‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 103 sur 203 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Crotone, le 25 juin 1806.

J'arrive de Tarente et j'y retourne; bonheur ou malheur, je ne sais lequel. Je t'ai marqué dans une lettre que Guérin te remettra , s'il ne la perd, comme on m'a reçu. Il m'a fallu livrer bataille, sans quoi on me campait sur le dos la perte des douze canons. Cela arrangeait tout le monde, si j'eusse été aussi benêt qu'à mou ordinaire ; mais j'ai refusé la charge et regimbé, au grand scandale de toute la cour. U animal à longue échine en a

fait, je m'imagine, de belles exclamât. ons avec ses fidèles. Je sais bien la règle, sans humeur, sans honneur. Mais enfin , il faut faire le moins de bassesses possible. Celle-là n'eût servi de rien , car ma disgrâce est sans retour; et après tout, je ne suis pas venu sur ce pied-là. Pouvant rester à Naples et me donner du bon temps, je suis venu ici comme ami ; j'en ai eu le titre et les honneurs ; je ne veux pas déroger.

C'est vraiment une plaisante chose à voir que cette cour, et comme tout cela se guindé peu à peu. Les importants sont D***^, plus chéri que jamais; Milet, et à présent Grabenski, qui commence à piaffer.

Mais, d'où vient donc, dis-moi? Quelque part qu'on s'arrête, en Calabre ou ailleurs, tout le monde se met à faire la révérence , et voilà une cour. C'est instinct de nature. Nous naissons valetaille. Les hommes sont vils et lâches , insolents, quelques-uns par la bassesse de tous, abhorrant la justice , le droit , l'égalité ; chacun veut être, non pas maître, mais esclave favorisé. S'il n'y avait que trois hommes au monde , ils s'organiseraient. L'un ferait la cour à l'autre, l'appellerait monseigneur, et ces deux unis forceraient le troisième à travailler pour eux. Car c'est là le point.

Au reste, on ne lui parle plus. Il y a des heures , des rendez-vous , des antichambres , des audiences. Il interroge et n'écoute pas , se promène , rêve , puis tout à coup il se rappelle que vous êtes là. Il cherche les grands airs, et n'en trouve que de sots. Ce n'est pas un sot cependant; mais uu petit zéphyr de fortune lui tourne la tête comme aux autres.

[Pendant que Courier retournait à Tarente , six mille Anglais débarquaient près de Maida , dans le golfe de Sainte-Euphémie : le général Reynier rassembla aussitôt les troupes les plus voisines, au nombre de quatre mille hommes, et vint les attaquer le 4 juillet. Il fut battu, et se retira le soir même à Marcellinara ; il campa le lendemain à Catanzaro , sur les bords de la mer Ionienne. Le général Verdier occupait alors Cosenza , avec une petite brigade : après s'y être défendu quelque temps contre les insurgés , que le débarquement des Anglais avait fait lever de toutes parts , il fit sa retraite vers le nord , et ne s'arrêta qu'à Matera , à quarante lieues de distance. Courier vint l'y joindre , sa mission à Tarente n'ayant plus d'objet depuis ces événements.

La nouvelle du combat de Sainte-Euphémie étant

ECRITES DE FRANCE ET D'ITAEIE

parvenue ii >'aples, le général Reynier reçut du roi l'ordre de marcher à Cassano, au-devant d'un corps de six mille hommes que le maréchal Masséna conduisait lui-même à son secours. Il quitta donc Catanzaro le 26 juillet , saccagea les villes qui s'opposèrent à son passage; Strangoli le 30 juillet, Corigliano le 2 août, et arriva le 4 à Cassano, oii il fut joint le 7 par le général Verdier, que Courier accompagnait. Le 10, toutes les troupes , au nombre de treize mille hommes, se trouvèrent réunies, sous les ordres du maréchal Masséna , entre Cassano et Castrovillari. ]

ornaER d'artillerie , a >aples.

Cassano, le 12 août 1806.

Si Maisonneuve ' fa remis ma lettre de Matera , tu sais comment je suis venu ici.

