‹ Œuvres completes de P.-L. Courier (volume 5)Chapitre 3 sur 57 · IV · texte numérisé non relu

IV

34 CORRESPONOAirCC*

[ La lettre suivante exprime sni» l'état de nos théâtres une opinion qni n'étonnera point dans un homme tel que Courier; mais elle émet en même temps sur le talent et le système de déclamation de Talma un jugement très-extraordinaire. Courier ne l'etkt point hasardé en public sans en donner les modls, ce qu'il ne feit pas ici, et les lecteurs en seront fâchés conmne nous. On peut concevoir qu'un homme nourri de l'antiquité, comme l'était Courier, ait pu être choqué de quelques inexactitudes dans cette imitation des costumes anciens, que Talma avait imposée à notre scène avec tant de peine. Mais que les intentions et le charmé des beadx vers de Racine lui aient paru se perdre dans le débit si savant et si harmonieux de Talma; qu'il ait imaginé , pour faire arriver au cœur celte musique dont Racine est tout plein , d'autres inflexiotis , d'autres accens que ceux de la voix si profondément sympathique de Talma , cela est fait pour surprendre. ]

A MADAME COURIER

Saint-Germain, du 1 5 au 1 8 juillet i8i8.

Je suis allé, comme je t'ai dit, aux Français avec ces jeunes gens; je croyais qu'ils allaient au parterre ; point du tout, c'était aux galeries à quatre francs; j'y ai eu grand regret. On donnait Andromoque. Je n'ai rien vu au monde de si pitoyable.

Tout était révoltant : Andromaque avait dix-huit ans, et Oreste soixante. Tantôt il hurle, il beugle; tantôt il parle tout bas , et semble dire : Nicole , apporte^moî mes pantoufles. Tout cela est entremêlé de coups de poing et de gestes de laquais dans les endroits de la plus noble poésie. Je t'assure que celui de là Gaieté qu'on nomme le Talma des boulevards, vaut beaucoup mieux que son modèle. Talma était fagotté on ne peut pas plus mal; des draperies si lourdes et si embarrassantes qu'il ne pouvait faire un pas : un gros ventre , un dos rond, une vieille figure ; c'était un amoureux à faire compassion. Tu jsais que je n'ai point de prévention ; je ne demandais pas mieux que de m'amuser. Je crois d'ailleurs que le parterre, tout enthousiasmé qu'il était , ne s'amusait pas plus que moi. Le crispin, c'était Monrose , ne m'a pas paru merveilleux. Le fait est, comme je l'ai toujours dit,que le Théâtre-Français, et tous les vieux théâtres de Paris, à commencer par l'Opéra, sont excessivement ennuyeux.

A MADAME COURIER

Paris , diinanrlie.

Je trouve ici tes deux premières lettres. Je vois que tu vas garder mon mémoire jusqu'à ce que

la chose soit jugée, ou, ce qui est la même chose, jusqu'à la veille du jugement. Comment ne comprends-tu pas que cela est plutôt fait pour le public que pour les juges ? Tu ne me marques point quand on doit juger. Aussitôt ma lettre reçue , distribue tout ce que tu as, mais avec discernement. N'en donne qu'à ceux qui peuvent trompetter cela, et qui n'ont point d'intérêt à ce que la chose n'éclate pas.

[Avec rétablissement de Ck)urier à la campagne commencèrent les vexations qa'il est au pouvoir d'un maire d'exercer contre ses administrés , et dont il est impossible de se faire une idée quand on n'a vécu qu'à Paris ou dans les grandes villes. Ellesf urent plus fâcheusiss contre lui que contre tout antre, d'abord en raisonne son nom et de sa réputation, ensuite parce que, révolté de ces persécutions , il y résistait, et luttait de toutes ses forces. Son garde Blondean , mal avec le maire , fut accusé par celui - ci de l'avoir insulté, assigné ensuite pour produire nn port-d'arme, qu'il n'avait point conune ne lui étant pas nécessaire, et enfin emprisonné par suite de l'animoslté de ce maire. Lui-même, Courier, plaidait encore, et perdait un second procès. On lui refusait l'appui nécessaire pour poursuivre quelques mauvais sujets qui avaient coupé ses bois. Enfin son existence était intolérable , et la lettre

du 5 juin 4849 peint faiblement toute l'exaspération qu'il éprouvait.

