UNE M£RIE
Cependant, qui peut dire si elle est véritablement à plaindre? Tout ce que nous en savons, c'est quelle n'est plus avec nous , qu'elle n'est plus comme nous ; mais pour décidi^r que de cela seul elle soit misérable , il faut que nous sentions bien notre félicité , que nous soyons bien convaincus d'être parfsûtement heureux, et qu'on ne peut l'être séparé de nous , ni autrentent que nous. Je ne veux point vous faire ici une énumération sans fin des peines de la vie ; mais est-ce à vous d'en regarder la privation comme un malheur , quand vous ne pouvez la supporter, quand vous reconnaissez tous les jours que vous y avez trouvé si peu de douceur mêlée à tant d'amertume ? Et fût-il même démontré qu'elle ait été fort heureuse tant qu'elle est restée avec nous ^encore faudraitil être sûr qu'elle l'eût été toujours, pour pouvoir la plaindre de nous avoir quittés. Vous , à qui vos maux paraissent si pesans , vous éprou- ' vez ce dont elle était menacée, et qu'elle pouvait éprouver plus cruellement encore. Elle eût pu perdre une Sophie, sans avoir un Edouard pour la consoler.
Mais pourquoi recourir à des suppositions?
Partagez en deux le cours de votre vie; mettez d'un côté tout ce qui a précédé l'âge de vingt ans, de l'autre tout ce qui l'a suivi, vous verrez ' non seulement que la , meilleure de ces deux parts est échue à votre fille, mais que l'autre, à
]'apprécier tout ce qu'elle peut valoir, ne mérite pas d'être regrettée; et si après cela vous considérez que votre sort a été de ceux qui faisaient envie, et que peu de filles peuvent se promettre d'être femmes et mères aussi heureuses que voub, en quoi trouvez-vous à plaindre celles qui sont dispensée^ de courir- un hasard où vous savez combien de maux accompagnent les chances les plus favorables? Pensez quelle est, à cet âge où il faut prendre un parti pour le reste de sa vie, la perspective que^ l'avenir offre à vptre sexe ! Nul bonheur dans le célibat ; dans -le mariage tout à craindre t^eu à espérer. Quel si grand malheur est-ce dçnc de n'avoir point à fairç un tel choix ? Votre fille n'a vu du monde que ce qu'il a de supportable ; elle y a fait peu de che*min, mais ce qu'elle en a parcouru était la seule partie où elle pût trouver quelques fleurs. * ' ^ Tous ceux qui meurent le même jour , en£ans ou vieillards, leur sort est égal; et ils i^e sont pas plus à plaindre ni plus heùreujp les uus que les autres , dès qu'ils ne sont plus. Cependant on plaint ceux-ci et non pas cèi^x-là. Le malheur de cesser d'être est-il proportionné au temps que Ton a existé? et la mort fait-elle moins crier l'octogénaire que l'homme de vingt ans? Vous savez que c'est tout le contraire : le vieillard la redoute » et son nom seul lui fait horreur ; le jeune homme la voit venir, et la fixe sans se troubler.
A UNE uknE. . 34s
Pourquoi doifc cçlui qu'on plaiiit le plus est-il
précisément celui qui se plaint le moins , qpmme si on ne '^savait pas que le coup est plus sensible à mesure qu'on le craint davantage? De*quelque manière qu'on Fenyisage , une 'Vie de peu d'années , où se trouveiàt toutes les doucem». dont la W|^ vie est susceptible , vaut mieux que c^é dont la fin se passe ^ regret tej|^. le commencement, et où les derniers mgoùts slSkt^ une cruelle Compensation des premières jouissances.
Ceux qui sont morts il y a cent ansf qu'importe qu'ils aient péri à la fleur de leur âge ou dans la décrépitude, puisqu'en toute manière^ ils n'en seraient pas mqins morts à rheure présente? Ainsi de :70tre fille! Un^mis passé le temps qu'elle aurait pu vivre seloii les lois de la nature , il sera indifférent ^^'elle ait vécu plus ou , moins. Quand la génération entière sera disparue, quel avantage 'sera-ce d'avoir fini un peu plus tôt ou plus tard ? Lœplt^irie une fois fauchée, que fait à telle ou telle fleur d'être tombée le soir eu'ïtflsiatin ? Et ne vous figurez pas que nous ayons tant à attendre; jetea un coup d'œil en arrière ,» et vjfQyez avec quelle vitesse s«st écoulé le tem|fiiiw|epuis que. vous vous connaissez. Comme le passé stnfuit , l'avenir s'avance , et, plus tôt que nous n'y aurons songé, nous trouverons le terme fatal , passé lequel , sans égard au chemin que chacun aura fait , tous se.