J'ai rejoint Rejnier. Enfin nous l'avons retrouvé avec les débris de sa grandeur, les Milet ^, les D..., IesSénécalXlavePesttué;jete l'ai marqué , tous en piteux équipage et de fort mauvaise humeur, eux du moins , car pour lui , le voilà raisonnable, abordable. On lui parle; il écouteàprésent, et de tous c'est lui qui fait meilleure contenance. Il renonce de bonne grâce à la vice-royauté; mais eux , après le rêve , ils ne sauraient souffrir d'être Gros-Jean comme devant , et ils s'en prennent à lui du bien qu'il n'a pu leur faire. Ceux qu'il produisait, qu'il poussait, lui jettent la première pierre. C'est un homme faible, irrésolu, tête étroite , courte vue ; il devait faire ceci et ne pas faire cela. Chacun après le dé vous montre. S'il n'eût pas attaqué , il n'y aurait qu'un cri , et les grands brailleurs seraient ceux qui ont fui les premiers. Lebrun dirait : Quoi ! voir des Anglais , et ne pas tomber sur eux ! Maintenant , ce n'était pas son avis.

Sotte chose, en vérité, pour un homme qui commande , d'avoir sur les épaules un aide de camp ie l'empereur, un monsieur de la cour, qui vous \rrive eu poste, habillé par Walter, et portant dans sa poche le génie de l'empereur. Reynier s'est trouvé la comme moi a Tarente , avec un surveillant chargé de rendre compte. La bataille gagnée , c'eût été l'empereur, le génie , la pensée, les ordres de là-haut. Mais la voila perdue, c'est notre faute à nous. La troupe dorée dit : L'empereur n'était pas là , et comment se fait-il que lerapereur ne puisse former un général.

' Aide de camp du général Verdier.

^ Aide de camp du général Reynier.

' Commandant d'un bataillon suisse, blessé seulement.

P. L. COCBIEB.

L'aventure est fâcheuse pour le pauvre Reynier. Nulle part on ne se bat ; les regards sont sur nous. Avec nos bonnes troupes et à forces égales , être défaits, détruits en si peu de minutes; cela ne s'est point vu depuis la révolution.

Reynier a tâché de se faire tuer, et il court encore comme un fou partout ou il y a des coups a attraper. Je l'approuverais, s'il ne m'enmienait; moi, je n'ai pas perdu de bataille, je ne voulais point être vice-roi , et tout nu que me voilà je me trouve bien au monde. Les fidèles nous laissent aller, et survivent très-volontiers à leurs espérances. Que les temps sont changés depuis Monte-Leone , en quinze jours ! Au lieu de ci;tte foule , de ce cortège, c'est à qui se dispensera de l'accompagner ; il n'y va plus que ceux qui ne peuvent l'éviter. Je les trouve de bon sens , et je ferais conmie eux. Je le pourrais , je le devrais, et je le veux même quelquefois, quand je me rappelle sa cour et ses airs ; mais dans le malheur il est bon honmie; nos humeurs se conviennent au fond; l'ancienne belle passion se rallume et joint le malheureux Sosie au tnalheureux Aînphitri/on.Bien entendu qu'au moindre vent qui le gonflerait encore , nous ferions bande à part , comme la première fois. !\e me trouves-tu pas habile? si je m'attache aux gens, c'est seulement tant qu'ils sont brouillés avec la fortune. Le résultat de tout ceci, c'est qu'il perd et son ancienne réputation qu'on n'avait pu lui ôter, et un crédit naissant dans ce nouveau tripot ; il revenait sur l'eau , et le voilà noyé.

Morel a une blessure de plus , qu'il ne donnerait pas pour beaucoup : c'est une balle au-dessu;. du genou ; il admire son bonheur. En effet , k croix , s'il l'obtient , aurait pu lui coûter plus cher, et c'est bon marché , certes , quand on n'a pas d'aïeux.