C'était en ce moment qu'il écrivait la lettre à l'Académie. Il se reprocha souvent, même en l'écrivant, de la Mre trop apte, tnip

virulente , et de laisser sentir trop fortement l'amertame d'un esprit aigri. Il n'en voulait point du tout aux gens de l'Institut de ne ravoir point reçu , disait-il. Les plaisanter avec légèreté, voilà son intention , et non les assommer ^e ridicule. S'il Ta fait , c'est emporté hors de sa modération, halntuelle par le ressentiment des injustices auxquelles il était en butte. ]

A MADAME COURIEJl.

Le 9 janvier 1819.

Je suis bien content de Félix et d'Emilie. Cela m'a fait grand plaisir. Voilà qui sera un joli ménage^ bien assorti. C'est un petit roman que cette course en Amérique, et la souffrance de la belle ; je souhaite qu'elle soit heureuse. Je l'espère bien, et elle le mérite.

Ne te tourmente point, tout s'arrange avec le temps; l'essentiel, c'est la santé.

Ce qu'Hyacinthe t'a dit de ma réputation doit te rassurer pour l'avenir. La réputation à Paris vaut mieux que l'argent, et procure l'argent. Nous ne devons pas craindre d'être jamais embarrassés.

38 CORRESPQJWUAirGE.

A MADAME COURIER

La Cbavonnière, le 5 juin 1819.

Blondeau est assigné pour le port-d'arme ; il est comme un fou. Je crains que mon fagottage n'en souffre. Je prendrai patience pourvu que mon rhume guérisse. Mais viens bientôt , sans quoi je serais obligé de me sauver à Paris; ce pays-ci est un enfer. Mais enfin nous ne pouvons nous empêcher d'y demeurer au moins quelque temps. Ma vie est bien changée, j'ai perdu à la fois mon repos et ma santé.

J'ai été chez Delavergne \ Notre procès contre Isambert a été jugé; nous somn\es condamnés à lui payer une indemnité^ tous les frais , et deux cents francs par an pour se loger où il voudra. Tout le monde trouve cela ridicule , et tous les gens de loi en sont révoltés. Je m'en vais chez le procureur du roi , qui , à ce qu'on dit , est parent d'Isambert.

Je n'ai point trouvé chez lui le procureur du roi. Je m'en retourne à la Chavonnière, et laisse

' Avoué àa Tours.

CORRESPONDANCE. Sq

tout aller. Si on persécute Blondeau, adieu mes eoupes. Tu vois ce que c'est que ce pays.

[ La lettre à F Académie terminée , Gonrier fit an voyage à Paris pour la faire imprimer. Il ne pat, arrivé là, se taire à ses amis de tous les sujets de plaintes qu'il avait contre les autorités de son département. Quelques-uns de ces amisapprochaient Mt Decazes^ tout puissant en ce moment. On conseilla donc avec empressement à Courier de se plaindre au ministre, au garde-des-sceaux, à tous, n'importe ; chacun serait trop heureux de lui £sdre droit et de lui procurer la paix. Courier, aans méfiance, les crut bonnement mus par l'amour de la justice et l'estime (pi'on avait pour son mérite. U alla donc où on le menait, et vit les salons Siinistérîels d'alors. Pendant huit jours il lut en crédit. On écrivait an préfet de le laisser en repos. On allait destituer le maire, et même nommer Courier à sa place. H ne fallait pour cela qu'une petite chose qu'il ne comprit pas. Il s'est souvent depuis creusé la tête , avec une naïveté rare, pour deviner par quelle raison, après tant de prévenances et d'accueil qu'il ne demandait point, il avait vu tout de suite les puissans refroidis à son égard. U attribua cette disgrâce à la lettre à l'Académie, trop forte et trop violente, selon lui; il ne se tnmipait pas tont-à-feitw

Ce fut pendant ce séjour à Paris, que Courier écrivit le placet aux ministres. ]

4o CORRESPOND AWCï:.

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A MADAME COURIER

(Fin de mars i8ig).

Ce qui nous aidera puissamment dans toutes iK>s affaires , c'est la lettre à l'Académie , dont le succès parait certain. 11 n'y a encore que trois ou quatre exemplaires de distribués, et déjà les têtes s'échauffent. Fayé était prévenu peu favorablement sur ce que je lui en avais débité de mémoire^ mais après raw)ir lue et fait lire à d'autres ^ il en est enchanté. Haxo en est presque content. •

J'allai voir Hyacinthe avant -hier; je le trouvai au lit. On l'avait saigné ; on lui avait tnis les sangsues; il avait eu uii coup de sang. Cest tout le tempérament. Je lui recommande la fatigue et les exercices violens ^ pendant qu'il en est temps encore ; il ne suivra pas mon conseil ;; il paraît un peu indolent; du reste le n^ieiUiWF garçon, et bien aimable. Il veut absolument être sous-préfet , et il le sera. Son père et sa mère iront vivre avec lui, sottise, selon moi. Il doit m'aboucher avec Villemain d'ici à quelques jours. Je crois que tout ira bien , et que nous aurons ici pleine satisfaction.

