion^ homme de capacité^ coxamB le docteur Pancrace. J'avais étudié pour savoir, et j'y étais parvenu, au jugement des experts. Que me fallait-il davantage ? Quelle bizarre fan>taisie à moi , qui m'étais moqué quarante ans des coteries littérairesi , et vivais en repos loin de toute cabale , de m'aller jeter au milieu de ces méprisables intrigues ?

A vous parler franchement, âiessieurs, c'est là le point embarrassant de mon apologie; c'est là V endroit que je sens faible et que je me voudrais cacher. De raisons, je n'en ai point pour plâtrer cette sottise , ni même d'excuse valable. Alléguer des. exemples, ce n'est pas se laver, c'est montrer lies taches des autres. Assez, de gens , pourrais-je dire, plus sages que moi, phiws habUes, plus philosophes ( messieurs, ne vous effrayez pas), ont

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fait la même faute et branché en même chemin aussi lourdement. Que prouve cela? quel avan^ tage en puis-je tirer, sinon de donner à penser que par là seulement je leur ressemble ! Mais , pourtant y Coraï, messieurs.... parmi ceux qui ont pris pour objet de leur étude les monumens écrits de l'antiquité grecque , Coraï tient le premier rang, nul ne s'est rendu plus célèbre; ses ouvrages nombreux , sans être exempts de fautes , font l'admiration de tous ceux qui sont capables d'en juger; Corai, heureux et tranquille à la tête des hellénistes , patriarche , en un mot , de la Grèce savante , et partout révéré de tout ce qui sait lire alpha et oméga; Coraï une fois a voulu être de l'Académie. Ne me dites point, mon cher maître, ce que je sais comme tout le monde, que vous Wve^ bien peu voulu, et que jamais cette pensée ne vous fut venue sans les instances de quelques amis moins zélés pour vous, peut-être, que pour l'Académie, et qui croyaient de son honneur que votre nom parût sur la liste , que vous cédâtes avec ppine, et ne fuies prompt qu'à vous retirer. Tout cela est vrai et vous est commun avec moi, aussi bien que te saccès. Vous avez voulu comme moi , votre tndigxtô disciple , être de l'Académie. C'était sans contredit aspirer à descendre. Il vous en a pris comme à moi. C'està-dire qu'on se moque de nous deux. Et plus que moi, vous avez, pour faire cette demande, écrit

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à r Académie qui a votre lettre , et la garde. Rendez-la lui , messieur&y de grâce, ou ne la montrez pas du moins. Une coquette montre les billets de l'amant rebuté, mais elle ne va pas se prostituer à Jomard.

Jomard à la place de Visconti! M. Prévost dirai succédant à Clavier ! voilà de furieux ai^imens contre le progrès des lumières, et les frères ignorantins, s'ils ne vous ont eux-mêmes dicté ces nominations, vous en doivent savoir bon gré.

Jomard dans le fauteuil de Visconti ! je crois bien qu'à présent, messieurs, vous y êtes accoutumés; on se fait à tout, et les plus bizarres contrastes, avec le temps, cessent d'amuser. Mais avouez que la première fois cette bouffonnerie vous a réjouis. Ce fiit une chose à voir, je m'imagine, que sa réception. Il n'y eût rien manqué de celle de Diafoirus, si le récipiendaire eût su autant de latin. Maintenant, essayez {nature se plaît en dwersitéy de mettre à la place d'un âne un savant, un helléniste. A la première vacance, peutêtre , vous en auriez le passe-temps , nommez un de ceux que vous avez refusés jusqu'à présent.

Mais ce M. Jomard, dessinateur, graveur, ou quelque chose d'approchant, que je ne connais point d'ailleurs, et que peu de gens, je crois, connaissent, pour se placer ainsi entre ddUx

< Mot de Louis XI.

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