Masséna , et les nobles , et tous les gens bien nés sont à six milles d'ici, à Castrovillari; sa troupe dorée à Morano. M. de Colbert aussi est la, qui trouve dur de suivre le quartier général sans sa voiture bombée. Il a bien fallu la laisser a Lago Negro et faire trois journées à cheval. Il prétend, pourtant de fatigues et de périls, qu'on le fasse officier de la Légion , et je trouve sa prétention bien modérée pour un homme qui s'appelle M. de Colbert.

Le trait de ton Dedon ' est bon : je le savais déjà. Tu crois que le scandale de l'affaire lui pourra nuire ? Ah ! s'il a soin des fusils de chasst-, et qu'il conte toujours de petites histoires, c'est

' Commandant I artillerie de larméc devant GaOle.

LETTRES INÉDITES

bien cela qui l'empêchera de devenir un gros seigneur par un voulons et nous plaît. Il y a ici un colonel Grabinski qui a fait pis , s'il est possible , et qui n'en sera pas moins général avant peu ; car c'est un bon serviteur, un homme qui sait ce qu'on doit à ses chefs , un homme... un homme enfin qui ira loin , je t'en réponds , sans risquer sa peau. Au fait, ces choses-là ne font nul tort, pourvu qu'on serve bien , d'ailleurs , dans l'antichambre , surtout quand on a l'avantage d'être connu pour un sot. C'est bien là le cas de ton De don. Je te conseille de lui faire ta cour.

J'ai reçu ta dernière lettre , comme tu vois ; tout de bon, cela est trop drôle! Salvat, qui meurt réellement et en vérité de la peur; Dedon, qui en est bien malade; l'autre, qui se tient loin ; voilà de ces choses qu'on ne peut savoir, à moins d'être du métier. En lisant la gazette , personne n'imagine qu'à travers tant de guerres on puisse parvenir aux premiers emplois de l'armée sans être en rien homme de guerre. Ma foi , quant au reste du monde , je ne t'en saurais que dire ; mais j'ai vu deux classes dans ma vie; j'ai connu gens de lettres , gens de sabre et d'épée. Non ! la postérité ne se doutera jamais combien, dans ce siècle de lumières et de batailles, il y eut de savants qui ne savaient pas lire et de braves qui faisaient dans leurs chausses 1 Combien de Laridons passent pour des Césars , sans parler de César Berthier I

Nous partons demain pour Cosenza , où nous devons joindre Masséna. Nous ne faisons rien, comme vous dites ; de petits pillages dans des villages. Adieu ; tu peux m'écrire maintenant par la poste, si poste il y a.

Nous avons trois Franceschi , dont deux généraux et un colonel aide de camp de Masséna , assez mal plaisant animal ; des deux généraux l'un est un petit bancal , plein de feu , intrépide , donnant tête baissée partout ; l'autre est un ci-devant procureur de Bastia , et né pour toujours l'être. A dire vrai , il l'est toujours , et n'a guère changé que d'habit. Adieu encore une fois; ce long volume te prouve combien nous sommes peu occupés.

A M. LE GÉlNÉRAL DULAULOY,

Cassano, 12 août 1806.

Mou général , rien ne pouvait me faire plus de plaisir et d'honneur que de vous voir approuver ma conduite dans la sotte opération ' que j'avais

' Sa mission à Tarente. Voir la lettre du 28 mai.

prise tant à cœur, par amitié pour un homme qui maintenant me fait la mine. Vous sa urez tout, quand je vous verrai. Un rayon de prospérité donne d'étranges vapeurs. Moi, d'abord, je fus fâché de la perte des canons ; mais ici je vois que personne n'y pense, et je serais bien bon de m'en faire un chagrin , quand tout le monde s'en moque.

On nous dit que vous êtes en faveur près de madame G... Parbleu ! vous devriez bien , dans vos bons moments , vous souvenir de moi , qui , depuis six mois , n'ai guère eu de bon temps , et me faire un peu revenir à Naples. J'y ai bien autant à faire que vous; j'y ai la nue-propriété d'un des plus beaux objets qui soient sortis des mains de la nature. Je ne connais point votre madame; tout le monde dit qu'elle a de jolies choses. Si vous aimez toujours le change , nous pourrions faire quelque affaire : vous me devriez certainement du retour; mais à cause de vous, et pour aller à Naples , je ferais des sacrifices. Si vous aviez la moindre idée de ce que je vous propose , vous m'enverriez l'ordre de partir surle-champ et en poste.