J'achèterai ici du sainfoin, qui est beaucoup

meilleur marché que là-bas ; j'en ai vu des tas à la halle, et je sais maintenant distinguer le bon du mauvais.

Fais toujours couper du mauvais bois. Si je n'arrivais pas le 2 ou 3 avril, fais vendre les bourrées par Blondeau. Tu en fixeras le prix avec lui ; ce doit être de seize à vingt-deux ou vingttrois.

Je suis bien aise que tu plantes des châtaignes ; il faut les mettre loin du bois.

A MADAME COURIER

, Mars 18 19.

J'ai vu hier M. Guizot. Il m'a promis solennellement la destitution que je ne lui demandais pas. Je dois le revoir mercredi au soir ; ainsi je ne puis partir que jeudi. Je dois voir d'ici à ce temps le ministre de la justice, dont j'espère beaucoup; ainsi j'espère 'que nous aurons raison de nos persécuteurs.

La lettre à l'Académie commencé à faire sen-^ sation. B. m'a écrit une lettre d'une bêtise rare \ tout le monde est content du style, excepté... M. Dàunou, dont le suffrage n'est pas peu de chose , m'en a fait mille complimens ; Villemain ,

4^ CORESSPOJ9IXANGE.

Yiolet-le-Duc, il n'y a qu'une voix. Mais l'Académie est un peu sotte. Tout cela, je crois, me fera honneur. Villemain, est enthousiasmé de mon Plutarque , et veut l'imprimer à tout prix.

Dis à Blondeau que ses affaires vont bien, que cependant je ne puis encore lui rien promettre.

A MADAME COURIER

J'ai dîné hier avec Hyacinthe et Jules Bonnet chez Hardi. Jules est un peu pincé , mais du reste il m'a paru aimable. Après le diner ils se sont mis à jouer au billard, et je suis rentré chez moi* Le matin j'allai voir Lemontey ; je croyais qu'il pourrait par ses connaissances me faire parler au ministre de la justice. Je sais bien que ce ministre me donnera une audience quand je la demanderai; mais je suis pressé, je veux m'en retourner là-bas. Au reste, Lemontey ne peut ou ne veut rien faire.

Je dois voir Yillemain aujourd'hui à deux heures. Il me lira la lettre du ministre au préfet. Je regarde la destitution de Debaune comme certaine. On m'a proposé de me faire maire à sa place ; je n'ai pas voulu. Yillemain a fort dans la

CORRESPONDAIiCE. 4^

tète l'impression de mon Plutarque, comme une chose qui pourrait faire honneur au ministre actuel. Nous parlerons de cela aujourd'hui; si la chose se fait^ je reviendrai ici dans cinq ou six semaines.

Je vois que mes premières lettres t'ont inquiétée, tu verras par les lettres suivantes que tout s^arrange. Quand on saura à Tours que nous avons à Paris des gens qui pensent à nous, on nous laissera tranquilles; et je crois que..* regrettera plus d'une fois d'avoir pris parti contre nous. Si je puis rester ici seulement quelques jours, le procureur du roi aura aussi sa semonce ; et enfin nous serons* en repos. Je vois qu'on se fait ici un honjoeur et une gloire de me protéger. Cependant il y a encore une chose qui pourrait changer tout, c'est ma lettre à l'Académie qu6 Yillemain n'a point encore lue, et qui paraît à tout le monde trop âpre et trop violente. Il se pourrait que cette lecture le fît changer, non de sentimens, mais de conduite avec moi ; ainsi ne comptons encore sur rien.

Regarde toujours le cachet de tes lettres.

[ Dans rintervalle compris entre mars et décembre 4819 , Courier écrivait d'abord le plaidoyer pour Pierre Clavier Bloudeau , sou garde, (jue peu après il défendit lui-même au tribunal de Dlois

(ce qui n'empêcha point que le pauvre homme ne perdit son pro^ cès)^ ensuite il écrivit pour le Censeur, tout cela en soignant ses. sainfoins , ses bois , ses vignes. Ce fut sa femme qu'il envoya en décembre à "Paris pour y terminer quelques afEaires, dont il parait, aux lettres qu'il lui adresse , bien m'oins occupé que de savoir l'opinion de ses amis sur ses articles du Censeur].

