‹ Œuvres completes de P.-L. Courier (volume 5)Chapitre 34 sur 57 · IV. 2!i · texte numérisé non relu

IV. 2!i

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massiez vos enfans, et que vous ne pussiez les perdre sans regret; et comme elle voulut en même temps que votre amour surpassât celui àt toute autre mère, ette vous imposa la nécessité de les regretter davantage. Cest un guide sûr; suivez-le, mais ne le passez pas. Allez jusqu'où il vous mènera , mais non pas au-delà ; que votre ames^abandonne aux impulsions qu'elle en reçoit sans y résister, mais sans y ajouter de ses propres efforts. Moi-même j'ai eu aussi mes malheurs et*? mes chagrins, et je ne suis pas parvenu à J'âge où vous me voyez sans prendre ma part des peines de la vie. Mon cœur a reçu des bl<essures qui saignent encore tous les jours. J'ai fait comme vous des pertes après lesqi^elles il m'eût semblé que je ne pouvais plus vivre, pertes, non de celles qui peuvent jeter la jeunesse dans une fureur d'un moment, mais de celles dont le vide ne se remplit jamai$. ll.n'appartient qu'à certaines âmes de sentir ce qu'il y a d'affreux dans ces privations, et fous cœurs ne sont pas faits pour toutes douleurs. Dans les iDtei*valles de ealme que mon désespoir me laissait ( car les peines les plus cmelles ont leurs instans de relâche , et âes sentimens si vifs ne sauraient se soutenir au mên^e degré ), alors, lassé pour ainsi dire de lutter c^tre la douleur, je me laissais aller insensiblement à pei»ser que, puisqu'il n'y àv^it ni pleurs ni sanglots qui sussent ramener les morts à la vi^^ le dguil

était donc superflu et les larmes en pure perte, et qu'il serait beaucoup plus sage de se soumettre. à la destinée que de murmurer contre un arrêt qu'on savait ne pouvoir être ni révoqué ni suspendu. Mais bientôt me surprenant dans ces réflexions qui s'offrent d'elles-mêmes à tous \e\ affligés ) éomme un baume que la Providence a mis exprès à l«ur portée , je me querellais en « quelque sorte; et, comme si j'avais eu horreur de ma guérison , déchirait de ma propre m^ia ce premier appareil dont la nature se servait pour assoupir mes douleursy je retournais avec plus d'obstination que jamais a mes plaintes accoutumées.

Voilà comme une ame blessée nourrît elle-même ses ennuis, et se fait àe s'affliger un cl^i< mérique devoir. Sa tristesse devient un vœu qu'elle renouvelle tous les jours, et ses larmes un tribut dont elle ne se croit jamais quitte. 11 n'en- serait pas ainsi, si nous suivions la nature, qui a voulu que tout mal eût sa guérison , et que toute peine aboutit à consolation. C'est un des décrets de cette intelligence qui présidé à tout, ^ et , pour preuve , observez seulement ce qu'elle , ^ fait faire aux. animaux; car ''où peut-on mieux étudier ses lois que dans les êtres qui lui sont le plus parfaitement soumis? Les oiseaux, lorsqu'on leur enlèfe ou leurs œufs ou leurs petits, gém issent4fuelque temps auprès dii nid dévasté^,

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qu'ils abandonnent bientôt pour en aller ron^ struire un autre. La biche qui perd son faon reste errante et solitaire dans les iieux où elle avait coutume de le voir jouer autour d'elle; muette en tout autre temps, elle fait entendre alors un accent plaintif, et les larmes qu'elle répand ( au dire de tous les chasseurs ) donnent à ses regrets quelque chose qui «semble tenir de rhumanité. A la fiti pourtant elle s'éloigne, et dissipe son chagrin ea cherchant d'autres herbages et d'autres foiçéts. Serait-ce que dans ces espèces les affections de ce genre sont moins vives que chez nous? et croyez-vous les animaux moins attachés que les hommes à ce qu'ils ont mis au monde? Les plus faibles, les plus timides , qui ne savent faire aucune résistance quand on attaque leur propre vie, deviennent hardis dès qu'ils voient leur famille menacée : ils bravent tout pour la défendre, et,' dans l'espoir de la sauver, sacrifient leur vie ou leur liberté. itfais la pâture à laquelle ils se laissent gouverner ne veut point de deuil éternel.

^ Voulez-vous que nous prei^ions des exemples plus près de nous? Parmi les paysans, il arrive

quelquefois que celui qui faisait seul subsister toute sa famille périt par quelque accident , laissant des enfans trop jeunes, et des parens frop infirmes pour vivre de leur tra^l. Ceux-là sans .doute sont à plaindre. Le beâoin préiignt et Tin-

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eertitude de leur existence à venir, joints aux sentimens naturels, rendent leur situation une dés plus affreuses qui se puissent même imaginer; aussi tout offre cliez eux l'image de la désolation ; le rocher qu'ils habitent , et les environs sont assourdis de leurs cris ; ils se roulent dans lai poussière,, s'arrachent les cheveux, se déchirent le visage , et font ( n'étant retenus par aucune idée de bienséance) tout ce qu'inspire aux malheureux cette espèce de frénésie que produit l'excès de la douleur. Cette douleur cependant , peu de jours suffisent pour l'apaiser , et quelques semaines l'effacent entièrement. Car ils ne savent ce que c'est que de se forger sans cesse de nouveaux tourmens, et de retenir à soi les maux que le temps emporte.

Ces gens, que je proposç pour exemple à une personne comme vous, so*nt grossiers à la vérité, et n'obt ni politesse ni éducation; mais, ne vous y trompez pas , il en est des sentimens comme de la beauté, dont les vrais modèles ne se trouvent que dans la simpUaté 3e la nature agreste. Et que serait-ce si, tous les hommes ayant et mourir à leur tour", il fallait que chacun d'eux laissât un regret éternel à^ceux auxquels il fut cher? Comn\.e il n'y a point d'attachement que la mort ne doive rompre, il n'y aurait personne qui ne devînt tôt ou tard inconsolable par la perte de quelqu'un de* ses amis ou de ses pro-

ches: le monde présenterait une scène conti* nuelle de désolation , et le sort des morts que l'on pleurerait serait bien préférable à celui des vi* vans.

Dans le fait , plus j'y réfléchis , vous recrettez votre fille, est-ce pour elle-même ou pour vous? Je veux dire : esVce elle que vous trouvez mg)heureuse de n'être plus, ou vous d'être privée d'elle? Quant à vous-même, on ne'peut nier que vous n'ayez sujet de vous affliger; mais de fuir toute consolation , de renbncer à la lumière , de vous ensevelir dans votre tristesse , comme une personne que rien n'attache plus àia vie (je ne feins pas de vous le dire , j'aime mieux vous paraître dur que de flatter votre douleur , et d'avoir un jour à me reprocher que ma cottiplaisance ait entretenu ce funeste caprice), cela est déraisonnable, injuste, indfgne de vous. Car, aprè^ tout , le malheur ne vous a frappée que d'un ci^té, vous ne faites compassion que sous un seul aispect, tandis qu'à tout autre égard vous avez tant à vous louer de' la rortune et de la nature , t[ue- quelqu'un qui ne saurait pas ce qu'elles vous ont ôté, en voyant ce qu'elles vous laissent , aurait de la peine à cooiprendré de quoi vous les accusez. Quant à votre fille, si c'jest elle dont vous déplorez le sort , à cet égard votre douleur trouvera plus d'approbateurs, et* tout le monde sera d'accord avec vous pour plaindre Sophie.

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