[Le 13 août , le général Verdier marcha à Tarsia, et le 14 à Cosenza , où le maréchal Masséna se trouvait déjà. Courier fut ensuite détaché de divers côtés pour faire rentrer les insurgés dans l'ordre. Il en battit une bande le 18 en sortant de Cosenza et s'avança le jour même jusqu'à Scigliano. Il fut ensuite dirigé sur la Mantea, place maritime, vers laquelle le général Verdier marchait par Fieume- Freddo.]

OFFICIER d'artillerie, A NAPLES.

Scigliano, le 21 août 1806.

Ton patron nous écrit : J'ai reçu une lettre du général, comme vous, pas trop honnête. Il veut dire : Comme celle que vous avez reçue. Tout le reste est de ce style : ce garçon-là ira loin.

Or écoutez , vous qui dites que nous ne faisons rien ; nous pendîmes un capucin à San-Giovanni in Fiore , et une vingtaine de pauvres diables qui avaient plus la mine de charbonniers que d'autre chose. Le capucin , homme d'esprit , parla fort bien à Reynier.Reynier lui disait: Vous avez prêché contre nous ; il s'en défendit; ses raisons me paraissaient assez bonnes. Nous voyant partis en gens qui ne devaient pas revenir, il avait prêché pour ceux à qui nous cédions la

ÉCRlTtS DE FRANCE ET DlTALIE.

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place. Pouvait-il faire autrement ? Mais , si on les écoutait , on ne pendrait personne. le' nous n'avons pu pendre qu'un pore et son lils , que l'on prit endormis dans un fossé. Monseigneur excusera ; il ne s'est trouvé que cela. Pas une âme dans la ville; tout se sauve, et il n'est resté que les chats dans les maisons.

>'ous rencontrons , par-ci par-là , des bandes qui n'osent pas même tenir le sommet des montagnes. Leur plus grande audace fut à Cosenza ', où l'Anglais les amena ^ Il les fit venir jusqu'à la porte du côté de Scigliano , et ils y restèrent toute une nuit , sans que personne dedans s'en doutât. S'ils fussent entrés tout bonnement ( car de garde aux portes , ah ! oui , c'est bien nous qui pensons à cela! ) , ils prenaient au lit monseigneur le maréchal avec la femme du major. L'Anglais fut tué la. Le matin , nous autres déconfits , qui venions de Cassano, «traversant à Cosenza, nous sortîmes par cette porte à la pointe du jour, et les trouvâmes là dans les vignes. Il s'était avancé, lui; sa canaille l'abandonna. Je le vis environné; il jeta son épée en criant : Prisonnier! mais on le tua; j'en fus fâché, j'aurais voulu lui rendre un peu les bous traitements que jiai reçus de ses i compatriotes. C'était un bel homme, équipé fort magnifiquement ; on le dépouilla en un clin d'oeil. Il avait de l'or beaucoup.

Nous allons à la Mantea ; mais si nous trouvons porte close , je ne sais comment nous ferons. Verdier a, je crois, quelques canons; no\x?>^pandours, nous n'avons que des cordes.

[A Ajello , entre Scigliano et la Mantea , Courier faillit encore tomber entre les mains des brigands. Le canonnier d'ordonnance qui l'accompagnait fut tué, et il perdit son portemanteau.

L'entreprise sur la Mantea n'ayant pas eu de suite, le général Reynier revint à Scigliano le 26, d'où il marcha le 31 à Soveria. Le i*'' septembre, il descendit à î^icastro : le 5, il vintàMaida, où le commandant Clavel fut retrouvé presque guéri de ses blessures. Enfin le 7 il s'établit à ^lileto , d'où son quartier général ne sortit pas pendant les deux mois que Courier passa encore à ce corps d'armée.]