A MADAME COURŒR.

Tours, le 24 déceoibre 1819.

Tu nçie marques que tu as Versé , et qu'il t'en coûtera soixante francs : voilà tout. Il paraît que tu n'es point blessée ; cependant ta tête est fêlée. Qu'est-ce que tout cela veut dire? et pourquoi ne t'expliques-tu pas ?

Informe-toi doucement si l'on trouve que je fais bien d'écrire pour le Censeur. Haxo pourra te donner son avis là-dessus. Demande-le lui de ma part. Tu peux aussi interroger, mais moins directement , Duménil , si tu le vois. Il me semble que ce journal est bien peu répandu. Au reste , quand j'aurai mes livres, je pourrai m'occuper d'autres choses.

[Courier passa peu de mois sans aller à Paris, chacune de ses brochures étant imprimée sous ses yeux , à quelques exceptionsprès ; mais les lettres qu'il écrit à ces petits voyages n'ont de prix que pour sa famille , jusqu'au mois d'avril 1821 .

De cette année 48S0 sont datées :

Les deux dernières Lettres au Censeur:

A MM, du conseil de préfecture à Tours: .

Les deux Lettres particulières.

Au commencement de 4824 , comme on parlait de donner Ghambord au duc de Bordeaux, Courier conçut le Simple discours. Le peu d'amis auxquels il en parla l'engageaient à se presser pour saisir Tà-propos; mais il résista à leurs sollicitations, et l'écrivit lentement avec ce soin achevé qui fait de ses moindres pamphlets des modèles de style en même temps que des ouvrages si piquans.

Suivent après, dans les lettres postérieures, tous les détails de ses succès, sa mise en jugement, le procès, etc. ]

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A MADAME COURIER

Paris, avril iSai.

Je suis arrivé hier à neuf heures du soir. On m'a logé , quoique avec peine , à rhôtel, de Vauban. Tout est plein à cause du baptême du duc de Bordeaux. J'ai vu hier *** ; j'y dîne aujourd'hui. J'ai vu Bobée : il va imprimer mon Ghambord.

Cela viendra on ne peut pas plus à propos ; car on délibère actuellement si on poursuivra ce projet.

A MADAME COURIER

Paris, le c" mai 1 8a I.

3'ai vu le maréchal et sa femme. Grandes caresses et grandes amitiés. Mon Chatpbord a un grand succès ; il s'en vend beaucoup. M. d' Argenson en a fait acheter je ne sais combien d'exemplaires, outre ceux que je lui ai donnés. Bobée ne me dit pas tout, mais je sais que des libraires lui en ont demandé. Cela arrive bien à propos.

Tout Paris est en l'air pour le baptême. Je m'en vais à la campagne chez madame Viguier, qui fuit avec raison les fêtes et les embarras.

Demarçay m'a enseigné le moyen de défricher sans qu'on puisse m'en empêcher, et je crois que je ferai comme il me dit.

Je sèche ici, je meurs d'ennui. Mon impression étant finie, il me tarde d'être auprès de toi et de notre enfant.

A MADAME œURIER.

Paris, juin i8a2.

Ma grande affaire du pamphlet marche ; mais je ne sais encore si je serai mis en jugement. Cela sera décidé demain. On m'a beaucoup pressé , et même importuné, pour voir les juges) je m'y suis refusé, et je crois que je fais bien, et on finit par en convenir. Je suis sûr de n'avoir point de tort. J'ai le public pour moi , et c'est ce que je voulais. On m'approuve généralement, et ceux mêmes qui blâment la chose en elle-même .conviennent de la beauté de l'exécution. Deux personnes qui n'ont entre elles aucun rapport, car c'est M. Dubost et Etienne, m'ont dit que cette pièce est ce qu'on a fait de mieux depuis la révolutiqn. Ainsi j'ai atteint le but que je me proposais , qui était d'emporter le prix. Plus on me persécutera, plus j'aurai l'estime publique. '

A MADAME COURIER

Paris, 6 juiu 183 1.

