‹ Œuvres completes de P.-L. Courier (volume 5)Chapitre 37 sur 57 · EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

EN ESPAGNE

Nous allâmes l'autre jour, mon oncle et moi, chez madame B. à rÂvellaiiette; nous trouvâmes là les personnes qu'on a coutume d'y voir, et que vous y avez vues la plupart pendant vôtre séjour ici. Cette visite donna lieu à une conversation dont vous serez peut-être bien aise que je vous rende compte le mieux que je pourrai»

Vous vous rappelez le petit Espagnol , cette figure maigre, noire, cet air raide et taciturne; il vous a trop diverti avec sa mine étique, et son feutre à grand poil, et sa frisure antique, pouf que vous l'ayez oublié ; et de tant de noms par lesquels il se fit connaître à nous, sûrement vous en avez retenu quelqu'un. Enfin vous savez qui je veux dire, et vous le voyez d'où vous êtes, ou plutôt vous croyez le voir, car ce n'est plus le même homme. Il était, il y a huit jours, laid, malpropre , déguenillé, méprisé j bafoué, rebuté. Il est aujourd'hui beau, bien mis, accueilli,

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chéri j adoré. Tous ses ridicules sont devenus des grâces. A cette légendcK.de titres que vous trouvâtes si comiques , il vient d'en ajouter un qui donne du lustre à tous le.s autres; c'est celui de "^ seigneur de cijpq cent mille écusde rente, comme disait ce banquier d'Henri IV. Venez maintenant vous moquer d'un homme qui possède de grandes terres dans toutes les provinces de l'Espagne , et auquel ses propres vaisseaux apportent tous les "ans ses revenus du Mexique. Pour nous, qui n'avions nulle nouVdle de cette ttiétamorphoise , en arrivant nous Êiillimes faire quelque sottise ; car ayant ëté introduits dans cette salle basse ^quê vous connaissez, quand nous eûmes pris place au cercle dont était ce grave personnage; nous aperçûmes bien d'abord quelques changeniens et dans ses manières et dans celles dont on usait à son égard; mais ne sachant pas ce qui lui attirait cette nouvelle considération , nous ne faisions pas à sa personne plus d'attention qu'à l'ordinaire , si ce n'est que , la conversation paraissant dirigée vers lui, mon oncle, pour y prendre part, allait, selon sa coutume, lui adresser quelqu'une de ces mauvaises plaisanteries qu'on ne lui épargnait pas autrefois, comme vous savez. Mais heureusement on le prévint; car chacun se doutaât de notre ignorance , s'empressait de nous mettre au fait. Ce gros homme court, s'il vous en souvient, qui a voyagé en Es-

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pagne ( peut-être saurez-vous son nom y que je ne me rappelle pas à présent ) : Votre hôtel k Madrid, dit-il, est le plus beau qu'il y ait dans toute la ville. Un tel , ministre , s'est ruiné à le faire bâtir; et pour rameublement , ma fqi, le roi n'a rien qui eu approche. Moi, dit madame B.^ ce que j'aime, c'est cette terre qui vous rapporte, combien, s'il vou^^lait , dgiin Joseph ? Le même homme répondit pour lui : Cent mille piastres , madame, celle d'Andalousie; pour le moins autant celle des frontières du Portugal... Là-dessus il nous fit un ample détail des revenus et des domaines de ces deux terres , qu'il connaissait , disait-il, comme son propre bien. Â chaque article l'orateur faisait une pause , l'auditoire s'écriait, dom Joseph baissait les yeux, s'inclinait, paraissait confutf, comme si on l'eût forcé d'entendre rénumération de ses vertus ou de ses belles actions. Pour nous, nous ne savions que penser, et, doutant si ce que nous voyions était sérieux ou bouffon , nous faisions une mine qui tenait tour à tour de l'un et l'autre , attendant , pour p;rendre un parti , des éclaircissemens que nous eûmes bientôt. Dom Joseph se leva, et sorjtit pour aller souper , nous dit-il , chez madame de F., dont la porte, il y a quelques jours , lui était encore défendue. Alors nous fîmes des questions , et le gros homme , qui ne manquait guère les occasions de discourir, nou^ dit: Vous avez sûre-

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ment entendu parler de la contagion qui fit Tan passé tant de ravages en Espagne. Les provinces dû Midi furent celies qui souffrirent le plus. Ca-> dix surtout , assiégée alors par une flotte anglaise, perdi]; les trois quarts de ses habitans. Des familles entières disparurent. Celle de Villa-Eranca , une des plus riches du ro^^ume ^ fut regardée comme éteinte. Tousjes héritiâ!^ connus dq^cene maison ayant péri successivement , on fit publier dans toute l'Espagne , que s'il existait quelqu'un qui crut avoir des droits à la succession vacante, il eût à se faire connaître; mais^personne ne se présenta.' Selon les lois , ces biens revenaiétat à la couronne, et allaient y être péunis^ lorsqu'un gentilhomme espagnol passait à Toulouse vint voir quelqu'unldans ces cantons. Par hasard il entend uommer^oBi Joseph de Viila^Franca; c'était cet homme-ci > dont le père^ il y a environ quarante ans ," venu de je ne sais où, n'ayant rien, trouva ici une femme, avec quelque bien , et s'y établit. L'Espagnol , frappé de ce nom, s'informe qui est dom Joseph ^ fait connaissance avec lui , et après s'être assuré qu'il appartenait réellement à la maison de Villa- Franca , sans autre explication il se rend a Madrid , et trois semaines après il revient apportât^: à dom Joseph le cbapeaa^de grand d'Espagne avec des lettres de la cour par lesquelles on lui apprend qu'il a six ceAt mille écus de rente, taût ea Europe qu'en Amérique.

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