A MADAME M-\RL\NNA DIOMGI,

Mileto , le 7 septembre 1806. I

Madame , Dieu veuille que ma dernière lettre

' Le 18 août. I

' Chef de bande.

ne vous soit pas parvenue. Je serais bien fâché vraiment que ce que je vous demandais ftit parti , c'étaient des papiers et des livres. Quant à mes habits, je ne les ai pas reçus; mais je sais qui les a reçus pour moi ; ce sont les Anglais. Vous aurez appris que nous perdîmes contre eux, il y a deux mois, une bataille et toute la Calabre. Nous regagnerons peut-être la Calabre, mais non la bataille. Ceux qui sont morts, sont morts; tout ce que nous pourrons faire, ce sera de leui tuer autant de monde qu'ils nous en ont tué. Bientôt, selon toute apparence, nous aurons cette consolation , ou pis que la première fois. Quoi qu'il en soit, la guerre m'occupe tout entier, et je ne pourrai de longtemps penser a autre chose ; ainsi , Madame , je souhaite que , jusqu'à mon retour, vous conserviez ch^z a ous les petits effets dont vous avez bien voulu vous faire dépositaire.

Je remets au temps ou j'aurai l'honneur de vous voir, Dieu aidant , le détail de nos désastres. C'est une histoire qui commence mal, et dont peu de nous verront la fin. Je ne suis pas des plus à plaindre , puisque j'ai encore tous mes membres; mais la chemise que je porte ne m'appartient pas; jug,ez par là de nos misères.

Si, en conséquence de ma dernière lettre, vous m'aviez adressé quelque paquet à Naples, ayez la bonté de m'envoyer les renseignements nécessaires pour le réclamer. Je resterai ici tant qu'on y fera la guerre ; mais si l'on cesse de se battre , je cours aussitôt à Rome , et tous mes maux ne finiront que quand j'aurai le bonheur de vous revoir.

Permettez , Madame , que je vous prie de présenter mon respect à madame votre mère , à mademoiselle Henriette, et à monsieur d'Agincourt, que vous voyez sûrement quelquefois ; me donner de leurs nouvelles et des vôtres, c'est le plus grand plaisir que vous puissiez me faire de si loin.

A M. LE GÉNÉRAL MOSSEL.

Mileto , le 10 septembre 1806.

J'ai reçu , mon général , la chemise dont vous me faites présent. Dieu vous la rende , mon général, en ce monde-ci ou dans l'autre. Jamais charité ne fut mieux placée que celle-là. Je ne suis pourtant pas tout nu. J'ai même une chemise sur moi, à laquelle il manque, à vrai dire, le devant et le derrière , et voici comment : on me la fit d'une toile à sac que j'eus au pillage d'un vil-

lf)0

LETTRES INEDITES,

lage , et c'est là encore une chose à vous expliquer. Je vis un soldat qui emportait une pièce de toile; sans m'informer s'il l'avait eue par héritage ou autrement, j'avais un écu et point de linge; je lui donnai l'écu, et je devins propriétaire de la toile , autant qu'on peut l'être d'un effet volé. On en glosa ; mais le pis fut que ma chemise faite et mise sur mon maigre corps par une lingère suivant l'armée, il fut question de la faire entrer dans ma culotte , la chemise s'entend, et ce fut là où nous échouâmes, moi et ma lingère. La pauvre fille s'y employa sans ménagements , et je la secondais de mon mieux , mais rien n'y fit. Il n'y eut force ni adresse qui pût réduire cette étoffe à occuper autour de moi un espace raisonnable. Je ne vous dis pas , mon général , tout ce que j'eus à souffrir de ces tentatives, malgré l'attention et les soins de ma femme de chambre, on ne peut pas plus experte à pareil service. Enfin nécessité, mère de l'industrie, nous suggéra l'idée de retrancher de la chemise tout ce qui refusait de loger dans mon pantalon , c'està-dire le devant et le derrière, et de coudre la ceinture au corps même de la chemise , opération qu'exécuta ma bonne couturière avec une adresse merveilleuse et toute la décence possible. Il n'est sorte de calembours et de mauvaises plaisanteries qu'on n'ait faits là-dessus ; et c'était un sujet à ne jamais s'épuiser, si votre générosité ne m'eût mis en état de faire désormais plus d'envie que de pitié. Je me moque à mon tour des railleurs, dont aucun ne possède rien de comparable au don que je reçois de vous.