Je ne puis absolument t'écrire. Je n'ai pas un moment à moi. Et d'ailleurs je crains que mes lettres ne soient décachetées. Riejpi encore de décidé sur l'affaire du pamphlet. Il y a encore beaucoup de formalités à remplir. Je ne puis m'expliquer là-dessus. Mais sois tranquille : j'ai pour moi tout le monde. Ton parent me sert bien, du moins par les informations qu'il me donne; car du reste il a une peur extrême de se compromettre. Je suis lo^é chez le philosophe dont tu as reçu la lettre après mon départ , et qui était d'avis que je ne bougeasse de là-bas. Je suis bien aise d'être venu, par plusieurs raisons que je ne puis te marquer. Je ne sors presque point de. ma chambre, qui est un grenier ayant vue sur le Luxembourg. Je travaille du matin au soir à mon Longus et à d'autres choses. Les invitations me pleuvent' de tous les côtés. Je n'en accepte aucune, et fuis les cliques de toute espèce, nonseulement par une aversion naturelle, mais aussi parce que je ne veux point perdre de temps. Je n'ai point encore vu le maréchal. Ils sont à la

campagne. Je ne vois plus ni ta mère ni Je

suis enterré pour tout le monde.

A MADAME COURIER

Paris, 10 juin i8si.

Il est décidé que je serai jugé par la cour d'assises. On te signifiera je ne sais quel grimoire qu'il faut me renvoyer. Ne t'inquiète point. On croit non - seulepient possible, mais probable, que je m'en tirerai. Au reste, tu sais comme je pense. Mon but était de faire quelque chose qui fut bien, et il paraît que j%i parfaitement réussi. Le reste s'arrangera.

J'ai vu aujourd'hui Hyacinthe, qui m'a reçu merveilleusement. Il a voulu absolument me mener chez son beau -frère. Autre réception j accueil, enthousiasme, etc. Sa mère se porte bien. Cassé était chez lui , qui est un peu maigri ; assez spirituel. Ta mère et Amelin m'ont servi de toute leur puissance , et se sont mis en quatre.

Tu me renverras, poste restante , ce que tu recevras relatif aux assises.

J'ai pris un avocat que tu connais peut-être. Il se nomme Berville. Il venait chez ta mère autrely. 4

5o CORBESPONDA.N0R.

fois. C'est un jeune homme de beaucoup d'esprit et fort aimable.

Adieu, chère femme ; ménage surtout ta santé ; garde-toi de te rendre malade, car nous serions perdus tous. Toute Texistence de la famille roule sur toi seule à présent.

[Entre la mise en accusation et Tépoque du jugement pour le Simple Discours , Courier revint à la Cliavonnière , et prépara sa défense, morceau admirable qu'il voulait prononcer lui* même , essayant ainsi de la tribune, et de Teffet qu'il pouvait produire sur une assemblée. Mais il ne se décida pas à parler , détourné on peu par son avocat, et beaucoup par une certaine indolence naturelle et la crainte de ne pas^éussir à son gré ^

Au mois d'août il retourne^ Paris. Du commencement du mois est dalé son pamphlet Aux âmes dévotes. Il le fit, celui-là, à Paris, contre son usage assez constant; car ordinairement il travaillait à la campagne, ne venante Paris que pour faire imprimer. ]

1 11 achevait en même temps sa traduction du fragment d'Hérodote, et sa préface de ce même fragment. On voit dans la lettre suivante qu'il so&ge k 1^ faire imprimer. Ce fut par Bobée et sans en tirer profit, mais seulement en 1822.

CORRËSPONJ>ANCK. 5 V

A -MADAME COURIER

Paris,' août i8ax.

]'ai parlé à Cotelle, qui m'offre de l'argent; mais je ne puis me faire à l'idée de vendre ce que j'écris. C'est une sotte idée avec laquelle je suis né , et qui m'empêche de pouvoir faire un marché avec ces libraires, quoique je sente la duperie de donner et la nécessité de quitter cette méthode. Enfin je verrai. Je lui refuse mon fragment : il veut l'avoir absolument. Corréard aussi veut l'avoir. Au milieu de tout cela je ferai quelque sottise.

Je travaille tout le jour à mon Longus, et me prépare pour le 28. Tout le monde croit que je m'en tirerai.

J'occupe tout seul Tappartement de Cousin ; sa conduite avec moi est fort aimable, et en le voyant je suis tenté de croire qu'il y a des caractères francs et généreux; mais que penser de ceux qui dès la jeunesse sont avares, fourbes et de mauvaise foi?

Adieu, cher ange.

5a GOKRKSVONUANCR.

A MADAME COURffiR.

Paris, aoât iSai.

Je viens de voir dans les gazettes que l'affaire de Cauchois -Lemaire sera jugée avant la mienne. Je crois cela fâcheux pour moi; je ne me repens point néanmoins de n'étrè pas venu le mois passé.

J'espère comme toi que notre Paul sera bon ; mais il faut qu'il vive avec nous, ou du moins avec toi. Ainsi , soigne ta santé , d'oii dépend la vie de nous trois.

Je vais voir aujourd'hui Bobée et Ber ville : nos jurés doivent être nommés. Je suis tout occupé à méditer ma harangue , que peut-être à la fin je ne prononcerai pas. Tous les avocats sont d'avis que je ne dise mot : le public s'attend que je parlerai. Nous verrons.

A MADAME COURIER

Paris, août 1 8a I.

Mon jury est abominable, et il y a peu d'espérance.

Quel bonheur que j'aie pu avoir cet appartement de Cousin ! Sans cela, je ne sais ce que je serais devenu : la chaleur est affreuse et Paris inhabitable. Tu es bien heureuse d'être à la Chavonnière.

Je dois demain aller voir Berville à la campagne, chez son père, '^pour concerter ensemble toute notre défense ; il faut que jç me prépare.

Dimanche.

J'ai fait hier un dîner d'avocats où je me suis assez diverti , chez Berville , à la campagne , aux Carrières de Charenton. J'ai pensé mourir de chaud en allant. On a beaucoup parié de moi et de mon affaire : je te conterai tout cela. On ôroit généralement qu'ils n'oseront pas me condamner. Il y a des circonstances favorables que je ne puis t'écrire. On est fort curieux de savoir comment je me tirerai de ma harangue : les avocats croient et espèrent que je ne réussirai pas. Je suis à peu près sûr du succès, si je me décide à parler ; mais peut-être trouverai-je plus à propos de me taire.

Quoi qu'il arrive , je vais sûrement te rejoindre bientôt, car, quand même on me condamnerait, j'aurais selon toute apparence du temps pour mettre ordre à mes affaires. Je ne m'arrêterai ici que pour faire imprimer le plaidoyer de Berville

54 COARKSPOKDANCE.

et mou discours, ce qui sera bientôt expédié. Je meurs d'impatience de ine revoir auprès de toi et de notre cher enfant ; sans vous deux je n'existe pas.

A MADAME COURIER

Paris, 29 août i8ai.

Deux mois de prison et deux -cents francs d'amende, voilà le résultat d'hier.

Je ne puis absolument t'écrire. Je vais travailler à publier ma défense, et les plaidoyers pour et contre ; je ne sais si on me donnera du temps.

Tes lettres me font un plaisir que tu ne peux imaginer, et c'est mon seul bien ici où tout m^ennuie et m'excède. On me recherche , on veut me voir; mais, ma foi, je ne suis pas assez content de mes vieux amis pour en vouloir de nouveaux. Toute ma parentaille est venue à mon jugement. J'ai manqué tomber en syncope.

Je devrais être ivre de louanges et de complimens; j'en ai reçu hier à foison de toute part. Je m'étonne moi-même du peu de plaisir que cela me fait.

Si tu veux lire un rapport à peu près exact sur

mon jugement de la cour d'assises, prends le Courrier d'aujourd'hui 29.

[ A)[irès son jugement, Courier rrsta quelque peu pour achever son Procès de Paul-Louis Courier. Mais tout empressé de revoir sa femme et son enfant , il revint en Touraine sans se donner le temps de le faire imprimer. Il mit ordre à ses affaires, et retourna à Paris en septembre ; il n'était pas encore décidé à se mettre en prison ; mais on verra , dans les lettres suivantes , les motifs ()irl le déterminèrent malgré sa répugnance. ]

A MADAME COUBIER.

Paris , septembre ou octobre 1 8 1 r .

Toute réflexion faite, je crois que je ferai mieux de surveiller ici l'impression de mon Longus que Ton va commencer, et pour cela je me mettrai à Sainte-Pélagie. J'emploierai mon temps utilement, et ce temps passé, je serai quitte. Cependant je ne puis encore prendre aucune résolution. Mon Jean de Broë paraît demain. On y travaille le dimanche ; je crois qu'il aura du succès, et achèvera de me mettre bien avec le public.

La censure a rayé dans le Miroir l'annonce de mon Jean de Broë; on ne sait si les autres feuilles

66 CORRFSPONDANCE.

pourront l'annoncer. C'est à présent le temps des élections.

Il faut que tu me copies ^deux passages de Brantôme; c'est dans le tome 3% page 171 et page 333. Dans chacune de ces deux pages tu trouveras ces quatre mots : quand tout est dû. Copie , et envoie-moi les deux passages où se trouvent ces mots.