Il n'y avait que vous, mon général, capable de cette bonne œuvre dans toute l'armée ; car outre que mes camarades sont pour la plupart aussi mal équipés que moi , il passe aujourd'hui pour constant que je ne puis rien garder, l'expérience ayant confirmé que tout ce que l'on me donne va aux brigands en droiture. Quand j'échappai nu de Corigliano, Saint-Vincent ' me vêtit et m'emplit une valise de beaux et bons effets, qui me furent pris huit jours après sur les hauteurs de Nicastro *. Le général Verdier et son étatmajor me firent une autre pacotille , que je ne portai pas plus loin que la Mantea , ou Ajello ^ , pour mieux dire, où je fus dépouillé pour la quatrième fois. On s'est donc lassé de m'habiller et de me faire l'aumône, et on croit généralement que mon destin est de mourir nu , comme je suis

' Depuis colonel d'artillerie.

* J-e 20 juin.

^ 1,0 2i août

né. Avec tout cela , on me traite si bien , le général Reynier a pour moi tant de bonté , que je ne me repens point encore d'avoir demandé a faire cette campagne , où je n'ai perdu , après tout, que mes chevaux, mon argent, mon domestique, mes nippes et celles de mes amis.

A M. DE SAINTE-CROLK,

Mileto , le 12 septembre ISOft

Monsieur, depuis ma dernière lettre, à laquelle vous répondîtes d'une manière si obligeante, il s'est passé ici des choses qui nous paraissent à nous de grands événements, mais dont je crois qu'on parlera peu dans le pays où vous êtes. Quoi qu'il en soit. Monsieur, si l'histoire de la grande Grèce durant ces trois derniers mois a pour vous quelque intérêt, je vous envoie mon journal ', c'est-à-dire un petit cahier, où j'ai noté en courant les horreurs et les bouffonneries les plus remarquables dont j'ai été le témoin. Il est difficile d'en voir plus, en si peu de temps et

d'espace. C'est M. de la Ch qui se charge de

vous faire i)arvenir ce paquet , que j'ai mis sous enveloppe avec mon cachet. Je vous demande en grâce que cela ne soit vu de personne.

Si les traits ainsi raccourcis de ces exécrables farces ne vous inspirent que du dégoût, je n'en serai pas surpris. Cela peut piquer un instant la curiosité de ceux qui connaissent les acteurs. Les autres n'y voient que la honte de l'espèce humaine. C'est là néanmoins l'histoire, dépouillée de ses ornements. Voilà les canevas qu'ont brodés les Hérodote et les Thucydide. Pour moi, m'est avis que cet enchaînement de sottises et d'atrocités qu'on appelle histoire ne mérite guère l'attention d'un homme sensé. Plutarque, avec

L'air d'homme sage, Et cette large barbeau milieu du visage,

me fait pitié de nous venir prôner tous ces donneurs de batailles dont le mérite est d'avoir joint leurs noms aux événements qu'amenait le cours des choses.

Depuis notre jonction avec Masséna nous marchons plus fièrement, et sommes un peu moins à plaind'-e. Nous retournons sur nos pas , formant l'avant-garde de cette petite armée, et faisant aux insurgés la plus vilaine de toutes les guerres. Nous en tuons peu, nous en prenons encore moins. La nature du pays , la connaissance et

' Ce journal ne s'est pas retrouvé.