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A MADAME COURIER

Paris, jeudi matio, juin x8ai.

Ma brochure a un succès fou ; tu ne peux pas imaginer cela ; c'est de l'admiration , de l'enthousiasme , etc. Quelques personnes voudraient que je fusse député, et y travaillent de tout leur pou-

. voir. Je serais fort fâché que cela réussît, par bien des raisons que tu devines. Je n'oserais refuser ; mais je suis convaincu que ce serait pour moi un malheur. Cela ne me convient point du tout. Au reste, il y a peu d'apparence, car je crois que je ne conviens à aucun parti.

Tu trouveras quatre exemplaires de la brochure avec les souliers qui doivent être partis au-

. jourd'hui.

Vendredi.

Je n'ai point mis ma lettre , et j'ai mal fait , tu l'aurais reçue demain samedi. Tous les gens que je vois sont dans l'enthousiasme de ma brochure. On l'a lue avant-hier au parquet du procureur du roi; je ne sais ce que c'est que ce parquet. On la lisait tout haut , et il y avait foule. Tout cela ne peut manquer, je crois, de bien tourner poui^ nous. Tu m'entends.

A MADAME COURIER

Paris, mardi matin , octobre 182 1.

le vais décidément me loger où tu sais aujourd'hui ou demain.

J'étais hier chez Delaunay le libraire. Je trouvai là un homme qui voulut me mener chez le père de l'enfant que je protège. Je m'y suis refusé, et j'ai bien fait ; je ne veux me fourrer dans aucune cabale.

Cherche dans Bonaventure Desperriers, nouvelle 74 , vers la fin ; tu trouveras ces mots : le plus du temps ^ c'est-à-dire la plupart du temps. Copie cette phrase , et me l'envoie dans ta première lettre.

58 CORRESPONDANCK.

A MADAME COURIER

Paris, jeudi matin , ii octobre i8ai.

Ce soir, je m'établis à Sainte-Pélagie , non san» beaucoup de répugnance. On y est fort bien j on ne manque de rien; on voit du monde; on reçoit des visites de dehors plus que je n'en voudrais. Cependant Tu sais ce que je pense sur la sottise de ceux qui se mettent en prison. Dieu veuille que je ne m'en repente pas.

Le mari de Z... est furieux contre moi à cause de ma dernière brochure. Il prétend que cela le compromet beaucoup. Tu vois ce que c'est qu'une place. Tout le monde est potw moi; je peux dire que je suis bien avec le public. L'homme qui fait de jolies chansons disait l'autre jour : A la place de M. Courier, je ne donnerais pas ces deux mois de prison pour cent mille francs. Ne me plains donc pas trop, chère femme, si ce n'est d'être séparé de toi.

Un vieux président que tu as vu chez ta tante a dit q^i'il était fâcheux que cet arrêt ne pût être cassé; qu'il était ridicule. Il paraît que ce n'est pas seulement son opinion. Il ne parle jamais „ dit on, que d'après d'autres.

CORRESPONDAMCE. Sg

Ne réponds pas à tout ceci , et ne me mets rien dans tes lettres qui ne puisse être vu de tout le monde.

J'allai hier voir le local qu'on me destine : il me paraît bien disposé , au midi, sec , en bon air. Tous ces gens-là ont la mine de se bien porter; ils reçoivent des visites sans fin jusqu'à huit heures du soir. Il y avait là trois jeunes femmes ou filles très-jolies.

A MADAME COURIER

Paris, dimanche, x4 octobre 1821.

Je suis entré ici le ii ; c'était, je crois, jeudi dernier. Je suis étonné de n'avoir point de lettres de toi depuis ce temps. J'ai peur qu'il ne s'en soit perdu quelqu'une; j'en serais bien fâché. J'attends de toi des nouvelles importantes. Sois tran- (Juille sur mon compte; je suis aussi bien qu'on peut être en prison: bien logé, bien nourri; du monde quand j'en veux, et des gens fort aimables; logement sain, air excellent. J'espère n'être point malade; c'était tout ce que je craignais.

Te rappelles-tu deux volumes que nous avait prêtés la Homo * sur Vhistoire de la peinture en

* Libraire de Tours.

6a GORRESPONDAirCB.

Il y a de ces chansons qui sont vraiment bien faites : il me les donne.

Samedi.

Je rêve souvent de Paul et de toi , et sans dorr mir je m'imagine souvent que je vous tiens dans mes bras l'un et l'autre. Le temps me paraît long^ quoique je sois fort occupé. Ce n'est pas' vivre pour moi que d'être sans vous deux.

A TVIADAME COURIEa.

Sainte-Pélagie , octobre.

Ta description de Paul à table m'enchante. Que ne suis-je avec vous deux ! Cependant mon absence aura cela de bon, que tu t'accoutumeras à te passer de moi pour toutes les affaires.

Je reçois des visites qui me font perdre un temps bien précieux. C'est à présent surtout que mes journées sont chères. Ta tante m'a fait demander si je tenais beaucoup à la voir.

Les chansons de Béranger, tirées à dix mille exemplaires , ont été vendues en huit jours. On en fait une autre édition. On lui a ôté sa place; il s'en moque ; il en trouvera d'autres chez des banquiers ou négocir^ns, ou dans des adminis» trations particulières. Il était là simple copiste

expéditionnaire. On ne sait s'il sera inquiété; je ne le crois pas. Il a pourtant chanté des. choses qui ne se peuvent dire en prose.

Mes drogues se vendent aussi très-bien, et le marchand est venu m'annoncer ici que nous pourrions bientôt compter ensemble. Je crois que j'ai bien fait de m'en tenir au marché à moitié. On le dit honnête homme; et c'est pour commencer. Je le tiens par l'espérance.

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A MADA.ME COURIER.

Le 3 OU 4 novembre 1821.

Violet -le -Duc m'est venu voir avec Bobée. Il veut avoir mes notes sur Boileau. Je serai obligé de leur donner quelque chose qui me fera perdre un temps infiniment précieux.

B, vient aussi me tourmenter : il m'a tenu trois heures aujourd'hui. La perte de ces heures est irréparable pour moi et pour mon Longus qui s'imprime. Il est probable que jamais je n'aurai le temps d'y rétoucher après cette édition, qui n'est cependant pas telle que je la voudrais- J'ai heureusement donné quelques touches imperceptibles à ma lettre k Renouard^ qui, sans y rien changer, raniment quelques endroits, met-

tent des liaisons qui manquaient. Je suis assez content de cela.

Je relis ton excellente lettre. Toute réflexion faite, je suis bien aise que tu sois jeune, pour moi et pour notre fils. Je lui parlais hier tout haut sans y penser. Tes détails me ravissent.

Il fait un bien beau temps. Que je serais heureux avec toi et notre cher Paul ! Il faut lui garder toutes nos lettres, afin qu'il voie quelque jour combien il a été aimé. Je ne puis me consoler d'avoir perdu celles de mon père.

A MADifME COURIER.

Le 3x octobre 1821.

J'ai reçu tes divines lettres dont la dernière est du 26. J'en ai eu trois à la fois qui m'ont rendu bien heureux. Je t'avoue que l'endi'oit où tu me parles de tes talens enfouis, perdus, m'a fait pleurer. J'ai eu bien peur que quelqu'un n'entrât chez moi, car on n'aurait su ce que c'était. Pourquoi n'ai-je pas eu seulement ton portrait ? Tu as bien fait de ne pas aller au déjeuner. Il est sûr que tu as bien fait, car ne voyant personne ordinairement, il eût été mal de voir du monde en mon absence. Cela aurait fait croire que je te te-

nais malgré toi dans la solitude. Je comprends à merveille comment tu as accepté sans le vouloir. Cela m'est arrivé mille fois.

•Là lettre que je t'envoie est du frère de Dupinle fameux avocat. Ce frère est lui-même fameux par de fort bons ouvrages sur l'Angleterre. Je t'envoie cela, parce que tu aimes à voir les succès de tôn^mari.

A MADAME COURIER

Saiote- Pélagie , jeudi S noyei&bre 1 8a x .

On a donné ma derrière brochure à jucher à un substitut, pour voir s'il n'jr aurait pas moyen de me &ire un second procès. On prétend qu'elle ne sera pîoint attaquée, et je Tespère. Je ne conçois même pas tp^éo: y ptiiisse rien tttacpi^r. Tout sei^éduit à dire quede Broë est un sot. Ainsi je suis fort tranquille, et tu ne dois point t*in.quiéter.

J'ai vil d'autres personnes que tù- ne connais pas. Cousin est très-malade de la poitrine. Quoique je sois fort occupé, mon temps passe bien lentement. Je suis moins patient que ceux qui ont cinq ans à demeurer ici. Une prolongation ne me plairait nullement. Mais cela n'est pas à craindre.

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