ÉCRITES DE FRANCE ET D'ITALIE

l'habitude qu'ils en ont, font que, même étant surpris, ils nous échappent aisément; non pas nous à eux. Ceux que nous attrapons, nous les pendons aux arbres; quand ils nous prennent, ils nous brûlent le plus doucement qu'ils peuvent. Moi qui vous parle. Monsieur, je suis tombé entre leurs mains : pour m'en tirer, il a fallu plusieurs miracles. J'assistai à une délibération ' où il s'agissait desavoir si je serais pendu, brûlé ou fusillé. Je fus admis à opiner. C'est un récit dont je pourrai vous divertir quelque jour. Je l'ai souvent échappé belle dans le cours de cette campagne; car, outre les hasards communs, j'ai fait deux fois le voyage de Reggio à Tarante, allée et retour, c'est-à-dire , plus de quatre cents lieues à travers les insurgés , seul ou peu accompagné , tantôt à pied, tantôt à cheval, quelquefois à quatre pattes, quelquefois glissant sur mon derrière ou culbutant du haut des montagnes. C'est dans une de ces courses que je fus pris par nos bons amis. Il n'y a ni bois ni coupe -gorge dans toute la Calabre où je n'aie fait de ces promenades , et pourquoi? ah ! c'est cela qui vous ferait pitié. Une fois, de sept hommes que j'avais pour escorte, trois furent tués avec quatre chevaux par les montagnards ^ ?sous avons perdu et perdons chaque jour de cette manière une infinité d'officierset de petits détachements. Une autre fois, pour éviter pareille rencontre , je montai sur une petite barque, et ayant forcé le patron à partir malgré le mauvais temps, je fus emporté en pleine mer. [Vos manœuvres furent belles. Xousfimes des oraisons : nous promîmes des messes à la Vierge et à saint Janvier, tant qu'enfin me voilà encore.

Depuis , sur une autre barque je passai près d'une frégate anglaise qui m'ayant tiré quelques coups, tous mes rameurs se jetèrent à l'eau et se sauvèrent à terre. Je restai seul comme Ulysse, comparaison d'autant plus juste que ceci m'arriva dans le détroit de Charybde, à la vue d'une petite ville qui s'appelle encore Scylla, et où je ne sais quel dieu me fit aborder paisiblement. J'avais coupé avec mon sabre le cordage qui tenait ma petite voile latine, sans quoi j'eusse été submergé.

J'avais sauvé, du pillage de mes pauvres nippes, ce que j'appelais mon bréviaire. C'é'tait une Iliade de l'imprimerie royale, un tout petit volume que vous aurez pu voir dans les mains de l'abbé Barthélémy ; cet exemplaire me venait de lui [quam dispari domino !) , et je sais qu'il avait coutume de le porter dans ses promenades. Pour moi , je

' A Corigliano, le 12 juin.

* A NicasJro, le 20 juin.

le portais partout ; mais l'autre jour, je ne sais pourquoi, je le confiai à un soldat qui me conduisait un cheval en main. Ce soldat fut tué et dépouillé. Que vousdirai-je. Monsieur ? J'ai perdu huit chevaux, mes habits, mon linge, mon manteau, mes pistolets, mon argent. Je ne regrette que mon Homère, et pour le ravoir, je donnerais la seule chemise qui me reste. C'était ma société, mon unique entretien dans les haltes et les veillées. Mes camarades en rient. Je voudrais bien qu'ils eussent perdu leur dernier jeu de cartes pour voir la mine qu'ils feraient.

Vous croirez sans peine , Monsieur, qu'avec de pareilles distractions je n'ai eu garde de penser aux antiquités : s'il s'est trouvé sur mon chemin quelques monuments, à l'exemple de Pompée, »<? visenda quidemputavi. Non que j'aie rien perdu de mon goût pour ces choses-là, mais le présent m'occupait trop pour songer au passé : un peu aussi le soin de ma peau, et les Calabrais me font oublier la grande Grèce. C'est encore aujourd'hui Calabria ferox . Remarquez, je vous prie , que depuis Annibal , qui trouva ce pays florissant, et le ravagea pendant seize ans, il ne s'est jamais rétabli. Nous brûlons bien sansdoure, mais il paraît qu'il s'y entendait aussi. Si nous nous arrêtions quelque part , si j'avais seulement le temps de regarder autour de moi, je ne doute point que ce pays , où tout est grec et antique , ne me fournît aisément de quoi vous intéresser et rendre mes lettres dignes de leur adresse. Il y a dans ces environs, par exemple, des ruines considérables, un temple qu'on dit de Proserpine. Les superbes marbres qu'on en a tirés sont à Rome, à Naples et à Londres. J'irai voir, si je puis, ce qui en reste, et vous en rendrai compte, si je vis , et si la chose en vaut la peine.

Pour la Calabre actuelle, ce sont des bois d'orangers, des forêts d'oliviers, des haies de citronniers. Tout cela sur la côte et seulement près des villes : pas un village, pas une maison dans la campagne. Elle est déserte, inhabitable, faute de police et de lois. Comment cultive- 1- on, direzvous? Le paysan loge en ville et laboure la banlieue; partant le matin à toute heure, il rentre avant le soir de peur... En un mois, dans la seule province de Calabre, il y a eu plus de douze cents assassinats; c'est Salicetti qui me l'a dit. Comment oserait-on coucher dans une maison des champs? On y serait égorgé dès la première nuit.

Les moissons coûtent peu de soins; à ces terres soufrées il faut peu d'engrais ; nous ne trouvons pas à vendre le fumier de nos chevaux. Tout

LETTRES

cela donne l'idée d'une grande richesse. Cependant le peuple est pauvre , misérable même. Le royaume est riche; car produisant detout,-il vend et n'achète pas. Que font-ils de l'argent? Ce n'est pas sans raison qu'on a nommé ceci l'Inde de l'Italie. Les bonzes aussi n'y manquent pas. C'est le royaume des prêtres, où tout leur appartient. On y fait vœu de pauvreté pour ne manquer de rien, de chasteté pour avoir toutes les femmes. Il n'y a point de famille qui ne soit gouvernée par un prêtre jusque dans les moindres détails; un mari n'achète pas des souliers pour sa femme sans l'avis du saint homme.

Ce n'est point ici qu'il faut prendre exemple d'un bon gouvernement, mais la nature enchante. Pour moi je ne m'habitue pas à voir des citrons dans les haies. Et cet air embaumé autour de Reggio ! on le sent à deux lieues au large quand le vent souffle de terre. La fleur d'oranger est cause qu'on y a un miel beaucoup meilleur que celui de Virgile : les abeilles dHybla ne paissaient que le thym , n'avaient point d'orangers. Toutes choses aujourd'hui valent mieux qu'autrefois.

Je finis en vous suppliant de présenter mon respect à madame de Sainte-Croix et à M. Larcher. Que n'ai-je ici son Hérodote, comme je l'avais en Allemagne ! Je le perdis justement comme je viens de faire de mon Homère , sur le point de le savoir par cœur. Il me fut pris par des hussards. Ce que je ne perdrai jamais , ce sont les sentiments que vous m'inspirez l'un et l'autre , dans lesquels il entre du respect, de l'admiration, et, si j'ose le dire , de l'amitié.

OFFICIER d'artillerie, A KAPLF.S.

Alileto, le 16 octobre I80G.

J'avais déjà oui dire que ce pauvre Michaud ' s'était fait égorger. Je ne m'en étonne pas ; il avait perdu la tête : ce n'est pas une façon de parler. Je le vis à Cassano, son esprit était frappé ; il voyait partout des brigands. Ce que cela produit , c'est qu'on se jette dans le péril qu'on veut éviter. 11 y a une autre chose qui fait périr ces gens-là, c'est l'argent qu'ils portent avec eux, comme Sucy et mille autres que la chère cassette a conduits à mal. Au reste , il n'était pas le seul à qui la peur eût troublé le sens. Je t'en pourrais dire autant de plusieurs qui ont fait la guerre, qui servent bien, qui ont été partout. Il faut convenir aussi

' Commissaire des guerres.

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